Jésus, la femme et le parfum

Publié le par G&S

Quatre versions d'une même histoire, car visiblement c'est la même histoire, trop de points communs jalonnant ce court récit.

Et quelle histoire ! Nous la connaissons si bien qu'elle ne nous surprend plus guère. Et pourtant, de toutes les rencontres faites par Jésus, c'est sûrement une des plus scandaleuses, des plus invraisemblables. Ce caractère scandaleux, en fait bien dans la manière de Jésus, la rend totalement vraisemblable, les évangélistes ayant dû se forcer pour la raconter et tous les quatre en plus !

Cette histoire, impossible, a dû circuler dans les premières communautés chrétiennes pendant des décennies, objet d'admiration, de scandale, de surprise surtout probablement, avant d'être mise par écrit. Cette longue circulation, les débats qu'elle a dû engendrer, justifient les nombreuses variantes qui l'émaillent.

Comment ! Alors que la fin est manifestement proche, que la mort de Jésus se décide en haut lieu, il se trouve encore quelque notable pour le recevoir à dîner et Jésus accepte, au risque de couvrir de honte son hôte, qu'une femme, une prostituée sûrement, s'approche de lui, le touche (comble d'impureté, alors qu'il est à table, en plus !), le parfume… Et, en plus, il la loue et, selon Matthieu et Marc, il lui fait le plus beau compliment qu'il ait jamais adressé à un humain : « partout où sera proclamée la Bonne Nouvelle, dans le monde entier, on redira à sa mémoire ce qu'elle vieFemme-au-parfum.jpgnt de faire ».

Alors que chez Matthieu, Marc et Jean, nous sommes à la veille de la Pâque finale, la trahison de Judas étant même incorporée au récit, dans Luc, le moins semblable des quatre récits, nous en sommes encore au début de la vie publique de Jésus.

Chez les trois synoptiques, l'hôte s'appelle Simon, mais alors que chez Marc et Matthieu, il est "lépreux" (ancien lépreux sûrement sinon il ne pourrait pas recevoir chez lui), chez Luc c'est un pharisien (l'un n'empêchant pas forcément l'autre, mais ce n'est pas spécifié). Chez Matthieu, Marc et Jean, c'est à Béthanie, chez Luc, une ville.

Alors que chez Marc et Matthieu il s'agit d'une "femme" sans spécificité, que chez Jean, c'est Marie, la propre sœur de l'hôte, l'ami Lazare, chez Luc, c'est une "pécheresse", une prostituée autrement dit. Mais dans tous les cas, il est sous-entendu que pour faire un acte pareil, elle n'est pas de "très bonne vie", d'autant que chez Luc et Jean, elle lui essuie les pieds avec ses cheveux, elle n'a donc pas de voile, en présence d'hommes, ça ne se fait pas pour une femme "honnête".

Si le récipient du parfum est en albâtre chez Matthieu et Marc, le parfum est de grand prix pour tous, de nard pur indiquent même Marc et Jean. Seul Marc précise qu'elle brise le flacon d'albâtre (ce ne dut pas être très facile d'ailleurs).

Ce "gaspillage" provoque le scandale des disciples chez Matthieu et Marc, de Judas seulement chez Jean (qui en profite, selon son habitude, pour lui envoyer un coup de griffe), l'étonnement intérieur quelque peu scandalisé de Simon chez Luc. Jean et Marc précisent que ce parfum vaut au moins 300 deniers. Ce geste attire, chez Matthieu, Marc et Jean, la réponse bien connue de Jésus sur les pauvres qui seront toujours parmi nous, liée à la prévision bien certaine de sa mort prochaine et de son ensevelissement, annoncé par le parfum.

Enfin, Luc, seul, tout en surajoutant les détails sur le soin qu'elle prend des pieds de Jésus, nous délivre la magnifique parabole et la catéchèse qu'il assène à Simon qui ne dut pas tellement bien les prendre. Et puis c'est la finale qui choque tout le monde : « c'est ta foi qui t'a sauvée, va en paix, tes péchés te sont remis ».

