L’éveil aux autres

Publié le par G&S

Le chemin intérieur qu'ouvre Jésus n'enferme pas dans la subjectivité, bien au contraire. L'éveil n'est pas seulement éveil à soi-même. La recherche n'est pas d'abord celle de l'harmonie intérieure. Le regard vers le « cœur » fait rencontrer les autres, il met à jour une lucidité qui ravive l'esprit de la Loi, bien au-delà des conduites repérables. « Celui qui regarde une femme avec convoitise... » (Mt 5,28).

L-arborescence-infinie--Bessiere-.jpgL'appel à respecter et aimer surgira dans l'inattendu de la rencontre, sur le chemin de Jérusalem à Jéricho. À l'instant de présenter mon offrande, je me souviendrai que mon frère a quelque chose contre moi, et j'irai d'abord me réconcilier avec lui. L'amour devient « la clef de lecture » de la Loi et la déborde. Le sabbat ne dressera aucune barrière devant l'initiative aimante : Jésus guérit sans attendre la fin du jour saint. La Loi n'est pas abolie, elle est recentrée, elle retrouve son inspiration : Jésus « l'accomplit ».

Il déchire les inconsciences paresseuses : pour changer la vie, il nous éveille à des capacités inconnues : guérissez, libérez... comme si nous disposions d'une humanité endormie. Comme si nous pouvions faire surgir, ici et là, aujourd'hui même, un monde divin, le « Royaume de Dieu ». Il nous offre même le pouvoir de réparer la communauté humaine, de la recréer. Pardonner « 70 fois 7 fois » (Mt 18,21) ? Nous ne sommes plus dans la casuistique et ses calculs, nous sommes invités à pardonner sans limite ni prudence, comme le Père qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants. Jouer à Dieu ? Irons-nous jusqu'à lui dire : « Pardonne-nous comme nous pardonnons ! » (Mt 6,12), prétendre lui donner l'exemple et lui enseigner son métier de Dieu ? Jésus va plus loin : « Aimez vos ennemi » (Mt 5,44).

On se frotte les yeux, la lumière de cet éveil est trop vive. Mais il nous est proposé d'être « parfaits comme votre Père céleste » (Mt 5,48). Pardonner, aimer l'ennemi, ne serait-ce pas usurper ou accueillir une prérogative divine ? Y eut-il jamais plus haute ambition sur la destinée des hommes et sur l'avenir des peuples si souvent bouillonnants d'agressivité ? Qu'arriverait-il si l'amour devenait un jour l'énergie motrice des initiatives humaines ?

Jésus a invité les hommes à s'aventurer vers leur profondeur, il veut libérer en eux une humanité à créer et recréer, il leur montre un Dieu surprenant, inadmissible pour beaucoup. Déjà les prophètes, ces éveilleurs de jadis, avaient raillé le primat donné au culte, ils avaient réclamé la justice et le droit. Avec Jésus, on change encore de Dieu : au nom de Celui qu'il appelle « Abba, Papa ». Le prophète de Nazareth n'exerce pas le jugement des pécheurs, piètres pratiquants du culte ou de la Loi, il leur offre la miséricorde inconditionnelle. Il s'invite à leur table, il descend chez Zachée, il raconte la brebis perdue.

Que vont devenir les vieilles peurs sacrales si le Père du ciel devient si proche et tend la main à tous ceux qui ne s'enferment pas dans une suffisance aveugle ? Va-t-on le suivre qui sait où, au delà des horizons que les hommes construisent et reconstruisent pour s'abriter du vent de l'Esprit ?

C'est vers ce Dieu aimant et humble que Jésus s'enfuit sous le ciel de nuit quand on veut le faire roi ; c'est son silence qu'il interroge à l'approche du supplice, en jetant en lui son espérance. Jésus n'explique pas le mystère du mal, mais de toutes ses forces, il lutte contre toutes les dégradations, individuelles et collectives, pour la guérison et la libération de l'humanité. Il n'a pas guéri tous les aveugles, il n'a pas libéré tous les esprits aliénés, il n'a pas révélé à tous le Royaume de Dieu présent. Il a donné des signes de la nouveauté en marche, il a semé le grain. Et il s'est extasié parfois de ce qui se passait autour de lui, comme étonné de la force qui sortait de lui. S'éveillait-il à lui-même ?

Un jour, selon Matthieu, Jésus va plus loin que jamais dans l'éveil et l'appel à la lucidité : «J'ai eu faim et tu m'as donné à manger... » (Mt 25,35). Quand donc ? Qui est ainsi déguisé, identifié à tout être de besoin ? Le Fils de l'Homme, le Roi, Jésus ? Importe surtout de savoir que les gestes les plus élémentaires – donner à manger et à boire, accueillir l'étranger, vêtir, visiter le malade et le prisonnier... – atteignent aussi Celui qui ne fait pas nombre et qu'aucune désignation n'enferme, l'Ineffable. Il habite les visages, l'effort vers la justice et la paix, les grandes aspirations qui fermentent comme levain dans les foules en marche. Un Dieu incognito, si proche.

Gérard Bessière
Pages 141-144

L’arborescence infinie. Jésus entre passé et avenir, Éditions Diabase, 2012, 314 pages – 19 €

Publié dans Fioretti

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Marcel Bernos 16/12/2012 23:26


« La loi n'est pas abolie, elle est recentrée… », recentrée sur l'homme : c'est exactement ce que prônait saint Benoît établissant une règle, qui a largement prévalu dans les
abbayes d'Occident, lorsqu'il écrivait : « La règle est faite pour le moine et non le moine pour la règle ». C'est le passage du littéralisme et du formalisme à un protocole établi pour permettre
de vivre, comme le Code de la route se justifie parce qu'il permet —si on le respecte — de rouler sur les routes avec un minimum de risques.


J'aime bien aussi cette idée de Bessière : « L'amour devient la clef de lecture de la loi… » Elle résout le paradoxe déroutant de la phrase de Jésus : « Je ne suis pas
venu abolir la loi mais l'accomplir ». Il n'a pas cherché à l'" outrepasser " sans en tenir compte, à la réduire à néant, mais l'a menée jusqu'à son sens ultime, donné par les deux premiers
" commandements " : aimer. La Loi n'est pas un en-soi, elle sert à l'homme à aller plus loin