L’œcuménisme aujourd’hui, regard d'un prêtre orthodoxe

Publié le par G&S

Michel Evdokimov
prêtre de l’Église Orthodoxe, le lundi 12 mars 2012

Trois remarques en introduction :

- venir dans votre ville me rappelle des souvenirs : j’ai fait mes études de Première-Terminale au Lycée Michel-Evdokimov.jpgMignet en 46-48. Je suis heureux de me retrouver ici !

- quand on parle d’œcuménisme, il ne faut pas oublier que les schismes commencent à l’intérieur de chacun de nous.

- on peut rappeler ces trois distinctions, qui viennent de Serge Boulgakov :

            - catholiques : sens de l’organisation, sens juridique, hérité de l’Empire Romain

            - protestants : conscience morale

            - orthodoxes : contemplation de la beauté spirituelle du monde.

Les Latins voient sur la Croix une victime (spécialement en Espagne)

Les Grecs voient sur la Croix le Christ vainqueur, signe de rédemption. Ils parlent de déification.

Parcours historique

Les schismes commencent dès le début de l’histoire de l’Église. Cf. 1Corinthiens 1,12 : « Moi, je suis pour Apollos ! Et moi, pour Képhas ! ». Dans l’Église orthodoxe, on distingue des juridictions. On dit que Dieu ignore deux choses : le nombre de Congrégations féminines dans l’Église Catholique et le nombre de juridictions dans l’Église Orthodoxe !

1) Les schismes ont commencé aux 5e-6e siècles. Des Églises se séparent au sujet du Christ. Le Concile de Chalcédoine en 431 a affirmé concernant le Christ une seule Personne et deux natures, divine et humaine. Certaines Églises (copte, syrienne, arménienne, …) n’étaient pas venues à Chalcédoine, pour des raisons politiques. L’Église byzantine n’a pas su conserver l’unité, des Églises non-chalcédoniennes existent toujours.

En réalité, la liberté parfaite de chaque chrétien et de chaque Eglise n’empêche pas l’unité : le modèle parfait en est la Trinité : chaque Personne divine  vit une liberté parfaite, mais dans une unité totale.

2) L’épisode de Charlemagne a été désastreux. Il a voulu se faire couronner Empereur d’Occident, ce qui était une rupture historique et politique. Les livres carolins lancent des accusations d’idolâtrie contre l’Orient. Se développe un climat de méfiance et d’agressivité. Le Concile de Tolède affirme que l’Esprit-Saint procède du Père et du Fils (en ajoutant ces mots au Symbole de Nicée-Constantinople). Cela a provoqué bien des blessures.

3) Le schisme de 1054 est la date conventionnelle de la rupture entre Orient et Occident. En réalité la communion a duré encore un ou deux siècles dans certaines régions. Mais on se lance de part et d’autre des reprochez absurdes.

Exemples :

- en Orient, on reproche aux Occidentaux d’utiliser du pain azyme, de ne pas chanter Alléluia pendant le Carême,

- en Occident, le Cardinal Humbert, légat du Pape, va jusqu’à reprocher aux Orientaux d’avoir supprimé le « Filioque » (« et du Fils ») dans le Credo ! (alors que c‘est sous l’influence de Charlemagne qu’il y a été introduit de force à partir de la théologie de saint Augustin)

Le schisme a d’abord été provoqué par le manque d’amour entre occidentaux et orientaux et on l’a justifié ensuite par des arguments théologiques.

4) Il faudra attendre le XXe siècle pour arriver à des tentatives de rapprochement entre les chrétiens. J’en cite trois, provoquées chaque fois par la situation du monde :

1. 1910 Édimbourg. Des gens des pays de mission demandaient aux Églises de s’entendre, pour que l’Évangile soit annoncé par tous ensemble. Ils étaient animés par l’urgence de l’état du monde.

