Henry Quinson, chercheur d'absolu

Publié le par G&S

 Après avoir travaillé dans la finance,
il est entré à l’abbaye de Tamié,
avant de fonder la Fraternité Saint-Paul dans une cité HLM de Marseille.
Parcours d’un homme atypique

La cité Saint-Paul est une petite cité HLM des quartiers nord de Marseille, proche du centre commercial du Merlan, de la faculté Saint-Jérôme et du métro Saint-Just. Elle est desservie par le bus 53, arrêt Parc-Corot, où il faut ensuite prendre la traverse de La Palud. Construit en 1962, au moment des rapatriés d’Algérie, c’était à l’origine un lieu de transit destiné à être détruit après quinze ans de service.

Il est toujours là, avec ses places encombrées de voitures et ses quelques platanes, avec surtout ses barres d’immeubles principalement habitées par des familles musulmanes d’origine maghrébine, comoriennes, ainsi que quelques familles gitanes. Henry Quinson habite depuis bientôt treize ans un T4 au premier étage du bâtiment 1.

Dans un livre publié en 2008 sous le titre Moine des cités, il a raconté ce qui l’avait mené là, lui, le fils à papa franco-américain élevé à New York, Bruxelles, Paris, devenu trader, puis moine à l’abbaye cistercienne de Tamié. De cet itinéraire singulier, jalonné d’événements et de rencontres qui, avec le recul, prennent tout leur sens, il retient surtout aujourd’hui la redécouverte de la prière à l’âge de 20 ans.

 

Henry-Quinson.jpgÀ 28 ans, Henry Quinson quitte sa vie très confortable

« C’était l’été 1981, explique-t-il. Je menais une vie de jeune bourgeois inconscient et de parfait petit consommateur. Mais il y avait en moi une insatisfaction, une frustration. C’est alors que j’ai lu, par hasard Les Lettres du désert, de Carlo Carretto, qui traînait chez mes parents. Il invitait à expérimenter Dieu. Je me suis agenouillé dans ma chambre. Et j’ai fait comme Charles de Foucauld : j’ai demandé à Dieu de se faire connaître à moi. J’ai alors vécu une expérience spirituelle indicible, celle d’une présence bienfaisante au plus profond de mon être. J’ai découvert que Dieu pouvait venir habiter un cœur et le combler.»

La suite s’apparente à un long chemin de maturation. « J’ai commencé par lire quantité de livres de spiritualité, se souvient-il. C’est ainsi que j’ai fait la découverte bouleversante du Christ des Évangiles. J’ai aussi pris goût à la prière des psaumes. La question d’une possible vocation religieuse a fini par se poser à moi. J’étais alors chargé de gérer un portefeuille d’options de change de plusieurs milliards de dollars. Je demeurais partagé entre ma vie d’homme d’affaires et ma vie d’homme à faire. »

Finalement, l’argent n’a pas fait le poids. À 28 ans, Henry Quinson a quitté une vie très confortable, pleine de stress et de sensations fortes, pour entrer à l’abbaye cistercienne de Tamié et se consacrer totalement à la quête de Dieu. Il va y passer six années heureuses, d’une grande fécondité spirituelle.

L’espoir d’unifier ces deux désirs : prière et action

« J’y ai notamment découvert la richesse d’une vie fraternelle et communautaire, reconnaît-il, et j’y ai sans doute reçu la confirmation d’avoir en moi un authentique désir d’être moine, c’est-à-dire d’être un homme, célibataire, monos en grec veut dire un, dont la vie quotidienne est rythmée par la prière, la recherche d’un cœur à cœur avec Dieu, à travers sa Parole, et la pratique assidue de la lectio divina (lecture divine). » À Tamié, Henry Quinson mène cependant aussi un triple combat « contre l’ennui, la fatigue et certains sentiments de frustration ». Le manque de sommeil et l’absence d’un lieu pour lire et prier seul à seul avec Dieu lui pèsent.

Mais surtout, il est travaillé par un désir : celui de vivre en toute simplicité avec les plus démunis, dans une vie ordinaire. Un événement s’est en effet durablement gravé dans sa mémoire. «Quelques jours avant de rejoindre l’abbaye de Tamié, raconte-t-il, ma prière avait été visitée par une vision : je m’étais vu en train de faire l’école à des enfants maghrébins de Marseille… Cette vision s’était effacée un temps, mais elle ne s’était pas durablement évanouie dans la cave à fromage ! »

En juillet 1995, trois années après avoir prononcé ses vœux temporaires, Henry Quinson quitte donc Tamié avec l’espoir d’unifier ces deux désirs : prière et action. Il visite des communautés implantées dans des banlieues difficiles. Découvre l’existence de la Fraternité missionnaire de la Renaude à Marseille, à laquelle collabore un certain Karim de Broucker.

 

« La vie monastique consiste d’abord à habiter un lieu symbolique du Royaume »

C’est ainsi que, le 21 novembre, pour la première fois de sa vie, il se rend à Marseille, la ville de sa « vision ». « Éducation, prière, catéchèse, familles, Eucharistie à la paroisse, bénévolat distinct du centre social, tous les éléments qui me tenaient à cœur étaient présents ! », se souvient-il. Deux ans plus tard, il fonde avec Karim, dans une autre cité de Marseille, la Fraternité Saint-Paul, sur le modèle de celle de la Renaude.

