L’influence chrétienne sur la construction européenne (2)

Publié le par G&S

Seconde partie : Des Rencontres de Genève à aujourd’hui

 Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, des chrétiens ont mûri des projets d’unification de l’Europe comme antidote à toute résurgence du nazisme. Ces projets sont fondés sur des valeurs chrétiennes telles que le pardon et la réconciliation.

En France, le Mouvement républicain populaire (M.R.P.) est créé avec Marc Sangnier comme président d’honneur. Il devient très vite le principal parti de France au début de la IVe République et un promoteur de l’idée européenne.

Mgr TheasLe mouvement Pax Christi, fondé par Mgr Théas, tente de favoriser la réconciliation avec l’Allemagne. Les jésuites organisent les rencontres de Lahr (Bade, Allemagne de l’Ouest). Les Nouvelles équipes internationales, fondées en mars 1947 par Robert Bichet (rédacteur aux cahiers de Témoignage chrétien, député MRP et secrétaire d’État en 1946), veulent renforcer la démocratie sociale et développer le fédéralisme européen. Leur doctrine est à mi-chemin entre capitalisme et marxisme mais évolue à partir de 1949 vers l’anti bolchévisme.

Les démocrates-chrétiens se réunissent alors régulièrement lors des Rencontres de Genève entre 1947 et 1956 ; les principaux partis démocrates-chrétiens des pays d’Europe occidentale, souvent associés au pouvoir, sont représentés : MRP français, PSC belge, CDU allemande (et sa branche bavaroise CSU), DC italienne, KPV néerlandais, KV suisse et ÖPV autrichien.

On y croise Georges Bidault, Konrad Adenauer, Denis de Rougemont et bien d’autres.

Mais les défenseurs de l’idée européenne, qu’ils soient démocrates-chrétiens, conservateurs ou socialistes, se partageaient en deux camps : les fédéralistes, qui sont partisans de transferts de souveraineté importants vers une future fédération européenne et les unionistes ou confédéralistes, qui souhaitent seulement une coopération limitée entre États souverains.

Le congrès de l’Europe, réuni du 7 au 11 mai 1948 à La Haye, à l’instigation du Comité International de coordination des mouvements pour l’unification de l’Europe, rassemble 775 délégués originaires de 24 pays européens. Y participent de nombreuses personnalités politiques tels que les Français Paul Ramadier, président de la commission politique du Congrès, François Mitterrand, Léon Blum, Edouard Daladier, Paul Reynaud, Jacques Chaban-Delmas, Jean Monnet, le Belge Paul Van Zeeland, président de la commission économique, l’Italien Alcide de Gasperi, les Britanniques Winston Churchill, Anthony Eden et Harold Macmillan, l’Allemand Konrad Adenauer, l’Espagnol Salvador de Madariaga, président de la commission culturelle et le Suisse Denis de Rougemont.

Toutes les sensibilités politiques et philosophiques y sont représentées, à l’exclusion des communistes et de l’extrême droite.

Malgré l’enthousiasme qui anime ce congrès, fédéralistes et unionistes n’arrivent pas à s’entendre. Les Britanniques et les Scandinaves ne veulent pas entendre parler de transfert de souveraineté ; les Français, les Belges et les Italiens sont tentés à l’époque par le fédéralisme. Les résolutions sont, de ce fait, alignées sur le plus petit commun dénominateur !

Néanmoins, ce congrès aura une influence majeure sur la construction de l’Europe ; en effet, on trouve dans ses préconisations des projets qui se concrétiseront plus tard sous forme d’institutions uniques au monde :

L’Assemblée parlementaire européenne, première assemblée multinationale de l’histoire, se réunit pour la première fois à Strasbourg le 8 août 1949 ; elle rassemble de nos jours des parlementaires de 47 pays européens membres du Conseil de l’Europe.

- La Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme, est ouverte à la signature des États le 4 novembre 1950 et régulièrement enrichie jusqu’à nos jours ; elle fait de l’Europe le continent le plus avancé dans la défense des droits humains.

