Jésus pour un athée

Publié le par G&S

Dans un projet, resté à l'état de projet, d'une réflexion sur « Jésus pour un athée (que je fus) », j'envisageais une première partie indépendante de la doctrine catholique, sans l'hypothèse de la divinité du Christ. Même si les incroyants n'adhèrent pas à celle-ci, que peut leur dire et leur apporter le " vrai homme " Jésus ? En quoi peut-il sauver l'humanité ? Ma relation personnelle à Jésus ne se fait pas à travers l'éclairage théologique, persuadé que, Dieu étant indicible, les plus gros traités ne nous apprennent à son sujet que peu de choses, la surface, l'analyse des épiphénomènes que peut atteindre notre raison. Cela reste vrai pour le mystère de Jésus. Quand on dit :

“ Fils de Dieu ” ? = Homme de Dieu, indubitablement
“ Verbe de Dieu ” ? = " Transmetteur " et " acteur " de sa Parole, sûrement.

C’est lui qui nous a dit qui était le Père, son et notre père, tout Autre que ce que l’homme peut imaginer. Tout autre qu’un Dieu-juge, punissant ou récompensant selon un tarif réduit à la petite dimension de l'imagination humaine. Ce Dieu-là, qui a été la première représentation du divin, s'est imposé naturellement à la conscience des hommes, construite sur ses peurs et comme garde-fou à ses outrances et abus. Les hommes, pleins de culpabilité – au dire de Freud lui-même – même sans le poids ajouté du péché originel, lourds de leur Œdipe et de quelques autres complexes, ont projeté un Dieu-Père sévère et inquisiteur. Face à cette idole, Jésus a révélé la vérité d’un Dieu-Amour, « lent à la colère et miséricordieux » (Psaume 103,8).

Libre acteur de sa vie, Jésus a vécu en plénitude ce qu’il avait annoncé. Compatissant, il ne refuse jamais de guérir un malade ou un handicapé, bien qu’il regrette qu’on le pousse au merveilleux et au miracle. Il aime concrètement les personnes rencontrées ou venues à lui, même lorsqu’elles trahissent son idéal, tel le jeune homme riche. Et cet amour, il l’a porté jusqu’à sa mort. Il n’a pas choisi celle-ci, mais l’a acceptée comme la conséquence logique de la radicalité de son message. Ce dernier dérangeait les puissants de leurs “ trônes ”, les installés du pouvoir établi, civil et religieux. En même temps, sa mort a authentifié sa parole. « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger » (Blaise Pascal).

Il a « vaincu la mort », non pas, comme on le répète trop mécaniquement, à la manière d'un saint Georges terrassant le dragon, mais parce qu’elle ne l’a pas détourné de sa voie : il l’a dépassée pour lui-même et pour nous, et nous invite à ne pas nous y arrêter.

L'incarnation : Jésus " Fils de Dieu ", comme tous les hommes sans doute, mais plus que les autres, parce qu’il est totalement voué à ce " Père ", parce que sa volonté s’est identifiée à la Sienne et qu’il a été pleinement adopté par Lui. Le « Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Luc 3,22), au baptême de Jean, nuance la compréhension de la présence d'un Christ co-créateur de l’univers depuis son origine. Il vit une relation particulière avec son " Père ", dont la connaissance reste au-dessus de la sienne (Marc 13,32).

Il apparaît, dans plus d’un endroit des évangiles, que Jésus sait qu'il est investi d’une autorité souveraine (Matthieu 28,18). Lorsqu’il explique la loi, il affirme : « Moi je vous le dis » au lieu du « Ainsi parle YHWH » des prophètes. Et il est plus que Jean, lui même plus qu’un prophète. A-t-il pris une conscience progressive de sa mission, que ni Marie, ni Joseph ne semble saisir ? Il ne s'affirme pourtant jamais clairement Dieu lui-même. En tous cas, ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il dispose dans et pour sa mission d'une relation directe avec Dieu, par l'Esprit, avec des prérogatives divines, comme le pardon des péchés (Matthieu 9,6).

Il y a un paradoxe dans l'attitude de Jésus : il dit qu'il est venu non pas abolir la Loi mais l'accomplir. Il respecte les usages de son peuple. Quand il guérit un lépreux, il l'envoie auprès des prêtres qui, d'après la loi de Moïse, doivent constater les guérisons avant que l'ancien malade ne soit réintégré dans la communauté (Lévitique 14,132). En même temps, il manifeste une totale liberté aussi bien vis-à-vis des rites, tel le sabbat, que devant le pouvoir de Pilate ou du Grand prêtre. Cette liberté il nous la donne, si nous voulons la prendre : « N'appelez personne Père sur la terre, car vous n'en avez qu'un, le Père céleste » (Matthieu 23,9) (notons en contre-point notre habitude de dire Abbé, Mon Père, Pape, etc.).

Sa vie d'homme librement donnée l’a " intégré " dans la structure trinitaire d'un Dieu-amour, qui ne pouvait se vivre seul, mais qu'à travers le don permanent de Lui-même, il incarnait sa part de cet inégalable symbole d’un amour indicible et infini, et, pour que celui-ci soit possible, une libre altérité dans une totale unité.