De multiples détails, différents selon les auteurs mais totalement convergents, confirment l'attention, le respect que Jésus ne cesse, jusqu'à la fin, de porter aux femmes, quelle que soit leur situation, fait assez unique dans l'Histoire. Et ce fut assez surprenant, nouveau, pour que les évangélistes ne puissent se permettre de l'omettre.

Tellement surprenant que durant près de vingt siècles, leurs successeurs se gardèrent bien d'imiter leur maître dans cette voie…

Pierre RASTOIN

Les textes, dans la traduction de la Bible de Jérusalem

 

Évangile de Matthieu

26,3 Alors les grands prêtres et les anciens du peuple s'assemblèrent dans le palais du Grand Prêtre, qui s'appelait Caïphe, 4 et se concertèrent en vue d'arrêter Jésus par ruse et de le tuer. 5 Ils disaient toutefois : "Pas en pleine fête, il faut éviter un tumulte parmi le peuple."

6 Comme Jésus se trouvait à Béthanie, chez Simon le lépreux, 7 une femme s'approcha de lui, avec un flacon d'albâtre contenant un parfum très précieux, et elle le versa sur sa tête, tandis qu'il était à table. 8 A cette vue les disciples furent indignés : "A quoi bon ce gaspillage ? dirent-ils ; 9 cela pouvait être vendu bien cher et donné à des pauvres." 10 Jésus s'en aperçut et leur dit :"Pourquoi tracassez-vous cette femme? C'est vraiment une "bonne œuvre" qu'elle a accomplie pour moi. 11 Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. 12 Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c'est pour m'ensevelir qu'elle l'a fait. 13  En vérité je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire."

 14 Alors l'un des Douze, appelé Judas Iscariote, se rendit auprès des grands prêtres 15 et leur dit : "Que voulez-vous me donner ? Moi je vous le livrerai." Ceux-ci lui versèrent trente pièces d'argent. 16 Et de ce moment il cherchait une occasion favorable pour le livrer.

 

Évangile de Marc

14,1 La Pâque et les Azymes allaient avoir lieu dans deux jours, et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer. 2 Car ils se disaient : "Pas en pleine fête, de peur qu'il n'y ait du tumulte parmi le peuple."

3 Comme il se trouvait à Béthanie, chez Simon le lépreux, alors qu'il était à table, une femme vint, avec un flacon d'albâtre contenant un nard pur, de grand prix. Brisant le flacon, elle le lui versa sur la tête. 4 Or il y en eut qui s'indignèrent entre eux :"A quoi bon ce gaspillage de parfum ? 5 Ce parfum pouvait être vendu plus de trois cents deniers et donné aux pauvres." Et ils la rudoyaient. 6 Mais Jésus dit : "Laissez-la, pourquoi la tracassez-vous ? C'est une bonne œuvre qu'elle a accomplie sur moi. 7 Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous et, quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. 8 Elle a fait ce qui était en son pouvoir : d'avance elle a parfumé mon corps pour l'ensevelissement. 9 En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé l'Évangile, au monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire."

10 Judas Iscariote, l'un des Douze, s'en alla auprès des grands prêtres pour le leur livrer.

 

Évangile de Luc

7,36 Un Pharisien l'invita à manger avec lui ; il entra dans la maison du Pharisien et se mit à table. 37 Et voici une femme, qui dans la ville était une pécheresse. Ayant appris qu'il était à table dans la maison du Pharisien, elle avait apporté un vase de parfum. 38 Et se plaçant par derrière, à ses pieds, tout en pleurs, elle se mit à lui arroser les pieds de ses larmes ; et elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers, les oignait de parfum.

39 A cette vue, le Pharisien qui l'avait convié se dit en lui-même : "Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu'elle est : une pécheresse !"       40 Mais, prenant la parole, Jésus lui dit : "Simon, j'ai quelque chose à te dire" - "Parle, maître", répond-il.

