L’œcuménisme aujourd’hui, regard d'un évêque catholique

Publié le par G&S

Mgr Gérard Daucourt, Évêque de Nanterre
le mardi 6 décembre 2011

Mgr-Daucourt.jpgTrois remarques en introduction :

1) L’œcuménisme, c’est plus que le dialogue. Car il a en vue de rétablir une unité plus visible entre tous les disciples du Christ. Pour le dialogue théologique sur l’unité, c’est en ce moment l’hiver, il y a des blocages, des reculs. Mais ce n’est pas le tout de l’œcuménisme.

2) L’essentiel est notre relation au Christ. Nous sommes dans une perspective de foi. On peut aussi voir les choses de l’extérieur. Exemple : le Patriarche de Moscou ne veut pas rencontrer le Pape. Oui, c’est vrai, mais vu de l’extérieur. La réalité de l’œcuménisme appartient au mystère de l’Église.

3) Ne confondons pas dialogue œcuménique et dialogue interreligieux. Le premier comporte dialogue et prière entre disciples du Christ.

Le Concile Vatican II

Le mouvement œcuménique a démarré dès le début du XXème siècle, mais l’Église catholique en tant que telle n’a rejoint ce mouvement qu’avec le Concile Vatican II. Vatican II a affirmé que ce mouvement avait été suscité par l’Esprit-Saint dans les autres Églises : ce n’est pas rien d’avoir affirmé cela !

Le décret du Concile sur l’œcuménisme est de 1964. Il comporte trois grands chapitres :

- 1er chapitre : les principes catholiques de l’œcuménisme. Pas d’œcuménisme sans reconnaissance des « valeurs réellement chrétiennes qui se trouvent chez nos frères séparés ».

- 2e chapitre : la rénovation de l’Église implique « la conversion du cœur » (n° 7), « la connaissance des frères des autres Églises » (n° 9), la « hiérarchie entre les vérités de foi » (n° 11) (L’Assomption de la Vierge Marie par exemple n’est pas à mettre au même plan que la Résurrection du Christ) et « la collaboration avec les autres chrétiens » (n° 12)

- 3e chapitre : descriptif des diverses Églises.

Après Vatican II

Certains catholiques n’ont pas encore intégré ces perspectives. J’entends aujourd’hui encore parler de la Sainte Cène de manière inadmissible. Certains écrivent n’importe quoi. Vatican II écrivait pourtant « sans préjuger des impulsions futures de l’Esprit-Saint ». Nous nous mettons sous la mouvance de l’Esprit. Nous sommes des instruments de l’Esprit.

L’œcuménisme concerne tous les chrétiens. Il faut avoir conscience que les séparations, les divergences sont un scandale et un obstacle à l’évangélisation. Cela doit être une souffrance pour nous. Cela nécessite une recherche de la vérité. Jean-Paul II a écrit une Encyclique sur l’œcuménisme : personne n’en parle plus ! Elle n’est pourtant pas difficile à lire !

Il ne faut pas accepter de compromis au rabais. Par ex. sur l’Eucharistie : chacun a la richesse de sa tradition spirituelle. Jean 17,21 dit « Que tous soient un, pour que le monde croie ». Voilà le but ! Et pas « pour que nous soyons les plus forts ! »

Il faut savoir regarder au-delà du plus visible. Ex. : entre Moscou et Rome ont existé des tensions sous Jean-Paul II. Mais à la même période, j’ai été invité en Ukraine par des prêtres et des mamans pour parler de l’Arche et du mouvement Foi et Lumière ; mais cela ne fait pas de bruit.

Un dialogue théologique avec toutes les Églises a été offert par l’Église Catholique. Des commissions ont été créées avec Anglicans, Luthériens, Réformés. Trois textes officiels ont été signés avec des Églises importantes :

- avec l’Église syriaque : nous avons la même foi

- avec les coptes d’Égypte (7 Millions de chrétiens) : nous avons la même foi

- avec l’Église luthérienne : texte sur la justification par la foi.