- Le Collège de l’Europe, est fondé en 1950 comme premier institut universitaire européen ; il a formé sur les campus de Bruges (Belgique) puis, ultérieurement de Natolin (Pologne) des générations de jeunes européens.

- La libre circulation des hommes et des biens, qui sera amorcée avec la création de la Communauté Économique Européenne en 1957 (traité de Rome signé le 25 mars 1957) et sera réalisée par le grand marché unique européen en 1992.

- La Cour européenne des droits de l’Homme, qui verra le jour à Strasbourg le 18 septembre 1959 pour veiller au respect de la convention ci-dessus ; elle demeure à ce jour le seul tribunal international habilité à condamner un État européen sur requête d’une personne physique estimant ses droits bafoués.

Il faut se représenter ce que signifiaient ces institutions au moment de leur gestation en 1948 et de leur création dans les années 50 : l’Europe sortait de la guerre, ravagée physiquement et économiquement, la haine entre les peuples était encore palpable, les frontières, les douanes, les restrictions au commerce étaient encore la règle, la souveraineté des États, pour la plupart encore centre d’un empire colonial, était considérée comme intangible

« L’Europe vaticane »

Il s’est trouvé qu’au début des années 50, des démocrates chrétiens sont arrivés au pouvoir dans trois grands pays européens:

- En France, Robert Schuman (1886-1963), Président du Conseil de novembre 1947 à juillet 1948 puis ministre des affaires étrangères de1948 à 1953 ; son conseiller était Jean Monnet.

- En Allemagne fédérale, Konrad Adenauer (1876-1967), chancelier de 1949 à 1963.

- En Italie, Alcide de Gasperi (1881-1954), président du Conseil de 1945 à 1953.

Robert-Schuman.jpgCette conjonction, au sens astronomique du terme, sera très bénéfique pour la construction européenne. En effet, Robert Schuman propose dans son discours du 9 mai 1950 de réconcilier la France et l’Allemagne et de rendre impossible tout futur conflit en mettant en commun le charbon et l’acier de la France, de l’Allemagne et de tout autre pays intéressé. Il faut se représenter qu’à l’époque acier et charbon sont les composants indispensables pour la fabrication des armes. La réponse d’Adenauer et de Gasperi est tout de suite favorable car, au-delà de l’aspect économique, ils discernent, eux les représentants des pays vaincus, à quel point la proposition de Schuman est généreuse et audacieuse cinq ans seulement après la fin du conflit.

La Communauté européenne du charbon et de l’acier est créée par le traité de Paris le 18 avril 1951 grâce à l’entente de ces hommes (et de quelques autres comme le Belge Paul-Henri Spaak et le Luxembourgeois Joseph Bech).

Ces trois pères de l’Europe, outre leur foi chrétienne, partagent une histoire commune : ils étaient originaires de régions frontalières (Luxembourg et Lorraine pour Schuman, Rhénanie pour Adenauer, Trentin pour de Gasperi) déchirées au cours de l’histoire par les ambitions des États voisins. Ils avaient subi la Première guerre mondiale, ils avaient eu des contacts entre eux avant la Seconde guerre mondiale, ils avaient été emprisonnés par les nazis ou les fascistes pendant et, enfin, ils étaient anti-communistes.

Les démocrates-chrétiens français et l’Europe

Cette connivence sera raillée en France: le président français Vincent Auriol résume la proximité des trois hommes par la formule suivante : « trois tonsures sous la même calotte » ; Jacques Hours, pourtant démocrate-chrétien, parle même négativement de la construction d’une Europe vaticane, Robert Lacoste brocarde une « Europe rhénane sentant le goupillon et le haut-fourneau ».

Le MRP ne sera d’ailleurs pas unanime derrière Schuman ; néanmoins, l’attachement à l’unification de l’Europe restera une constante doctrinale à tel point que les ministres MRP démissionneront lorsque de Gaulle (16 mai 1962) accentuera sa politique souverainiste.

