Habiter notre culture et annoncer l'Évangile

Publié le par G&S

Nul besoin d'avoir recours aux statistiques, la simple fréquentation de mes enfants et de leurs amis m'indique combien la culture occidentale est marquée par le recul des religions traditionnelles et le refus des monothéistes qui, selon leurs dires, n'engendrent que fanatisme, violence et régression, et non paix et progrès. La tragédie du 11 septembre renforce l'argumentation qui reposait principalement jusqu'alors sur l'Inquisition et les croisades.

Il semblerait qu'actuellement en France, il y ait deux fois plus d'athées qu'il y a dix ans et la majorité des français se disent soit athées soit agnostiques. Les raisons régulièrement invoquées pour expliquer cette situation propre à l'occident, même si elles se propagent hors de nos frontières (Cf. le printemps arabe) sont l'individualisme, lié à l'émergence de l'autonomie du sujet, et le développement de l'esprit critique, alors que depuis des millénaires il revenait à la religion de créer le lien social et de définir l'identité collective d'une population, en imposant la soumission de l'individu au groupe. Parallèlement le mythe du progrès comme source du bonheur s'est effondré, le consumérisme effréné et le repli identitaire ne donne guère sens à sa vie, les religions traditionnelles sont fortement en recul et l'homme postmoderne occidental confronté à la douleur, la souffrance et la mort exprime sa quête spirituelle hors des chemins tracés par sa tradition culturelle. Les moyens modernes de communication, tant la toile que les voyages, lui permettent d'accéder à la connaissance des diverses voies, ce qui donne parfois naissance à un certain syncrétisme sans grande cohérence interne, tandis que déclinent la religion et la croyance millénaire en Dieu.

Les grands événements de la vie, ceux qu'autrefois le son des cloches célébrait offrent cependant l'occasion de s'interroger et d'interpeller si l'occasion en est donnée. La naissance d'un enfant ou le désir d'un engagement durable dans un amour longuement testé aboutit même parfois à des requêtes bien étranges : « dis moi, tu ne pourrais pas nous marier on voudrait célébrer notre amour ». Étrange requête adressée à celle reconnue comme chrétienne mais non formulée aux instances traditionnelles chargées jusqu'alors de célébrer ces étapes de l'existence.

Dans le même registre, je reste marquée par les fruits que porte la présence de ce jeune prêtre dans la salle de sport que fréquente mon mari, qui soulève ses haltères, crie pour accompagner le mouvement, en bave autant que les copains en faisant ses abdominaux et se présente comme tout un chacun rougeoyant, transpirant pour prendre à la fin de sa séance hebdomadaire le chemin des douches collectives. Il ressort ensuite en col romain car une célébration des funérailles et des familles en deuil l'attendent dans sa paroissse. Il arrive qu'un « fait gaffe padre, n'en fais pas trop, tu vas péter le ciboire » déclenche des éclats de rire mais il n'est plus rare désormais que surgisse aussi du fond de la salle « padre tu veux pas baptiser le fils de ma copine », auquel répond « viens donc me voir au presbytère à la sortie de ton boulot mardi soir, on en parle ».

Les 200 amis de Facebook ne remplacent pas les quelques proches sans laquelle la vie est bien terne. L'extériorité dans laquelle cantonne le matérialisme triomphant du consumérisme (où seule l'apparence compte) et le religieux compris comme le devoir d'appliquer des lois, ne nourrit pas la vie intérieure. Rien ne remplace la présence au quotidien de celui qui, sans cacher ce qu'il est, témoigne comme il peut à travers les aléa de son histoire de la source qui l'habite.

Tous ces appels parfois bien étranges adressés à des chrétiens ancrés dans le monde qui est leur, signent la quête spirituelle de l'homme. Ils rappellent cette nécessité qui nous incombe (1Corinthiens 9,16) d'annoncer cette Bonne Nouvelle qui donne sens à leur vie. Annoncer Jésus Christ auprès de nos contemporains, marqués par une culture qui refuse Dieu, qui récuse les religions et qui meurent de soif, devient urgent.

Pendant longtemps, j'ai cru qu'il suffisait d'adapter le langage religieux, incompréhensible à nos contemporains, pour donner accès au message évangélique mais je réalise que c'est la personne du Christ qui me fait vivre qu'il me revient de signifier par ma vie, et je ressens alors comme une douce obligation de témoigner paisiblement de ce qui fait mon bonheur en dehors de tout désir  de recrutement.

Il me semble que les chrétiens ancrés et marqués par la culture ambiante ont à habiter le monde dont ils sont, et tous les discours ou sermons qui les invitent à considérer le monde dans un vis-à-vis frontal s'opposent à l'attitude même de Jésus inséré dans le monde culturel et religieux qui était le sien, vivant au plus près de ses contemporains jusqu'à les rencontrer dans la réalité bien concrète de leur existence.

La quête de sens, le désir d'être heureux, le pour-quoi vivre constituent le terreau de toute humanité et si la paroisse était traditionnellement le lieu qui donnait, parfois extérieurement, la réponse, le chrétien reçoit mission de découvrir et faire découvrir, avec et à partir des questions de ses contemporains, le chemin d'intériorisation qu'il nomme quant à lui Jésus Christ et qu'il célèbre régulièrement en communauté.

Comme tous les pasteurs n'ont pas le goût de fréquenter des salles de sport, à chacun de discerner le lieu de vie, hors presbytère, qui lui convient d'habiter, là où tranquillement de par sa présence même, il devient signe . Certes il prend alors le risque d'être un peu rudoyé mais il fait un cadeau au monde ambiant : la chance de le côtoyer, de le rencontrer et donc de l’interpeller.

