Indifférence, incroyance, agnosticisme, athéisme… qu'est-ce ?

Publié le par G&S

Benoît XVI avait souhaité l’ouverture de lieux de dialogue avec ceux qui voudraient approcher Dieu « au moins en tant qu’Inconnu ». C’est la mission du Parvis des gentils, qui a inauguré jeudi 24 mars, à Paris, un cycle de débats entre catholiques et non-croyants.

Qu’est-ce que l’incroyance ?

Elle se caractérise par l’absence d’adhésion à l’idée de l’existence de Dieu. Mais entre celui qui n’éprouve pas le besoin de se poser la question de Dieu et celui qui s’inscrit dans un système philosophique élaboré, il existe toute une gamme de positions entre lesquelles les frontières ont tendance à se brouiller.

D’une manière schématique, on peut dire que l’indifférence religieuse, qui gagne du terrain, correspond à la situation de celui qui ne se pose pas la question de Dieu et n’éprouve pas le besoin de le faire. L’incroyance – autrefois assimilée à l’athéisme – caractérise celui qui ne croit pas mais qui n’éprouve pas forcément le besoin de préciser pourquoi ni comment.

Dans la Bible, le prophète Jérémie (5,12) évoque ceux qui ont « renié YHWH » en disant : « Il n’est pas. Aucun malheur ne nous atteindra, nous ne verrons ni l’épée, ni famine. » Et au Psaume 14, il est écrit : « L’insensé a dit en son cœur : “Non, plus de Dieu !” Corrompues, abominables leurs actions ; personne n’agit bien. » L’insensé en question rejette-t-il Dieu ou la promesse faite à Israël ? Les exégètes n’ont pas tranché.

Au Ve siècle avant notre ère et dans ceux qui ont suivi, Grecs et Égyptiens ne concevaient pas qu’il pût exister un Dieu qui ne se voyait pas, qui n’était pas représenté. Or, c’était le cas du Dieu des juifs, puis du Dieu des chrétiens. Parce qu’ils refusaient de sacrifier aux divinités impériales, juifs et chrétiens furent alors qualifiés d’athées, et persécutés. Ce n’est que beaucoup plus tard, au XVIIIe siècle, que l’existence de Dieu va être explicitement mise en doute par les penseurs des Lumières, et l’idée d’un monde sans Dieu émerger.

Qu’est-ce qui différencie un agnostique d’un athée ?

Le terme « agnosticisme » vient du grec a (privatif) et gnosis (« connaissance »). Selon cette conception philosophique, tout ce qui dépasse le domaine de l’expérience est inconnaissable. Il est donc impossible à l’homme de se prononcer sur l’existence de Dieu. Mais la question de Dieu reste présente.

Des agnostiques comme Marcel Gauchet ou Luc Ferry en témoignent. Lors d’une conférence de décembre 2010 à la paroisse Saint-Eustache, à Paris, le théologien dominicain Claude Geffré constatait que même chez les chrétiens confrontés à la modernité et faisant l’expérience d’un recul toujours croissant « du croyable disponible » se développe un « agnosticisme latent qui provient d’une conscience aiguë d’un pluralisme religieux ».

En revanche, dans la culture occidentale moderne et contemporaine, l’athéisme (du grec theos, « dieu », précédé de l’a privatif) désigne le rejet de l’existence même de Dieu. L’athée adhère à un système de pensée, d’explication du monde et de l’histoire selon lequel la non-existence de Dieu est une affirmation faisant appel à l’expérience et ou à la raison. Dans Le Drame de l’humanisme athée, le P. Henri de Lubac a montré que le propre de cet athéisme issu de l’Occident christianisé a été de se présenter comme le véritable humanisme.

En quoi l’athéisme constitue-t-il un système cohérent ?

Le philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872), dans L’essence du christianisme, a été le premier à bâtir un système de pensée athée cohérent. Pour lui, l’idée de Dieu n’est que la projection, dans un monde idéal, des valeurs de bonté, de vérité et de justice que l’homme recherche.

Marx, Nietzsche et Freud, que le philosophe Paul Ricœur, disparu en mai 2005, a appelés les « maîtres du soupçon », ont prolongé cette thèse. En partant de points de vue différents, ils entendent libérer l’homme de son aliénation : pour devenir homme, il doit abandonner tout recours à un secours divin illusoire et faire face à la réalité en construisant un monde pour et par les hommes. Cet humanisme athée était étroitement lié à l’idée de progrès de l’humanité, qui s’est trouvée contredite par l’histoire du XXe siècle, d’où sa progressive disparition.

Aujourd’hui, la tentation de l’athéisme demeure, mais sans adhésion à un système d’explication du monde. Elle passe pour beaucoup par la question du mal – qui, pour le philosophe André Comte-Sponville, « rend moralement impossible de croire en l’existence d’un Dieu moral » – ou de la mort et de l’au-delà.

De plus, le terme même d’athée, de « sans Dieu », introduit de manière paradoxale la question de Dieu. Prendre position contre l’existence de Dieu, c’est considérer que la question mérite réflexion. L’écrivain psychanalyste Julia Kristeva constate que « l’athéisme, en tant que mise en question de l’instance divine, de l’instance du sens… que le a privatif indique, constitue la dignité de l’aventure humaine. » Paul Ricœur reconnaissait à l’athéisme la vertu de pousser les croyants vers une foi adulte, en les amenant à dépasser l’image d’un Dieu père qui punit ou qui récompense, pour retrouver un Dieu de confiance et d’espérance.

Au XXe siècle, un certain nombre d’États ont institutionnalisé l’athéisme pour lutter contre la religion, qui, en promettant le bonheur dans l’au-delà, constituait selon eux une tromperie destinée à mieux asservir les hommes. À partir de 1923, l’Union soviétique a favorisé un athéisme d’État. Puis ce fut le tour de l’Europe de l’Est. En 1967, Enver Hodja a proclamé l’Albanie « premier État athée du monde ». S’il fut un temps où, dans l’Église catholique, la laïcité était vue comme un « athéisme d’État », celui-ci était entendu comme non-reconnaissance publique de Dieu, ce qui est tout à fait différent.

Martine de Sauto
pour La-Croix.com
, sous le titre Comprendre : Incroyance et athéisme

Publié dans Réflexions en chemin

Commenter cet article