2. 1920. Encyclique du Patriarcat de Constantinople. On est deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale, c’est la création de la SDN, le début de la mondialisation : « Nous ne pouvons pas rester désunis ».

3. 1948, trois ans après la Seconde Guerre mondiale, création du Conseil Œcuménique des Églises à Amsterdam.

La situation actuelle. Que pouvons-nous faire ?

La division entre les chrétiens est un mal absolu, mais le Christ est venu pour lutter contre le mal absolu.

Pour les orthodoxes, au début du Carême, il y a le jour de la lamentation d’Adam : Adam entend une voix qui vient du Paradis et qui l’appelle. Le P. Beaupère, spécialiste de l’œcuménisme, aimait citer Philémon 3 : Nous avons cheminé ensemble, alors « oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant ». Trouver Dieu, c’est le chercher sans cesse, disait Grégoire de Nysse. Et Ste Thérèse de Lisieux : « si tu fais un pas vers Dieu, Dieu est tellement content qu’il fait dix pas vers toi ».

Dans notre monde, nous avons plus que jamais besoin des Eglises, besoin de plus d’ascèse, et l’œcuménisme a là aussi un rôle à jouer. Que de fragilités dans notre monde : un nombre impressionnant de malades mentaux, de personnes fragiles, un divorce sur deux mariages. Mais ce n’est pas l’enfer : l’activité des Associations caritatives est un signe d’un monde déjà unifié. Le P. Alexandre Men (mort en 1990) disait : « des églises qui sont vides, mais des cœurs qui sont pleins ».

Je relève deux grands accords œcuméniques récents :

1) La levée des anathèmes de 1054 à Vatican II. Le Cardinal Humbert avait fait preuve d’une incompréhension totale. Cet événement pendant le Concile a provoqué un grand moment d’euphorie. Mon père Paul Evdokimov et mon parrain Nicolas Afanassiev étaient tous deux observateurs au Concile. Ce dernier, grand théologien, s’est alors écrié : « Mais qu’est-ce qui nous sépare encore ? »

2) L’accord important entre catholiques et luthériens sur la justification par la foi.

Oui, « depuis les temps les plus reculés, le désir de Dieu est inscrit dans le cœur des hommes ». Alexandre Schmemann disait : « L’expérience de sainteté est au centre de toutes les religions ». Rudolf Otto parlait de ce mysterium tremendum. Pensez aussi à l’expérience de Christian de Chergé, d’abord officier. Mon père, dans les années 20 ou 30, choquait dans les salons parisiens, car il parlait de Dieu ! « Le mal qui règne dans le monde est la plus grande preuve de l’existence de Dieu », disait-il. Et Antoine Bloom, spirituel orthodoxe puis Évêque : « Nous devons apporter au monde notre expérience de Dieu ». Car l’homme est un être religieux, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et pour cela, il faut se soucier de son frère (cf. Matthieu 25).

Le mystère de la Trinité

Le mystère de la Trinité est le modèle suprême, parfait, de l’unité : l’unité absolue, avec la diversité absolue. Le Père est la source de l’unité trinitaire, ce qui ne rompt nullement l’égalité parfaite, et exclut toute subordination.

Pendant 1000 ans, les Églises ont vécu dans l’égalité absolue. Mais une Eglise préside dans l’amour, afin de garantir l’unité de toutes. Il faut dépasser toute forme de provincialisme, de nationalisme (tentation orthodoxe). Il faut une Ecclesia semper reformanda (cf. le protestantisme). Bien des différences et des divergences n’empêchent pas la communion.

C’est la rupture d’amour qui a entraîné des ruptures dogmatiques. En 1934, 24 000 personnes, des  moines, des hommes des femmes, ont été tués à Brukovo, sur ordre de Staline. Sainte Marie Scotzoff a créé un foyer à Paris, elle y hébergeait des Juifs en 28-39, elle fut exécutée avec Édith Stein en 1942.

Quand l’Église souffre, elle est aux pieds de la Croix, elle est vivante : « Heureux serez-vous, si l’on vous outrage, si l’on vous persécute ! ».

