L’œcuménisme aujourd’hui, regard d'un pasteur évangélique

Publié le par G&S

 Pierre Lacoste,
Pasteur à Cannes de l’union des Églises évangéliques libres de France

le lundi 26 mars 2012

« Je vous remercie de m’avoir invité. Je parlerai comme chrétien évangélique ; je ne suis plus Président du Conseil de l’EEL (Églises évangéliques libres) ; mon approche sera plus historique et psychologique que sociologique ».

Introduction aux problématiques

Pasteur-Pierre-Lacoste.jpg1 – Évangélique ou évangéliste ? Il est important de respecter les noms, quand on s’intéresse réellement aux personnes, ce que les médias ne font pas toujours, plus par ignorance que par mépris. Le CNEF (Conseil National des évangéliques de France), nouvelle instance représentative des évangéliques en France a tenu sa première rencontre en janvier 2012 sur le thème : évangéliques ou évangélistes ?

Évangéliste : le mot désigne soit les auteurs des quatre Évangiles, soit des missionnaires partis évangéliser. Le mot rappelle la mission première de l’Église : porter l’Évangile à tous. Nos Églises, elles, sont désignées comme évangéliques. Nous allons donc ce soir parler du mouvement évangélique français.

2 – Attention aux caricatures. Les chrétiens évangéliques ne correspondent pas aux caricatures souvent présentées : ils ne sont pas que des chrétiens à la foi simpliste, épris de miraculeux, d’effusion communautaire, de prosélytisme, des chrétiens sexistes et soumis à des leaders autoritaires ! Mais c’est un grand défi pour le mouvement évangélique français : apprendre à s’intéresser à autre chose que lui-même, se savoir chrétiens parmi d’autres chrétiens.

3 – Un peu d’histoire. On ne peut pas situer le mouvement évangélique comme une composante du protestantisme français sans le situer historiquement. Le mouvement évangélique français trouve son origine dans les réveils religieux des 18e et 19e siècles. Vers 1730, les croyances du protestantisme français n’ont plus grand-chose de commun avec l’enseignement des Réformateurs : « Rousseau a remplacé Calvin », dit-on. Déisme, rationalisme triomphant, formalisme religieux : on se passionne davantage pour la morale humaniste que pour l’annonce du salut en Jésus-Christ.

Dans ce contexte, émerge en Europe une nouvelle dimension :

- En Angleterre, Wesley (1703-1791) est le fondateur du méthodisme

- En Allemagne, le mouvement morave naît  avec le comte de Zinzendorf (1700-1760). C’est la recherche d’une foi vivante et personnelle, centrée sur le message de la Croix, appelant à la conversion des pécheurs

- En Suisse, la Société Évangélique de Genève, fondée par Henri Dunant (1828-1910), connu comme fondateur de la Croix Rouge (1863).

- En France, le réveil n’apparaît qu’en 1815-1818. Le protestantisme français est alors dans une phase de déclin. Après un siècle de persécution, le Concordat de Napoléon en 1801 l’a reconnu, garantissant la liberté de culte aux 725 000 protestants qui ont survécu. Mais paradoxalement, la tranquillité peut nuire à une religion plus encore que la persécution. On s’endort. Des ténors du « réveil » vont se manifester : le pasteur Pozzy, fondateur des EEL, Ami Bost, né à Genève, venu du réveil morave. On parle de « résurrection », avec un double enracinement : les « réveils » et les Réformateurs : on reprend de grandes affirmations doctrinales chez Luther (la justification par la foi), chez Calvin (place centrale de la Parole de Dieu), chez Zwingli (la Sainte Cène), la pratique anabaptiste. L’Union des Églises Évangéliques libres est fondée en 1849 : elle pose l’acte de séparation de l’Etat (bien avant 1905), en se séparant de l’ERF.

État des lieux : les évangéliques : combien de divisions ? 1

Il existe en France 1400 temples luthéro-réformés et 2600 lieux de culte évangéliques. Beaucoup sont à caractère ethnique : philippine, malgache… Dans la ville de Rennes, par exemple, il y a 22 lieux de cultes protestants, dont 16 évangéliques. Le christianisme évangélique est un christianisme militant qui s’étend, qui cherche à prospérer : on dit qu’il existe une église de plus tous les 10 jours. Les évangéliques sont plus pratiquants que les luthéro-réformés. C’est une pratique plus centré sur l’identitaire et l’existentiel.