Ces accords ont eu des répercussions sur les communautés : avec les Syriaques orthodoxes, qui peuvent recevoir les sacrements dans l’Église catholique et inversement. Mais le texte sur la justification ne porte pas encore de fruits dans le domaine pratique entre catholiques et luthériens.

Benoît XVI en Allemagne

Il y a rencontré les orthodoxes et les luthériens. Aux orthodoxes, il a dit : « Nous sommes très proches, nous pouvons espérer le jour de la pleine communion. Il n’est pas trop loin le jour où nous pourrons célébrer l’Eucharistie ensemble ».

Aux Luthériens, à cette Église évangélique comme elle se dénomme en Allemagne, il n’a pas dit du tout la même chose. Il a rappelé la question de Luther : « Comment puis-je avoir un Dieu miséricordieux ? » Qui, aujourd’hui se préoccupe de cela ? « Cette question brûlante de Luther devrait devenir notre question, à tous les chrétiens. La chose la plus importante pour l’œcuménisme est de ne pas perdre de vue ce que nous avons en commun : la Sainte Écriture et la profession de foi. Le plus urgent n’est pas de changer les disciplines, mais de ne pas perdre l’héritage de Luther. Ce que nous avons en commun est bien plus important et bien plus fort que ce qui nous sépare ».

Entre Orthodoxes et Catholiques

Nous avons en commun l’Église et les sacrements. La divergence porte sur le ministère de l’Évêque de Rome dans sa dimension universelle. Le principe de ce ministère a été reconnue dans une Commission, la manière de l’exercer peut être objet de réflexion.

Nous sommes aussi responsables de la division. Avec les orthodoxes existent des distances culturelles et psychologiques asses grandes :

1) déjà des tensions entre Moscou et Istanbul

2) des Évêques orthodoxes ont peur qu’en rentrant chez eux le peuple ne suive pas. Pour certains villages grecs, les croisades, c’était hier

3) Ils ont aussi leurs intégristes. Ex : lors d’une réunion à Chypre, on nous a empêchés de célébrer dans une église orthodoxe

4) on constate un repli identitaire, comme chez les catholiques.

Voyant qu’on approche du but, certains prennent peur. En Grèce, des métropolites sont bloqués, mais chez d’autres on est très bien reçus. Un prêtre orthodoxe fait partie de mon presbytérium. Existent des échanges entre des monastères orthodoxes et catholiques.

Avec les « protestants »

Les mouvements pentecôtiste et évangélique se développent très vite. Ce sont d’anciens catholiques. Au plan éthique, ils sont très proches des catholiques, mais ne veulent pas entendre parler d’œcuménisme. Ils sont 400 millions dans le monde. Quelles questions cela pose à notre Église ?

Le pasteur Jean Tartier a dit : « Nous sommes devenus une communauté d’Églises pacifiquement divisées » Cela ne suffit pas !

Mais existent de nombreuses proximités : ACAT, Cours Alpha, CIMADE. L’Arche et Foi et Lumière sont des communautés œcuméniques. « L’œcuménisme, c’est un échange de dons » (Jean-Paul II)

La tentation d’un repli identitaire existe aujourd’hui, y compris chez des jeunes prêtres de mon diocèse. Le cœur n’y est pas. On n’est pas en théorie contre l’œcuménisme, mais dominent l’indifférence et la méfiance.

Portant, l’œcuménisme n’est pas facultatif !

Questions et réponses

Q. Le groupe des Dombes…1

R. Il continue un travail important.

Q. La tentation du repli identitaire : comment la surmonter ?

R. S’il y avait une recette, ça se saurait ! Je la vis dans mon diocèse. Il faut se rencontrer, se parler, patienter, ne pas vouloir changer l’autre, ne pas s’étonner que le balancier passe d’un côté à l’autre. Il y a 46 ans, ce qui était au sommet, c’était l’Action Catholique, pas la paroisse. Aujourd’hui, le balancier est à l’autre bout. Ils nous rappellent certains aspects. Nous avions été dynamisés par le Concile. Aujourd’hui, les dentelles et les surplis, reprennent de l’importance. Il me faut parfois dire mes désaccords, mais, par-dessus tout : la bienveillance. Que le point de départ commun soit la prière et la relation au Christ. On vit une période d’œcuménisme interne. Le point fort doit rester l’option préférentielle pour les pauvres.