Le MRP est globalement favorable à la construction européenne mais il est traversé par la ligne de fracture entre fédéralistes (Schuman, Pierre-Henri Teitgen, président du parti) et unionistes (Léo Hamon, Edmond Michelet, Georges Bidault). D’ailleurs, les dirigeants MRP ne participent pas au congrès des Nouvelles Équipes Internationales à Tours, en septembre 1953.

Le MRP évolue vers un euro-nationalisme qui prend progressivement ses distances avec le fédéralisme. D’ailleurs, en 1994, l’UDF (successeur du MRP) accueille avec scepticisme le projet fédéral des démocrates chrétiens allemands (CDU-CSU), élaboré par Wolfgang Schaüble et Karl Lamers.

Néanmoins, la promotion de l’idée européenne reste dans l’A.D.N. des successeurs du MRP, jusqu’à nos jours François Bayrou.

Mais la construction de l’Europe unie ne fut pas le monopole des démocrates-chrétiens. Parmi les pères de l’Europe, on retrouve des socialistes (Paul-Henri Spaak en Belgique, Altiero Spinelli en Italie) et des protestants (Jan Willem Beyen aux Pays-Bas).

La poursuite chaotique de la construction de l’Europe

Elle connaît un passage à vide en suite du rejet en 1954 par l’Assemblée nationale française du projet de Communauté Européenne de Défense (C.E.D.), pourtant imaginé par le Français René Pleven en 1951.

En 1957, la relance du projet européen ne vient plus de la France, discréditée par le sabordage de la C.E.D., mais des hommes politiques originaires des trois pays du Benelux (le Belge Spaak, le Néerlandais Beyen et le Luxembourgeois Bech) : ils proposent la création d’un marché commun. Cela aboutit à la création de la Communauté économique européenne, la C.E.E., et de l’Euratom (traités de Rome du 25 mars 1957). Mais, même si des personnalités de sensibilité chrétienne participent activement aux négociations (par exemple l’Allemand Walter Hallstein), l’influence démocrate-chrétienne s’estompe.

La période gaulliste (1958-1969) est marquée par une méfiance profonde vis-à-vis de l’Europe qui ne reprend sa progression qu’avec le dégel timide initié par Georges Pompidou (1969-1974). Le courant démocrate-chrétien, à travers l’UDF, est de nouveau associé au pouvoir lors de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981).

Pendant cette période, l’Europe fait de nouveaux progrès institutionnels (création du Conseil Européen, élection du Parlement européen au suffrage universel) et économiques (prémices de la monnaie unique avec le Système Monétaire Européen). D’ailleurs, Jacques Chirac stigmatise l’UDF comme étant le parti de l’étranger (appel de Cochin 1979). Mais, au sein de l’UDF, il n’est plus question de fédéralisme européen.

Jacques-Delors-copie-1.jpgL’Europe fait de nouveau un bond en avant grâce à Jacques Delors. Il se rattache au mouvement catholique personnaliste de la Vie nouvelle et milite au sein du syndicat chrétien CFTC, puis au sein du parti socialiste. Il accède à la tête de la Commission Européenne en 1985. Sincèrement européen, appuyé par François Mitterrand dont il avait été le ministre des finances, et par le chancelier allemand CDU Helmut Kohl, mais combattu par le Premier ministre britannique Margaret Thatcher, il fait progresser la réalisation du grand marché unique européen (Acte unique européen de 1987) et met sur les rails la monnaie unique (traité de Maastricht 1992). Il est le premier (et pour le moment le seul) président de la Commission qui ait fait progresser l’Europe sociale malgré les réticences des États membres. Il reste à la tête de la Commission jusqu’en décembre 1994 et laisse un bilan impressionnant. Depuis, les chefs de gouvernements des États membres n’ont plus jamais osé mettre à la tête de la Commission une personnalité qui risquait de leur faire de l’ombre !

Le bilan

Le démarrage du projet européen doit beaucoup aux hommes politiques démocrates chrétiens au pouvoir dans les principaux États au lendemain de la guerre. Pour eux, le projet européen était cohérent avec leurs convictions personnelles.

