L'extrême onction dans « l’ancien temps »

Publié le par G&S

Extrême-Onction, le terme a à peu près disparu du vocabulaire de l’Église. Elle a longtemps été destinée au mourant. Elle n’était certes pas absolument nécessaire au salut – quoique certains moralistes aient considéré qu’en la négligeant on faisait péché mortel – mais elle devait soulager physiquement, moralement et spirituellement les malades en péril de mort. Les méditations sur la mort, tels les « Pensez-y-bien », qui ont pris, surtout au XIXe siècle, le relais des « Artes moriendi » médiévaux, ne comportent plus de référence à l'Extrême-Onction.

On s’en tiendra ici 1 à repérer et dater d’éventuels changements d'attitudes du clergé et des fidèles à l'égard de ce sacrement pendant l’époque « moderne ». Une des difficultés repose sur le fait que les opinions des théologiens divergent dans le temps et l'espace et semblent parfois se contredire. Certes, les définitions dogmatiques du concile de Trente (XIVe session, 25.11.1551) ou les pratiques établies par le Rituel de Paul V (1614) ne se modifient guère jusqu'à Vatican II, mais leurs interprétations ont varié sensiblement.

Tous les auteurs consultés s'appuient sur un bref passage de l'épître de saint Jacques (5,14-15), unique référence scripturaire à ce sujet : « Quelqu'un parmi vous est-il malade ? Qu'il appelle les presbytres de l'Église et qu'ils prient sur lui après l'avoir oint d'huile au nom du Seigneur. La prière et la foi sauveront le patient et le Seigneur le relèvera. S'il a commis des péchés, ils lui seront remis ». Sans doute par souci de garder à "presbytre" le sens de "prêtre ordonné", ils ne commentent pas le verset suivant : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris ».

La définition même de l’Extrême-Onction n’est pas univoque : tantôt « onction des malades » ou « des infirmes », tantôt « sacrement des mourants » ou « de ceux qui passent de cette vie à l'autre ». Les théologiens parlent d’Extrême-Onction depuis le XIIe siècle, mais les rituels n'accueillent le mot qu'à la fin du XIVe. Les uns l'appellent ainsi d’une part parce qu'elle est la dernière des onctions que peut recevoir un chrétien, après celles du baptême et de la confirmation et, pour les clercs, celle de l'ordination, et d’autre part parce qu’elle est « un sacrement qui nous aide à bien mourir ; [le chrétien] la reçoit à l'extrémité de sa vie ».

Une démarche pénitentielle pour les mourants…

L'ambiguïté de l'Extrême-Onction à l'époque moderne procède des variations de sa signification depuis l'Antiquité. Après que sa fonction de guérison eut été un peu escamotée, l'accent a porté de plus en plus sur la rémission des péchés promise par saint Jacques. Au VIe siècle déjà, une Vie de saint Tresan l'aurait appelée l’« huile de la sainte Réconciliation ». Ce n'est pas par hasard que le concile de Trente l'a traitée dans la même session et à la suite du sacrement de pénitence : « Il a paru bon au saint Concile d'ajouter à la doctrine précédente sur la pénitence ce qui suit sur le sacrement de l'Extrême-Onction, dont les Pères ont jugé qu'il était la consommation non seulement de la pénitence, mais aussi de toute la vie chrétienne qui doit être une pénitence perpétuelle ».

Cette insistance sur le rapport à la pénitence, jointe aux imprécisions de l'épître de saint Jacques et aux formulations nuancées des décrets tridentins, autorisant une pluralité d’opinions, provoque d'autres divergences entre les théologiens sur les effets de ce sacrement.

Une question se pose, en effet : si les péchés sont effacés par l'Extrême-Onction, à quoi servirait le sacrement de pénitence préalable ? D’ailleurs, efface-t-elle tous les péchés, même mortels ? Ce semble être le sentiment de saint Thomas au XIIIe siècle, aussi bien que du Rituel de Clermont publié par Massillon en 1733 et encore de casuistes estimés. L’un d’eux remarque, non sans logique, que sans cela elle ne serait plus « la perfection et la consommation du sacrement de pénitence ». Il y a, en revanche, ceux qui pensent qu’elle ne peut remettre que les péchés véniels, tels saint Bonaventure (XIIIe siècle) et plusieurs théologiens des XVIIe et XVIIIe siècles. Plus rigoriste encore, le dominicain Soto (XVIe siècle) ne ferait intervenir le sacrement que pour guérir les "faiblesses" que le péché a laissé dans l'âme du fidèle. Prudent, le concile de Trente n’a pas tranché : « L'onction nettoie les fautes, s'il en reste à expier », ce qui prend en compte les péchés oubliés ou inavoués à temps et libère par là les fidèles de leur principale crainte : mourir en état d’impénitence finale.