41 "Un créancier avait deux débiteurs ; l'un devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. 42 Comme ils n'avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce à tous deux. Lequel des deux l'en aimera le plus ?" 43 Simon répondit : "Celui-là, je pense, auquel il a fait grâce de plus". Il lui dit :"Tu as bien jugé". 44 Et, se tournant vers la femme : "Tu vois cette femme ? dit-il à Simon. Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas versé d'eau sur les pieds ; elle, au contraire, m'a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. 45 Tu ne m'as pas donné de baiser ; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n'a cessé de me couvrir les pieds de baisers. 46 Tu n'as pas répandu d'huile sur ma tête ; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. 47 A cause de cela, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce qu'elle a montré beaucoup d'amour. Mais celui à qui on remet peu montre peu d'amour.

48 Puis il dit à la femme :"Tes péchés sont remis." 49 Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: "Qui est-il celui-là qui va jusqu'à remettre les péchés ?"

50 Mais il dit à la femme : "Ta foi t'a sauvée, va en paix."

 

Évangile de Jean

11,57 Les grands prêtres et les Pharisiens avaient donné des ordres : si quelqu'un savait où il était, il devait l'indiquer, afin qu'on le saisît.

12,1 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d'entre les morts. 2 On lui fit là un repas. Marthe servait. Lazare était l'un des convives.

3 Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison s'emplit de la senteur du parfum.

4 Mais Judas l'Iscariote, l'un des disciples, celui qui allait le livrer, dit : 5 "Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu'on aurait donnés à des pauvres ?" 6 Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait.

7 Jésus dit alors :"Laisse-la : c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle devait garder ce parfum. 8 Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours."

9 La grande foule des Juifs apprit qu'il était là et ils vinrent, pas seulement pour Jésus, mais aussi pour voir Lazare, qu'il avait ressuscité d'entre les morts.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 06/07/2011 18:07



Je me garderai bien d'une analyse historique ou théologique de ces textes.         Je me contente de goùter avec bonheur cet épisode si rafraichissant de ce Jésus,ouvert,non
conformiste,toujours prêt à franchir la porte qu'on lui ouvre,à s'asseoir prêt de l'Autre,différent, dans sa religion,son sexe,sa condition sociale,sa culture.


Le témoignage devrait interpeler aussi les mouvements femministes extrêmistes,toujours prêts à lutter pour l'égalitarisme;alors que les femmes ont,dans certains domaines,tant de talents,de
tendresse,de douceur à dispenser dont l'autre sexe est dépourvu.


D'une manière générale,le texte des 21 prêtres de GS du 6 juillet est tellement en contradiction(nous y reviendrons) avec ce témoignage de Jésus  que l'on se demande ce qu'ils font dans Son
Eglise...



Christiane Guès 04/07/2011 19:23



Effectivement, dans Saint-Jean ch12, le geste de la femme a pu donner l’idée à Jésus de faire de même avec ses disciples
pour le lavement des pieds.


Marie a là, un geste d’amour et d’humilité, une attitude de service envers Jésus.


De plus, Jésus dit : « c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce
parfum ». Marie a pressenti la mort prochaine de Jésus et ce geste de répandre sur lui (sur ses pieds) ce parfum, il valait mieux le faire tant que Jésus était encore en
vie, plutôt qu’une fois enseveli. De toute façon ce parfum était destiné à Jésus.


Jésus va faire de même avec ses disciples mais en utilisant de l’eau.


L’eau prend alors la valeur inestimable du parfum comme elle avait pris la valeur du meilleur vin à Cana. C’est ainsi que
Jésus se fait serviteur car seule l’eau toute simple peut prendre tous les symboles du Royaume de Dieu, en particulier celui de l’eau vive en passant par la pureté de cœur et l’eau du
baptême.


Christiane Guès



René Guyon 04/07/2011 14:52



Bel article, en effet, qui montre bien les analogies et les différences de ces textes ! Les évangiles ne sont pas œuvre
d’historiens !


Juste une remarque sur votre affirmation – "classique" – que les femmes des 4 épisodes ne sont pas de « très bonne vie » pour ne pas
dire qu’elles sont « de mauvaise vie ». Il est clair que la femme de l'évangile de Jean est Marie de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare, et rien – absolument
rien – ne permet de dire qu’elle était de mauvaise vie !