De plus, à aucun moment ils ne tentèrent d’imposer une référence religieuse dans la construction européenne ni ne cherchèrent une caution explicite du Vatican, d’ailleurs très en retrait sur le sujet. Les Communautés européennes créées dans les années 50 sont des constructions économiques même si la finalité est ouvertement politique.

Le mouvement d’unification de l’Europe, initié en 1950 par Schuman, Adenauer, de Gasperi et quelques autres, perdure ; il se développe avec des hauts et des bas selon deux axes permanents :

- L’approfondissement de l’union des États européens par la création d’institutions à connotation fédérale (Commission européenne, Cour de justice de l’Union, Parlement européen, Banque centrale européenne);

- L’élargissement de cette union à la plus grande partie du continent en profitant de l’effondrement du Rideau de fer en 1989.

À l’heure où on attribue souvent à l’Union européenne les échecs de ses États membres pour en faire un bouc émissaire commode, il convient de se souvenir qu’elle a été créée pour rendre inenvisageable et même impossible tout conflit armé entre pays européens.

Et que jusqu’à maintenant, elle a réussi ce pari…

Frédéric Bourquin

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Sources

Dictionnaire de la droite, sous la direction de Xavier Jardin, Larousse, Paris 2007
Dictionnaire des idées politiques,  collectif, Dalloz, Paris 1998
Histoire de l’unification européenne, Bernard Bruneteau, Armand Colin, Paris 1996
Fondements et étapes de la construction européenne, Dominique HAMON et Ivan Serge Keller, P.U.F., Paris 1997
La construction de l’Europe, Pierre Gerbet, Imprimerie Nationale Éditions, Paris 1999
Les fondateurs de l’Europe unie, Gérard Bossuat, Éditions Belin, Paris 2001

Publié dans Signes des temps

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Robert Kaufmann 07/02/2012 23:33


Encore merci pour cette 2ème partie.Je ne savais pas que des idées sur une Europe Unie autrement que par les armes pouvaient remonter aussi loin dans l'Histoire.


Il est vrai que depuis 1950 on n'a pratiquement plus de minerais de fer ni de charbon en Europe et que l'on fabrique surtout de l'acier hors d'Europe mais, heureusement, on a trouvé de nouvelles
raisons pour ne pas se faire de guerre militaire.


Voila donc notre Europe d'aujourd'hui replacée sur ses fondements.Il n'y a plus qu'à trouver l'intuition et la volonté d'aller de l'avant !


R.Kaufmann

danielle nizieux-mauger 07/02/2012 17:47


J'ai relu plusieurs fois cet artcicle. Permettez moi quelques rajouts.


au moment de la Réforme, Le poids de la Réforme a été sans nul doute plus important dans l'éclatement du st empire que cela n'est suggéré. je rappelle juste que si les protestants ont été
soutenus par mles princes , qui se sont cenvertis, c'est parca qu'ils voyairent là l'occasion de prendre leur indépendance. Cujus regio, ejus religio ( à chaque rgion sa religion, sous entendu,
celle du prince. Tout ceci est bien ambigü , à la fois du point de vue du christianisme et du point de vue de la foi.


Quant à DE Gaulle, à peine évoqué pour son retraitde l'OTAN ( du moins j'imagine qu'il s'agit de cel) je ne suis pas sûre que l'indépendance vis à vis des EU était incompatible avec une Europe
forte. Pensons à ses liens avec Adenauer, sa volonté d"avoir la bombe atomique en France ( donc e, Europe). Et De Gaulle était chrétien .


Enfin Mitterrand a développé des relations particulières avec Kohl ( l'épisode de Douaumont) je ne sais comment Mirtterrand était chrétien, mais en tous cas, il s'agissait de faire l'
Europe.


Il est vrai que l'Histoire a sans cesse navigué entre rassemblement et écaltement de l'Europe. Le christainisme était en filigrane dans les 2 cas...merci d'avoir premis cette "révision" qui
montre néanmoins le renouveau de l'idée européenne . Même si , acex la crise , d'aucuns cherchent à en détruire les fondements


danielle nizieux mauger