Infini du désir, illusion de l’envie : absence d’être...

Publié le par G&S

« La mutation n’est pas un événement
c’est un avènement qui ne cesse pas. »
(Maurice Bellet)

Les péripéties des couacs gouvernementaux, la gestion de l’expulsion d’une famille Rom comme les querelles sans fin des egos des leaders des partis de l’opposition sont actuellement des sujets inépuisables pour les éditorialistes. Mais au delà des propos amusés d’observateurs qui se veulent non concernés ou des discours militants qui tentent de neutraliser l’adversaire, c’est l’absence de projet politique mobilisateur qui apparaît au cœur de notre vie politique.

Levinas---Poirie.pngNous arrivons au terme d’un processus de désenchantement inauguré par les massacres de la première guerre mondiale qui sonna le glas de l’optimisme du progrès continu cher au 19e siècle, suivi par l’écroulement de l’espérance inaugurée par la révolution russe de 1917 et dont le philosophe Emmanuel Levinas notait qu’elle signifiait « la fin définitive de l’espoir d’instituer la charité en guise de régime, la fin de l’espoir socialiste. La fin du socialisme, dans l’horreur du stalinisme, est la plus grande crise spirituelle de l’Europe moderne. Le marxisme représentait une générosité, quelle que soit la façon dont on comprend la doctrine matérialiste qui est sa base » 1. L’ultra libéralisme généralisé qui a suivi la chute du mur de Berlin s’enfonce dans une crise économique et financière qui fait écrire à un acteur aussi averti qu’Emmanuel Faber, vice président de la multinationale Danone, « L’absence d’être : voilà ce dont meurt notre économie. En grec oïkos, maison et nomia, science, art. L’administration du lieu dont nous sommes les habitants et les dépositaires. Voilà ce qu’est l’économie : l’art de vivre ensemble. Je regarde autour de moi. Je regarde en moi. Je ne vois pas beaucoup d’art, pas beaucoup de vivre, pas beaucoup d’ensemble » 2.

C’est dans ce contexte que Maurice Bellet, prêtre et psychanalyste, théologien et philosophe publie son dernier ouvrage intitulé L’avenir du communisme. Il précise ainsi son propos : « L’avenir du communisme n’est pas la simple prolongation de ce qu’il en reste. C’est la reprise de l’espérance qui s’incarnait en lui et qui, dans la crise où nous sommes, est plus nécessaire que jamais » 3.

Pour cela, il nous invite à aller au plus profond de ce qui habite la crise : « Ce qui caractérise le système présent c’est la conversion du besoin en envie. L’infini du désir humain se perd dans l’illusion de l’envie. Mais cette conversion-là peut être à son tour convertie. Elle est la forme déviée, dérivante de la surrection du sujet capable d‘infini (…). L’envie folle est le masque d’une puissance de vivre, aimer, créer qui transforme ce qui prétendait l’enfermer » 4.

C’est cette puissance qui habite chaque être humain qui doit sans cesse être réveillée, car pour Maurice Bellet « peut-être y a-t-il en nous la puissance de sortir de cette étrange prison sans murs que nous avons construite, où la toute puissance de l’envie coïncide avec le vide de l’absence ? Les murs n’ont pas de porte de sortie car… il n’y a pas de murs. Ce qui nous tient au-dedans de l’empire fou, c’est ce qui est au-dedans de nous-mêmes » 5.

Bernard Ginisty

1 – François Poirié : Entretiens avec Emmanuel LEVINAS, Éditions de la Manufacture, 1992, page 123
2 – Emmanuel Faber : Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement, Éditions Albin Michel, 2011, page 54. Pour l’auteur, il ne semble pas que les maîtres de la finance aient compris quoi que ce soit à la crise : « 2011. La fête a repris de plus belle à Wall Street. (…) L’âpreté au gain, sans limite, continue de faire tourner la finance. Là, plus que partout ailleurs, l’argent rend fous ceux qui le servent. Et la finance leur a conféré un pouvoir aujourd’hui dangereux pour le reste du monde. L’économie de marcserait-elle vouée à être laissée aux mains d’irresponsables ? » page 71. Cf. l'article de G&S :  L'absence d'être tue notre économie.
3 – Maurice Bellet : L’avenir du communisme, Éditions Bayard, 2013, page 17
4 – Id. pages 112-113
5 – Id. page 95

Publié dans Signes des temps

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Robert Kaufmann 26/10/2013 00:56


"J'ai fait un rêve" disait M. L. King.  Ne dit-on pas que l'art de la politique est de transformer une utopie en réalité ? mais ne faut-il pas des circonstances exceptionnelles  pour
aboutir ?...


Convertir un individu est une chose, convertir une communauté entière relève de l'utopie. Ceux qui s'y sont essayé par la persuasion ont échoué; ceux qui ont essayé de contraindre par la force
les"méchants", à leurs yeux, à devenir "bons" ont entrainés l'humanité dans des drames effroyables. 


Cette quête d'une société fraternelle et désintéressée ne se trouve que dans des circonstances exceptionnelles, lorsqu'un groupe d'hommes a le sentiment de sortir de l'enfer et que l'avenir lui
est offert comme un cadeau gratuit. L'un des exemples auquel je pense le plus souvent est celui des kibboutz où tous étaient sur un parfait pied d'égalité; l'argent circulant aboli; la communauté
de travail prenant en charge la totalité des besoins  des individus la composant .


Mais cela n'a pas duré très longtemps. Les enfants de ces pionniers, à ce qu'on nous dit, sont souvent revenus à la"norme"=jalousies; envies; ambitions personnelles....et retour vers les grandes
métropoles où ces ambitions peuvent aboutir.


Alors, au stade actuel, à moins d'une mutation génétique due à une grande secousse, les dirigeants utilisent plutôt  Machiavel comme livre de chevet que la Bible ou" Le Capital"...


Robert Kaufmann