… ou « une onction salvatrice pour les malades ? »

Quant au rétablissement de la santé physique, il paraissait une attente manifeste dans l'Antiquité ; mais « progressivement, le sacrement de l'onction a été donné non plus en vue de la guérison d'un malade, mais pour préparer un chrétien à la mort ». À l'époque moderne, on admettait toujours que l'onction pouvait favoriser la guérison, mais sans automatisme, uniquement si elle était "expédiante" au salut de l'âme. « Les sacrements ne sont institués que par rapport à notre avantage ; or la santé du corps ne nous est avantageuse que lorsqu'elle est utile au salut » (Massillon). Un malade peut profiter d'un sursis pour revenir sincèrement à Dieu ou servir son prochain ; au contraire, ce rétablissement risque de n'être que l'occasion de retomber dans le péché et, par là, de se perdre. Si les apôtres ont guéri "miraculeusement" des malades par des onctions, ç’aurait été en vue de promouvoir l'enracinement de l'Église ; or ces miracles ne se justifient plus depuis son affermissement. Les calvinistes, sans contester la capacité des apôtres à guérir des malades (attestée en Marc 6,13 et dans les Actes) niaient qu'elle se soit transmise jusqu'à nous, et surtout le caractère sacramentel de l'onction. Le Catéchisme du concile de Trente (1566) avance une autre explication plus morale, pour expliquer pourquoi tous les malades n'éprouvent pas de mieux : « cela ne vient que de la faiblesse de la foi de ceux qui le reçoivent ou l'administrent (sic) ».

Quelles onctions : où et comment les appliquer ?

Une seconde question suscite une diversité d'opinions entre théologiens : quel doit être le nombre des onctions et à quels endroits du corps les appliquer ? Dans l'Église latine, à l'époque moderne, on compte sept onctions (au lieu de douze au XIIe siècle), et d’abord celles administrées sur des organes correspondant aux cinq sens, parce que c’est par eux que « le péché s'est introduit dans notre âme ». Ainsi les yeux pour les péchés passés par la vue, les lèvres pour le goût et les paroles, etc. Quelques précisions pratiques sont indiquées au prêtre qui va instrumenter : inutile de faire une onction sur les paupières d'un aveugle-né, il n'a pu pécher par la vue, ou sur un insensé ou un enfant avant l'âge de raison, irresponsables de leurs actes... Au muet de naissance, on ne fait l'onction sur ses lèvres que pour les péchés qui relèvent du goût, non de la parole. Bien des diocèses n'appliquent pas l'onction des reins aux femmes « par motif de pudeur ». Quelques-uns (Alet) la remplacent par une onction à la poitrine ; d’autres se contentent de l'administrer « dans la partie inférieure du col, que l'on découvre modestement » ; d'autres enfin (Langres) y renoncent, toujours par décence.

Si le nombre des onctions recommandées par les rituels de chaque diocèse doit être respecté, on peut, en urgence, n’en faire qu'une en modifiant la formule. On n'en fait qu'une seule aussi en temps de peste « avec une baguette un peu longue que l'on brûle après ».

Un dernier point où les partis pris ont divergé, c'est l'ordre des rites dans l'accompagnement des mourants : pénitence, communion, extrême-onction. Cet ordre semble correspondre à des choix pastoraux différents. Tout le monde place en premier le recours au sacrement de pénitence : le pardon "officiel" des péchés – regrettés et avoués – tranquillise le malade et lui permet d'être « en état de grâce », c’est-à-dire capable de recevoir les autres sacrements dans les meilleures dispositions. En revanche, il y a hésitation pour savoir s'il vaut mieux donner l'Extrême-Onction avant de faire communier le malade en viatique, ou après. Des arguments sérieux existent en faveur des deux solutions. Le Catéchisme du concile de Trente (1566) demande « qu'il n'y ait rien en celui à qui on administre ce sacrement qui puisse en empêcher l'effet... Les pasteurs doivent observer soigneusement... de ne donner ce sacrement aux malades qu'après leur avoir administré les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ». Les Conférences d'Angers précisent en 1718 : « Aujourd'hui, la pratique la plus commune de l'Église latine, est de donner le sacrement de l'Eucharistie avant celui de l'Extrême-Onction ». Cet ordre paraît préférable si le malade présente des signes de mort prochaine. Il est suivi, en 1670, d’après Madame de La Fayette, pour Henriette d'Angleterre, alors que l’état de la princesse empirait rapidement.