Le problème est que cette suspicion à propos de Marie de Béthanie a largement contribué – avec l’épisode de la femme pécheresse – à créer une
confusion qui perdure entre Marie de Béthanie et Marie de Magdala, dite Marie-Madeleine, qu’on considère – à tort ! – comme une pécheresse, sous le prétexte inopérant qu’elle a été délivrée
de 7 démons…


Soyons clairs ! il y a trois femmes distinctes dans les évangiles : la pécheresse de l’onction, Marie de Béthanie et Marie de
Magdala ; tout amalgame entre elles est une erreur.
Et a priori la "pécheresse" est seule à l'être...



Hélène M. 03/07/2011 22:20



J’ai lu jusqu’au bout le papier du jour. Il y avait le sel, cet essai comparatif dont je n’ai pas boudé l’intérêt, j’attendais le suc, dont G&S se fait souvent le passeur… et je suis
restée sur ma faim.


Mt, Mc Lc et Jn, ok. Quatre qui nous convoquent à résonner à l’écho de cette Parole, quatre qui remettent chacun d’entre nous, homme ou femme s’entend, dans sa relation avec son Seigneur.
Se souvenir que la Parole touche au cœur, touche le cœur de chacun là où il est et n’est pas là pour servir un discours que nous aurions à faire pour donner une leçon ou stigmatiser des faux pas.
La Parole, par Mc Mt Lc Jn, nous invite à entrer en Vie.


Sur cette même et magnifique Parole de « Jésus la femme et le parfum », je vous livre, en illustration de mon propos ces mots qui ne sont pas miens (ni ceux de Mt Mc Lc Jn) mais
qui, à mon sens, pourraient bien prendre saveur, sur les chemins de Garrigues et Sentiers…


Fraternellement,


Hélène m.


Et voici ce texte :


Le parfum de Marie (Jn 12, 1-11)


Hôtes, convives, servants dans la maison…
Et Lazare, debout, signe de résurrection.
Marthe sert. Non, elle ne changera pas !
Et Marie, libre, qui, à une forme d’essentiel, va…


300 pièces d’argent il lui en aura couté
En reconnaissance du geste de son Maître posé.
Prix coutant pour rendre à l’humain-divin Donneur
Par une option de sens très en odeur.


Cheveux mêlés, douceur d’un toucher.
Jésus, oint par les pieds…
Elle em-baume Celui qu’elle ne fait qu’aimer
Relation amoureuse, de complicité, de simplicité.


Parfum tendre, doux, sensuel, qui se propage autour d’eux,
Annonce qu’Il peut envahir chacun au-delà, peu à peu
Mais déjà Juda cherche à ne pas le voir
Et les chefs des prêtres refusent d’y croire…


Mouvement de la Croix bel et bien annoncé…
Entre désirs et résistances, Odeur de Dieu pas en sainteté….
LA question : Le laisser m’envahir, Le respirer ?
Seigneur, donne-moi de me laisser de Toi enivrer.
F D



GALLIOT 03/07/2011 15:09



Lors d'un W.E bibique, le prêtre nous a fait méditer ce texte, ch 12 de St Jean puis au ch 13, le lavement des pieds = un repas, essuyer les pieds...


Le geste de la femme a-il donné des idées à Jésus ?


 


F.G.



fanfan 03/07/2011 11:46



les textes d'Evangile au sujet de "cette femme" quelque peu "mystérieuse " en fait,mais si libérée de toute "fausse pudeur" sont jubilatoires...d'autant plus que les voilà dans cette
approche, magnifiquement décryptés.Je remercie Pierre Rastoin pour ce qu'il nous donne à lire dans ces lignes.
J'allais oublier d'évoquer  l'attitude de Jésus qui nous est rapportée ; lui aussi construit avec cette femme une relation exceptionnelle, dans un contexte qui était loin de permettre
autant de liberté dans les rapports homme/femme , en public à plus forte raison.


fanfan