L’argent roi

Publié le par G&S

À l’heure où tant de Français vivent l’insécurité, la peur du chômage et la baisse de revenus, le journal Le Monde titrait à la Une de son édition du 16 octobre dernier : « Les banques affichent une insolente prospérité. Wall Street enregistre des profits historiques et va verser des bonus record ». En France aussi les banques se portent bien. Selon le député socialiste Jérôme Cahuzac « elles n’ont renoncé ni aux retraites chapeaux ni au bonus ; BNP Paribas a provisionné un milliard d’euros pour les rémunérations variables de ses opérateurs de marché ». Devant cette situation, un amendement présenté par Didier Migaud, président de la commission des finances de l’Assemblée Nationale, visait à instaurer une surtaxe de 10% pour les établissements de crédit. Après un feuilleton parlementaire rocambolesque où cet amendement a été adopté grâce à un député de la majorité qui l’aurait voté « par erreur », le gouvernement a pesé de tout son poids pour qu’un nouveau vote ait lieu et cette initiative a été écartée.

Dans un autre domaine, alors que nos gouvernants ne cessent de nous appeler à faire des économies, la Cour des Comptes stigmatise des dépenses extravagantes de la Présidence française de l’Union Européenne. Elle pointe, en autres, le déjeuner d’un sommet des chefs d’État au coût de 5367 euros par invité. La Cour des Comptes commente ainsi ce genre d’« exploit » : « Par son ampleur, le caractère irrégulier des procédures suivies et son impact massif sur les finances publiques, ce sommet constituera une forme de record. » 1

 La crise que nous vivons montre à quel point le règne de l’argent « déréalise » non seulement l’économie mais aussi les modes de vie. La gestion immédiate du profit financier à court terme devient le seul indicateur économique et politique. Au début du XXe siècle, Charles Péguy écrivait : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. (…) Par un monstrueux affolement de la mécanique, ce qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger. (…) L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde. » 2 80 ans après, le financier américain Georges Soros reprenait cette analyse à l’occasion d’un Forum économique mondial de Davos : « Incertains dans leurs croyances, les individus tendent à adopter l’argent et le succès comme critères de valeur.(…) L’argent, qui était un moyen d’échange, devient lui-même la valeur suprême inversant ainsi la relation postulée par la théorie économique » 3.

Dans son ouvrage intitulé L’Argent, Dieu et le Diable, Jacques Julliard analyse comment l’argent a dissous les trois éthiques constitutives de notre histoire occidentale : l’éthique aristocratique de l’honneur, l’éthique chrétienne de la charité, l’éthique ouvrière de la solidarité. Ces trois éthiques posaient le primat de valeurs collectives sur les intérêts purement individuels. Or constate Julliard, « l’argent a littéralement dynamité ces trois éthiques et la bourgeoisie a été l’agent historique de cette dénaturation des valeurs. Certes, pour que la société tienne ensemble, le monde bourgeois est bien obligé d’aller puiser dans le stock éthique des valeurs accumulées avant lui. Mais, comme le monde industriel actuel épuise sans les renouveler les ressources naturelles accumulées dans le sous-sol pendant des millions d’années, le monde bourgeois fait une effrayante consommation de conduites éthiques non renouvelables » (4).

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 21.10.09

1 - La très coûteuse présidence française de l’Union Européenne, in journal Le Monde, 29 octobre 2009, page 14.

2 - Charles Péguy : Note conjointe sur M.Descartes et la philosophie cartésienne. In Œuvres en prose complètes, tome III, La Pléiade, pages 1455-1456.

3 - In Le journal suisse Le Nouveau Quotidien, 24 janvier 1997.

4 - Jacques Julliard : L’Argent, Dieu et le Diable. Péguy, Bernanos, Claudel face au monde moderne, Éditions Flammarion 2008, page 30.

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