Les chrétiens évangéliques sont très variés. On peut distinguer trois grands groupes :

1 . Les églises pentecôtistes

350 000 âmes. Se voulant mouvement de l’Esprit, interprété comme mouvement perpétuel. Manifestant des capacités reçues du Baptême dans l’Esprit : parler en langues, guérisons, paroles prophétiques, miraculeux, extase… Le pasteur y exprime un leadership assez fort. On peut distinguer trois grandes branches :

1) La mission tsigane : 110 000 baptisés, 1626 pasteurs. Son succès s’explique par le fait que ces populations itinérantes, longtemps rejetées, ont trouvé dans la foi en J.C. une véritable identité, devenait un peuple aimé de Dieu. Les Tsiganes sont des français nomades en situation régulière : attention aux amalgames.

2) Les Assemblées de Dieu (depuis 1930) : 100 000 fidèles. En progression des années 30 aux années 80. Sur fond de conservatisme doctrinal, très axées sur la guérison, elles connaissent depuis une stagnation, sauf celles qui se sont ouvertes à la modernité, en parlant d’épanouissement personnel, en mettant en avant musique pop-rock, très loin de l’ascèse traditionnelle.

3) La nébuleuse charismatique (1970-2012) : mouvement par définition assez insaisissable : 100 000 ?

- La 1e vague était celle du Renouveau charismatique, à partir de 1970, avec le pasteur gallois Thomas Roberts (je suis personnellement un enfant de cette vague, j’ai fréquente jeune homme le centre chrétien de Gagnières).

- 2e vague : phase d’intégration du Renouveau dans les Églises historiques, catholique et réformées. Des évangéliques se sont greffés sur ce mouvement, créant de nouvelles églises distinctes du pentecôtisme.

- 3e vague : le néo-pentecôtisme, à partir de 2000, s’étend vite : de Toronto au Canada, jusqu’en Suisse. Les caractéristiques : le combat spirituel, les processions, la théologie de la prospérité (très discutable) : Dieu bénit matériellement ceux qui lui sont fidèles, l’ouverture à la culture du temps primant sur les dogmes, le témoignage personnel sur l’approfondissement biblique.

2. Les églises évangéliques classiques

- de la Fédération Protestante de France : 65 000 fidèles : l’union des Églises évangéliques libres, la Fédération baptiste, l’Armée du salut, les adventistes, d’autres églises…

- ou membres du CNEF. Le CNEF regroupe plusieurs tendances : les églises évangéliques classiques, constituées en Fédération Évangélique de France en 1968, adossées à des vérités dogmatiques fortes, à une évangélisation musclée, pas œcuméniques. Et des églises à dominante charismatique ou pentecôtiste. Des tensions entre églises existent à l’intérieur du CNEF même, sur la théologie de la prospérité, ou bien sur le choix entre dialogue ou volonté conversionniste (par exemple vis-à-vis de l’Islam).

3. Les églises issues de l’immigration

            Portrait-robot

On peut noter quatre traits principaux :

1) « Born again ». Les chrétiens évangéliques veulent vivre toute la vie comme le premier amour, ne pas s’endormir sur les traditions, vivre intensément la relation avec le Christ comme de nouveaux convertis. C’est un peu romantique, un peu utopique. Oui, Dieu suscite des réveils religieux, des mouvements de l’Esprit qui sont « une chance pour l’Église » (disait le Pape Paul VI à propos des charismatiques en 1975). Mais tout revivalisme est-il inspiré par Dieu ?

2) Conversionnistes. Focalisés sur l’évangélisation. On ne naît pas chrétien, on le devient : « Si un homme ne nait pas de nouveau, il ne peut voir le Royaume de Dieu (Jean 3,3). D’où l’importance de la conversion.