Cependant, le Rituel de Clermont préconise de donner l'Extrême-Onction avant la communion, car « l'âme ne saurait être trop purifiée pour être en état de recevoir Jésus-Christ dans le Saint Viatique ». Beaucoup de diocèses gardent ou reprennent cette pratique à l'époque : Sens, Paris, Amiens, Avranches, Boulogne, Liège, Le Mans, Nantes, Évreux, Laon, Châlons-sur-Saône, Montpellier, Saint-Flour, Clermont, etc. et aussi l'ordre de Cîteaux. Notons que le concile Vatican Il a adopté la même position 2. En fait, l'option adoptée peut prendre une signification très profonde selon que, obsédé par la pureté légale, on privilégie la conception d'une Extrême-Onction comme une "super-pénitence", préparant à une communion "digne", ou que, le Christ constituant le pivot de sa foi, on préfère se "brancher" directement sur lui dans ses derniers instants.

L’Extrême-Onction et la peur de la mort

Argument de moindre importance mais notable parce qu’il correspond aux mentalités régnantes, quand le Rituel de Clermont propose aux prêtres de commencer par le Viatique, il le justifie « de peur que, s'ils en usaient autrement, la frayeur ne saisît certains malades qui ne seraient pas revenus de leurs anciennes préventions et que cette peur n'éloignât les fidèles de la réception des sacrements, et ne fût nuisible à leur santé, [sinon] conformément à l'ancien usage de notre Église, ils commenceront par administrer celui de l'Extrême-Onction ».

Quelle est donc cette peur qui peut modifier une liturgie de la mort ? Il faut revenir à la question de l'accueil du sacrement par les populations. Presque tous les auteurs dénoncent un préjugé populaire – prévalant au XVIIIe siècle mais rencontré dès le début du XIIIe – qui voulait que la venue du prêtre pour donner ce sacrement soit de mauvais augure et le « funeste présage » que le malade va mourir. La pastorale populaire n'est pas sans responsabilité dans le renforcement de ce préjugé. Ainsi, «Le pédagogue des familles chrétiennes» (1664), recueil de "tracts" distribués aux fidèles de Saint-Nicolas du Chardonnet (alors paroisse réformatrice), ayant défini l'Extrême-Onction comme « un sacrement institué par notre Seigneur Jésus-Christ pour les malades », ajoute : « qu'elle se donne à l'extrémité de la vie à ceux qui sont si dangereusement malades qu'ils semblent tirer à la mort ».

Jusqu'au troisième quart du XVIIe siècle au moins, le recours aux cérémonies de l'Église précédant l'agonie semble "naturel". On l'a vu pour Henriette d'Angleterre. L’historien Michel Voyelle, dans sa quête des "attitudes devant la mort", rapporte deux cas frappants : Catherine, pauvre fileuse à Nivelle, atteinte de la peste en 1633, « fit supplier les Pères Récollets, commis aux secours des pestiférés, de lui venir administrer les sacrements... Après s'être confessée, elle reçut le Sacré Viatique et l'Extrême-Onction », puis elle s'achemina calmement vers le cimetière pour attendre la mort avec sérénité. À l'autre bout de l'échelle sociale, en 1666, la reine-mère Anne d'Autriche, atteinte d'un cancer du sein, ayant accueilli la nouvelle de sa mort prochaine « avec une force et une tranquillité chrétiennes », demande son confesseur et renvoie sa famille venue l’entourer : « Retirez vous, je n'ai plus besoin ni affaire de rien que de songer à Dieu ». Ensuite, elle reçoit successivement le Viatique, puis l'Extrême-Onction.