Il nous faut attendre patiemment que l’Église de Rome redevienne l’Église qui préside dans l’amour.

Réponse aux questions

Q. On entend parler de la construction d’une cathédrale orthodoxe à Paris, financée par la Fédération de Russie…

R. Le patriarcat de Moscou continue une certaine politique, comme dans la période soviétique, politique impérialiste, intégriste et traditionaliste. Ils ont obtenu la cathédrale de Nice. Ils ont créé un Séminaire fermé à Paris, en sus du Séminaire St Serge. La mafia existe là-bas. Moscou  est la ville où existent le plus de milliardaires au monde.

Q. Quelle est la visibilité de l’Église orthodoxe en France ?

R. Il y a 10 Évêques orthodoxes en France, liés à Moscou, Belgrade, Bucarest, Antioche… Ce n’est pas canonique, qu’il y ait plusieurs Évêques dans la même ville. Nous n’avons pas surmonté les divisions ethniques, venues du XIXe siècle. Dans ma paroisse on trouve Serbes, Russes, Arabes, etc. : c’est la langue française qui nous unit.

Q. Comment faire pour que l’Église de Rome retrouve sa place de présidence dans l’amour ?

R. C’est là une vision inspirée de ce que mon père écrivait. Il disait : « Le chemin est  impossible, mais l’impossible est le chemin ». Les divisions sont là pour nous contraindre à les dépasser. Il faut se tourner vers l’Esprit-Saint. Lui seul peut. Car il est l’Esprit d’unité. Il est aussi, depuis la Pentecôte, l’Esprit de la diversité, mais dans l’unité.

Q. Le Conseil Œcuménique des Églises…

R. Question importante. Mon père y a travaillé, mon gendre aussi. Je crois en effet qu’il a donné des impulsions très fortes dans les années 50, 60, 70, 80 encore, puis ça s’est essoufflé. Les Commissions bilatérales ont porté ombrage au Conseil Œcuménique des Églises, qui avait été créé en commun par des protestants et des orthodoxes.

Q. Le Concile Pan-Orthodoxe

R. C’est l’Arlésienne ! Mais les Églises d’Europe de l’Est n’ont retrouvé leur liberté d’expression que depuis 20 ans. Il faut plus de 20 ans pour préparer un Concile.

Q. L’intégrisme…

R. Les intégristes, il ne faut pas les condamner, il faut les aimer. C’est ce que disait déjà St Denys de Sora lors du schisme des vieux chrétiens en Russie.

Q. Le mariage dans l’Orthodoxie…

R. Le mariage est indissoluble. Mais quand les deux sont séparés, l’Église Orthodoxe fait jouer le principe d’économie, pour la détresse des hommes. Il ne faut pas que la Loi écrase les hommes. L’Église peut donner un nouveau départ, par compassion, par bonté.

Michel Evdokimov
prêtre de l’Église Orthodoxe
le lundi 12 mars 2012

Notes prises par Jacques Lefur, non revues par le P. Evdokimov

 

Michel Evdokimov est prêtre de l’Église Orthodoxe, professeur d’Université. Il est le fils de Paul Evdokimov, théologien orthodoxe d’origine russe, observateur au Concile Vatican II, qui a écrit de nombreux ouvrages, entre autres : Le Mariage, sacrement de l’amour (1944), L’Orthodoxie. Delachaux et Niestlé (1959), Les âges de la vie spirituelle. Desclée de Brouwer (1964),  L’Esprit-Saint dans la tradition orthodoxe. Cerf. Bibliothèque œcuménique (1969).
Il est aussi le filleul de Nicolas Afanassiev, autre théologien orthodoxe de l’émigration à Paris, décédé en 1966, auteur de L’Église du Saint-Esprit, Cerf, collection Cogitatio Fidei, 1975.

Publié dans DOSSIER OECUMENISME

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