3) Fondamentalistes. La Bible, Parole de Dieu est l’unique source d’autorité : « sola Scriptura ». La lecture assidue de la Bible (au moins une fois chaque semaine) est pratiquée par 74% des évangéliques ; chez les luthéro-réformés, par 17%. Mais la lisent-ils correctement ? Peut-elle être comprise immédiatement ? Certes, ultimement, la Bible dit la vérité sur le monde. Mais l’infaillibilité herméneutique personnelle ne vaut pas mieux que l’infaillibilité pontificale !

4) Conservateurs, dans le champ éthique, mais là aussi avec une réelle diversité. Ils sont plus portés sur les questions familiales et sexuelles que sur les questions d’éthique sociale ou politique.

Conclusion

Pourquoi je suis encore évangélique ?

1) La passion des âmes, comme on disait au 19e siècle. Notre société a besoin d’un Évangile du salut, d’une parole qui appelle à la conversion, qui annonce un Évangile de grâce.

2) Une vie christocentrée. Il faut que l’Église soit visible. Le christianisme est religion de l’incarnation du divin, Jésus nous veut témoin confessant de l’évangile de la grâce.

3) Une lecture croyante de la Bible.

En quoi je ne suis plus pour le moment évangélique ?

1) La place de la femme (comme chez les catholiques). Certes, 17% de notre corps pastoral sont des femmes, mais la place des femmes reste insuffisante

2) Le blocage œcuménique et interreligieux. C’est une faiblesse, une carence spirituelle. Elle peut s’expliquer : les évangéliques n’ont pas encore assimilé leur propre identité, ils ont à cheminer vers ce point de maturité spirituelle : voir tout homme comme un frère.

Questions et réponses

Q. Cette soirée est consacrée à l’œcuménisme. Comment la situation peut-elle se débloquer ?

R. Déjà une rencontre comme celle de ce soir y contribue. – Et puis, des pasteurs évangéliques sont en attente. – Le Président de la Fédération Protestante de France est un évangélique.

Q. Les premières églises sont nées de l’annonce de la Parole. Mais pour maintenir entre elles une communion, les Églises ont maintenu un minimum de structures ministérielles. Comment est posée la question du ministère ? Donne-t-elle le goût de la communion en Église ?

R. Même les églises les plus indépendantistes doivent faire l’expérience œcuménique, car il y a toujours plus évangélique que soi. – Les évangéliques du CNEF ont fait l’expérience de l’unité, dans un laboratoire qui est nouveau. Quand ils parlent du Saint-Esprit surgissent des tensions, mais cela peut être une expérience fondatrice, comme la réunion de Jérusalem d’après Actes 15. – L’action du Saint-Esprit rapproche les hommes. La question du ministère peut aussi être un facteur de cohésion. Mais les procédures de formation sont très différentes : pour les Pentecôtistes : 6 mois de formation, 4 ans de stage. C’est l’inverse (4 ans de formation, 18 mois de stage) dans les églises luthéro-réformées et évangéliques classiques.

Q. La théologie de la prospérité.

R. Elle est très développée dans le Pentecôtisme, en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie, en Corée. C’est une erreur dans l’interprétation de la Bible : il faut mettre en relation l’Ancien et le Nouveau Testament. Le Président du CNEF a pris vigoureusement position contre. Cela risque de gangrener le mouvement évangélique.

Q. La vie des églises.

R. Beaucoup d’églises sont congrégationnalistes (ce qui n’est pas le cas des églises luthéro-réformées) : elles organisent complètement la vie des communautés, y compris les ressources allouées au pasteur. Mais il y a aussi dans la vie des églises évangéliques le phénomène des minorités : elles sont toujours plus dynamiques que les groupes majoritaires ; elles ont davantage le souci de la transmission, le souci de protéger leurs enfants. Cela produit des élites, qui ont le désir de réussir.

Pierre Lacoste,
Pasteur à Cannes de l’union des Églises évangéliques libres de France

le lundi 26 mars 2012

Notes prises par Jacques Lefur, non revues par Pierre Lacoste.

1 – Cf. Jean-Paul Willaine et Sébastien Fath. La nouvelle France protestante. 2011.

Publié dans DOSSIER OECUMENISME

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