Un problème supplémentaire est créé par les médias : pour eux, le curé du monde entier, c’est le Pape ! C’est une ecclésiologie de travers.

Q. Le Conseil œcuménique des Églises...

R. On en parle moins. La collaboration de l’Église catholique avec lui continue. Mais il traverse une grande crise, en particulier pour deux raisons : 1) À cause du pentecôtisme : les grandes Églises sont aux prises avec les évangéliques. 2) Les orthodoxes trouvent qu’il est trop centré sur le côté social, pas assez sur la foi.

Q. Les évangéliques...

R. Ils sont très divers. Avec les Baptistes existe un groupe de dialogue et on est très liés avec le pasteur baptiste de Nanterre. Des conversations catholiques-évangéliques ont lieu. Le grand défi qu’ils nous lancent : la vie fraternelle en Église, les « PCFF » : Petites communautés fraternelles de foi. Et aussi, deuxième défi, retrouver le sens du dimanche comme Jour du Seigneur.

Les Témoins de Jéhovah et les Mormons ne sont pas des chrétiens.

Q. Les orthodoxes russes…

R. Les divergences ont surtout des raisons culturelles : pour eux, l’Occident est pourri, nous ne savons pas réagir contre le matérialisme, contre l’Islam. Pour dépasser cela : « Foi et Lumière ».

Q. Les Églises Orthodoxes nationales...

R. Oui, c’est une grande difficulté, y compris entre eux, y compris en France. Le lien entre Église et État subsiste à Moscou.

Q. Entre Églises catholique et anglicane...

R. L’Église anglicane a été la première à demander le dialogue théologique. Il a beaucoup avancé sur les ministères : on était arrivé à un accord. Mais des divergences se sont rajoutées : ordination de femmes, ordination d’évêques homosexuels pratiquants, questions éthiques. « Plus il y a d’obstacles, plus il faut dialoguer », disait le Cardinal Willebrandts. Un groupe d’anglicans veut revenir à l’Église catholique, mais on court un risque analogue à l’uniatisme.

Q. L’hospitalité eucharistique pour des foyers mixtes...

R. À certains foyers mixtes, on peut dire : à vous, en conscience, de décider, votre situation est unique. Mais avec d’autres… Est-on toujours bon juge de sa propre conscience ? Dans tous les cas, être sérieux, accepter des exigences... À travers le Droit Canon, l’Église dit quelque chose de sa foi.

Mgr Gérard Daucourt
Évêque de Nanterre
le mardi 6 décembre 2011

Notes prises par Jacques Lefur, non revues par Mgr Daucourt.

 Né en Suisse à Delémont, vit en Franche-Comté. Études à Besançon, puis à l’Institut Catholique de Paris. Prêtre en 1966, vicaire à Montbéliard, dans une région protestante. Nommé en 1984 à Rome, secrétaire du Conseil Pontifical pour l’Unité des Chrétiens. Évêque coadjuteur de Troyes en 1991, puis à Orléans, Évêque de Nanterre depuis 2002 (Sainte Geneviève était originaire de Nanterre). Membre de la Commission Épiscopale pour le dialogue avec les protestants.

1 – Le groupe œcuménique des Dombes, fondé en 1937 par l’abbé Couturier et le pasteur suisse Baümlin, s’est distingué par plusieurs documents rassemblés en 1998 dans un volume Pour la communion des Églises, complété en 1991 par Pour la conversion des Églises. L’ouvrage du groupe intitulé Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints et sous-titré Dans l’histoire et l’Écriture – Controverse et conversion(Bayard Éditions 2003) intéressera particulièrement ceux de nos lecteurs qui recherchent une véritable réflexion de fond sur ce sujet.

Publié dans DOSSIER OECUMENISME

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