Présence " réelle " de Jésus dans l’Eucharistie ? J’accepte personnellement, avec reconnaissance, piété et humilité, son invitation à « faire cela en mémoire de Lui », car il l’a demandé sans mettre de conditions, mais on peut ne pas comprendre ce que l’Église veut faire signifier à ce pain et ce vin. S’ils expriment allégoriquement qu’ils représentent des éléments vitaux pour l’homme et que Jésus " nourrit " notre vie, j’adhère sans hésitation : car il reste ma référence absolue, lors même que je ne suis pas constamment fidèle à son message ni aux " commandements ". Mais que ces " espèces " deviennent réellement, au sens physique du terme, « sa chair et son sang », transformant un acte de foi, l'adhésion à une personne, en une entreprise cannibale un peu magique, cela choque à la fois la sensibilité et l'intellect. Le fait de couvrir cela du voile du " mystère " ne résout rien. Car Dieu est essentiellement mystère. Point.

Une piste de compréhension de l’Eucharistie chez saint Augustin : « Frères, ces sacrés mystères sont appelés sacrements parce que les yeux y voient une chose et l’intelligence une autre chose. Ce que les yeux voient a une apparence corporelle, ce que l’intelligence découvre, c’est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu’est le corps du Christ, écoutez ce que l’apôtre dit aux fidèles : " Vous êtes le corps du Christ et ses membres " (1Corinthiens 12,27). Si donc vous êtes le corps du Christ et ses membres, votre mystère est déposé sur la table du Seigneur ; vous recevez votre propre mystère. Vous répondez " Amen ", à ce que vous êtes et votre réponse est un assentiment. On vous dit : " Le corps du Christ " et vous répondez " Amen ". Soyez donc le corps du Christ pour que cet amen soit vrai ».

La résurrection ? Que Jésus soit toujours " vivant " à travers sa Parole, semble une évidence, même si nos maladresses de présentation ou nos contre-témoignages la rendent moins lumineuse pour ceux qui restent à l'extérieur du bercail, même si des persécutions ont tenté ou tentent encore de la gommer. Que la foi de ses disciples, exprimée, non dans des manifestations extérieures, des cérémonies, des " sacrifices ", mais par l‘exemple vécu du « voyez comme ils s’aiment », le rende présent devrait être une autre évidence. Mais lorsqu’on répète qu’au troisième jour, il a été de nouveau " vivant ", sous une forme " nouvelle " (il passe à travers les murs) quoique sous une même apparence (il mange du poisson ! ), cela soulève des questions sur cette modalité de vie au demeurant inconnaissable, à laquelle est liée l'expression retenue dans le Credo : la " résurrection de la chair ". La preuve la plus convaincante de la résurrection réside, non dans le « tombeau vide », qui pourrait s'expliquer autrement, mais par un bouleversement opéré chez les disciples tel que, terrés par peur depuis sa mort, ils n'hésitent plus à partir à travers tout l'univers annoncer la Bonne Nouvelle sans craindre les conséquences pour eux-mêmes et, au début au moins, sans provoquer de violences, qui n'arriveront qu'avec le christianisme décrété religion d'État sous Théodose Ier, en 392.

En résumé, j'atteste devant mes frères incroyants que Jésus-Christ est pour moi le pivot reconnu de ma vie, le socle, même lorsque je lui suis infidèle. Sans lui et l’esprit de l’Évangile je vivrais moins bien, moins libre, je serais pire que je ne suis et, sans doute, plus désespéré de moi-même et des autres. Mais l’édifice complexe, surabondamment logique, auto-justifié à travers de constantes références à son propre discours (papes, conciles, théologiens…), que la hiérarchie a construit autour de lui ne me convainc pas ; parfois même il semble gêner la diffusion du message, en faisant porter aux fidèles des charges trop lourdes (Luc 11,46) et trop mal expliquées. Reconnaissons la nécessité d’une institution pour transmettre l'Évangile, en regrettant à la fois son aspect de monarchie absolue, sa frilosité devant ce que l'Esprit peut révéler de nouveau dans le monde (Cf. son hostilité multiséculaire aux " Droits de l'homme ", comme s'ils attentaient à ceux de Dieu), et son incapacité à dire l'essentiel en termes intelligibles.

Par ce qu’il a vécu, ce qu’il a dit et ce qu’il a fait – dont, paradoxalement, le Credo ne retient rien – Jésus est d'abord le " vrai homme " [« ecce homo ! », tel le présente le païen Pilate] ; il est un modèle d’humanité à suivre et à imiter si l’on veut que l’humanité s’humanise, abandonnant égoïsme et agressivité.

C'est en offrant ce modèle d'amour du prochain, de rejet de la haine et de la violence, qu'il peut être proclamé Sauveur même pour des incroyants, car si on ne suit pas cette voie de paix sur terre, le monde ira à sa perte. Il deviendra en même temps, pour le néophyte, la voie vers Dieu-son-Père, qu'intercesseur parfait, il nous a révélé, dont il est l'icône, puisque qui le voit, voit le Père (Jean 14,7-11).

Albert Olivier

Publié dans DOSSIER JESUS

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