Depuis, Henry Quinson a inscrit sa démarche dans un mouvement né aux États Unis dans les années 1990 : celui du « nouveau monachisme », qui promeut la relocalisation de la vie monastique dans les quartiers pauvres des grandes villes et qui cherche à articuler vie spirituelle, professionnelle, communautaire et fraternité universelle.

« La vie monastique consiste d’abord à habiter un lieu symbolique du Royaume, explique-t-il. Les moines qui, à partir du IVe siècle, ont peuplé les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie voulaient retrouver la simplicité de l’Évangile. Les moines des cités choisissent aujourd’hui un autre lieu symbolique. Un lieu lui aussi périphérique et rude. Un lieu d’épreuve et de dépouillement qui ouvre à la communion avec les plus petits ».

 

Des conférences ou des interventions dans les journaux

Concrètement, sa vie est habituellement rythmée par les offices communautaires (laudes et vêpres) à la liturgie très soignée, la prière personnelle et la lectio divina, le travail de professeur d’anglais et de lettres à mi-temps, les activités de soutien scolaire, qui se déroulent dans son appartement avec l’aide de bénévoles lycéens, étudiants, jeunes professionnels, retraités, les services de la communauté (courses, repas…), et la permanence d’accueil deux après-midi par semaine.

« Notre cité HLM est à sa manière un bon cloître où le Christ pauvre et étranger nous visite, explique-t-il en référence au chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu. L’essentiel est de partager l’humanité de frères et de sœurs souvent rejetés ou oubliés, d’expérimenter au jour le jour la grâce de la fraternité. Dieu est là, dans la cage d’escalier. » À cet emploi du temps, s’ajoutent la messe dominicale à la paroisse, la journée hebdomadaire de désert qu’Henry Quinson consacre à marcher dans le massif de l’Étoile, au nord de Marseille, ou en bord de mer, et la retraite annuelle d’une semaine à Tamié.

Longtemps menée dans la discrétion, cette vie monastique d’un genre nouveau n’a cessé, au cours des deux dernières années, d’attirer l’attention. La traduction du livre de John Kiser Passion pour l’Algérie, la rédaction du livre de la collection Prier 15 jours avec... consacré à Christophe Lebreton, moine de Tibhirine assassiné avec ses frères en 1996, et, surtout, la publication de Moine des cités De Wall Street aux quartiers nord de Marseille, boosté par la crise financière, ont mené Henry Quinson à être de plus en plus sollicité pour des conférences (« 100 villes visitées en trois ans, avec des publics en moyenne de 200 à 600 personnes », précise-t-il), ou des interventions dans les journaux, sur les chaînes de radio et de télévision (notamment Vie privée, vie publique, de Mireille Dumas, en janvier 2009).

 

L’équilibre qu’il s’efforce de préserver est fragile

Il s’en justifie en évoquant saint Paul et son ministère de prédication itinérant. « C’est un peu comparable », assure-t-il, avant d’expliquer qu’il lui en faudrait plus pour perdre le nord. « La première fois que j’ai été connu, c’est lorsque j’ai fait une BD sur mes professeurs au lycée Saint-Jean de Passy ! », argumente-t-il dans un éclat de rire à faire fondre les fâcheux. « Je m’efforce de préserver un taux d’absentéisme à Marseille de moins de 10 %, et je veille à ce que journalistes et caméras ne viennent pas trop souvent dans la cité », ajoute-t-il.

Il n’empêche. Sa présence sur la scène médiatique complique les choses. Si elle est bien comprise par certains qui l’encouragent à faire entendre un credo dissonant, elle en agace d’autres qui rappellent que « depuis longtemps, sans faire de bruit, des religieuses et des religieux témoignent de l’Évangile au cœur des cités, en communion profonde avec leur diocèse ». Elle déstabilise aussi la Fraternité. Henry Quinson le sait. Il sait également que l’équilibre qu’il s’efforce de préserver est fragile.

 

« Je vis une période de transition »

C’est d’ailleurs pourquoi il a pris à la rentrée 2009 une année sabbatique pour donner plus de temps à la prière, répondre au courrier de ses lecteurs, rédiger ses chroniques pour Panorama, réfléchir aux propositions des éditeurs pour quatre livres (sur la crise financière, l’islam, le nouveau monachisme, le christianisme aujourd’hui), assurer son rôle de conseiller technique du film de Xavier Beauvois sur les moines de Tibhirine, et accueillir les trois postulants qui devraient rejoindre la Fraternité.

Pourtant, lorsqu’on lui parle d’avenir, son sourire de séducteur timide et vulnérable disparaît, ce qui en dit long sur son questionnement, sa fragilité, son souci absolu d’ajuster sa responsabilité et ses engagements et de réconcilier l’image qu’il donne et sa vie. « Je vis une période de transition », reconnaît-il simplement. Manière de ne pas en dire davantage sur sa mue intérieure, exigeante et douloureuse, et sur la joie qui malgré tout « le sauve chaque jour ».

Martine de SAUTO
La Croix.com 26.02.10

La Croix.com 26.02.10


La Croix.com 26.02.10

 

Publié dans Signes des temps

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