Les ouvrages de théologie, de direction de conscience ou des sermons du premier XVIIe siècle ne font pas systématiquement allusion à la peur éprouvée par les malades face à l’Extrême-Onction. La peur de la mort existe, mais elle semble acceptée comme "normale" ; le sacrement rassure plutôt et ouvre une espérance. Cette peur dramatisée devient, au contraire, omniprésente à la fin du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe, où on la retrouve mentionnée jusque dans les rituels, qui sont en principe des ouvrages disciplinaires et liturgiques, où le "psychologique" ne devrait guère s'immiscer. Elle contraint parfois les pasteurs à tenir compte d'attitudes collectives "superstitieuses", mais devenues prévalantes.

Progressivement, la société a fini par rejeter la mort hors d’un champ de conscience de plus en plus sécularisé, jusqu’à la rendre « obscène », comme la qualifiait l’historien Philipe Ariès

Les superstitions autour de la fin de vie

J.-B. Thiers, dans son «Traité des superstitions qui regardent les sacrements…» (3 vol., 1697-1704), relève que beaucoup de personnes ne veulent pas recevoir l'Extrême-Onction « parce qu'on s'imagine qu'après qu'on l'a reçue, il n'est pas permis de rendre le devoir conjugal, de manger de la chair, etc. » Cette crainte s'enracine probablement dans les anciennes pratiques pénitentielles qui obligeaient ceux qui y étaient soumis à un régime de vie particulier comportant l'abstinence de viande et de relations conjugales. Répandue jusqu'au XVe siècle, quoique combattue par l'Église, cette idée amenait les fidèles à différer la réception du sacrement quand ils ne la repoussaient pas totalement.

La pastorale de l'Église n'est pourtant pas strictement "sacramentaliste". On constate un véritable souci d’accompagnement des mourants jusqu'à la fin, afin de les consoler des frayeurs de la mort et d’éloigner d'eux la désespérance finale. La compagnie du Saint-Sacrement, en 1633, se préoccupa d’assister les pauvres au moment de la mort, car elle savait que lorsque « les mendiants avaient reçu l'Extrême-Onction, personne ne se donnait plus la peine de les aider devant l'agonie et qu'on les laissait mourir sans leur dire le moindre mot de consolation ».

Parmi les superstitions dénoncées par Thiers, il en est dont l'origine, moins évidente, reste liée à la culture ambiante. Ainsi, le refus de « se tenir au pied du lit des malades, tandis qu'on leur donne l'Extrême-Onction, parce qu'ils en meurent plus tôt », évoque une image répandue à la fin du Moyen-Âge. Un prêtre se tient au chevet du mourant, tandis que les démons y attendent leur heure et que la famille prie alentour ; la mort patiente, assise au pied du lit. S'asseoir à cette place, c'est peut-être jouer son rôle de facto. De même, si l'on insiste pour que le malade soit alité de telle sorte que les soliveaux de sa chambre soient de travers et non en long, car sinon il mourrait, ne serait-ce pas que ces soliveaux en long rappellent les planches de la bière ? Enfin, l'interdiction « de filer dans la chambre d'un malade qui aurait reçu l'Extrême-onction, parce qu'il mourrait si l'on cessait de filer, ou que le fil vint à se rompre », n’est pas sans évoquer l’action des Parques.

Les hommes d'Église ne sont pas exempts de "superstitions". Le jésuite Philippe d'Outreman (« Le vray pédagogue chrétien »,1687) cite « un remède souverain confirmé par quantité d'expériences (sic), pour la guérison de quelques maladies, de faire lire par un prêtre (sa main droite posée sur la tête du malade) l'Évangile de saint Jean, qui se lit à la fin de la messe ».

Cet essai rapide voulait simplement rappeler, d’une part, l’« ambiance » entourant l’approche de la mort dans la France d’Ancien Régime et, plus largement, que l'histoire des sacrements (et des dogmes) n'est ni simple (ce que l'on savait déjà), ni linéaire (ce qu'on oublie parfois) et que leurs définitions successives subissent le poids des mentalités d'une société autant qu'elles les façonnent.

Marcel Bernos

1 – La version complète de ce texte, avec toutes les notes de références, se trouve dans mon recueil d’articles : Les sacrements dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, Aix-en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2007, p.267-276.

2 – Constitution sur la liturgie, votée par 2.147 voix contre 4, promulguée le 4 décembre 1963

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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