Quant aux chrétiens qu'ils aient le goùt d'habiter pleinement le monde et la culture qui est leur. Nous n'en n'avons pas d'autres à notre disposition. Soyons attentifs à toutes ces formes de spiritualités fondées sur les grandes valeurs universelles constitutives de notre commune humanité :la liberté, la vérité, l'amour. C'est dans ce terreau humain que le Christ veut être annoncé avec les mots de l'Evangile et ceux de notre expérience spirituelle, si imparfaite soit-elle.

Lorsque par bonheur ce dialogue respectueux se produit et que le désir de mieux connaître le Christ se fait ressentir, se pose alors pour moi cette tragique interrogation : quelle communauté chrétienne confessante présenter afin que se poursuive communautairement la démarche démarrée dans un cœur à cœur ? Je suis souvent bien en panne. Il m’arrive parfois de pouvoir orienter sur un prêtre qui saura accueillir le quêteur de sens là où il est, là où il en est avec ses valises et ses casseroles souvent bien lourdes.

Je ne peux que relayer et suivre pour moi-même l'appel du pape François à une conversion de l'Église afin de la rendre accueillante : « À propos de la conversion pastorale je voudrais rappeler que pastoral n'est pas autre chose que l'exercice de la maternité de l'Église. Celle-ci engendre, allaite, fait grandir, corrige, alimente, conduit par la main… Il faut alors une Église capable de redécouvrir les entrailles maternelles de la miséricorde. Sans la miséricorde il est difficile aujourd'hui de s'introduire dans un monde de blessés qui ont besoin de compréhension, de pardon, d'amour. »

Nathalie Gadea

Publié dans Signes des temps

Commenter cet article

Françoisjean 20/10/2013 10:20


A Pierre Lorcher,


 Vous avez tout à fait raison. Et c’est probablement la raison qui m’a fait refuser, en son temps, de me faire laver « les pieds » un soir de Jeudi Saint….peut-être n’avait je pas
besoin de ce service ? Avoir besoin de l’autre, n’est-ce pas une caractéristique de l’Amour ? Lorsqu’à table, je prends la salière, prenant le risque de gêner mes voisins, au lieu de la
demander poliment à celui ou celle qui en est la plus proche et qui pourrait me la passer sans problème, n’ai-je pas la même réaction que celle de Pierre ?


« Jusqu’où peut-on aller pour aimer sans cesser d’être soi-même » disait une actrice dans le cadre de la série « sex in the city » ? Elle pensait qu’il suffisait de se
mettre totalement au service de son amant, soumise, offerte….et pourtant, au bout de quelques minutes, celui-ci est parti en claquant la porte…..


« 1 Corinthiens 13:1  Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne,
une cymbale retentissante. »

Gérard B-CATINAT 19/10/2013 11:55


Un seul commentaire : prenez le temps de visionner et écouter sur KTO aux Journées Essentiel'Mans la recontre d'hier : "50 ans après le Concile, en occident, à quel homme
nous adressons-nous ?". Formidable remise en question !!! Et puis bravo pour votre initiative que je découvre depuis peu.

Pierre Locher 19/10/2013 10:20


 


« Dieu, le jour du lavement des pieds, s'est agenouillé devant l'homme »  écrit
Françoisjean : l'image est audacieuse ! N'est-on pas à la limite de l’idolâtrie ? Et puis, quand le pape François lave les pieds d'un prisonnier ou d'une femme musulmane, n'est-il
autre que serviteur ? Ne faut-il pas compléter cette image d'un Dieu s'agenouillant devant l'homme par la phrase de l'AT : « qu'est-ce que l'homme pour que Tu lui prêtes
attention ? ». A ces scènes d'agenouillement, j'aurais tendance à préférer celle du combat de Jacob avec l'ange. Qui est l'ange ? Peu importe, c'est à chacun d'y répondre, mais voyez les chefs-d’œuvre qu'en ont fait certains peintres : personne ne plie le genou devant
l’autre, même si l'un est blessé à la hanche, c'est un combat d'égal à égal. J'en retiens aussi que c'est le combat avecet non le combat contre, n'est-ce pas là le combat
spirituel ?


« Jésus est venu nous révéler l'homme »(je préfère le h minuscule). J'en suis
d'accord, mais pourquoi vouloir séparer l'homme de Dieu ? Jésus nous révèle qui est le Père, son Père, notre Père et la révélation de Dieu est dans le même mouvement révélation de l'homme à
lui-même, de sa filiation et de son destin. Le titre d'un ouvrage du théologien jésuite Pierre GANNE (1904-1979) le résume : Révélation de Dieu, révélation de
l'homme.


 


Pierre Locher

Francine Bouichou-Orsini 18/10/2013 14:41


En plein accord avec les deux articles de N. Gadea et B. Ginisty : Nos contemporains se méfient des institutions et des dogmes érigés en absolu. Mais, curieusement, aujourd’hui, ils
reçoivent volontiers, la parole vivante de ce pape François : « Dieu se rencontre dans l’aujourd’hui (…) est toujours une surprise (…). Il ne s’agit pas  de vendre à un monde orphelin des
certitudes, des nouveaux dogmes ou de nouvelles institutions qui le dispenseraient de cette renaissance à laquelle chaque être humain est appelé ».
Oui, Dieu se rencontre en marchant, dans ce monde actuel, à côté des autres, au sein d’une culture commune, MAIS à une condition impérative : que les chrétiens, laïcs ou clercs, 
soient des vivants authentiques, porteurs d’une foi qui les a conduit à renaître effectivement…
Il appartient à chacun de nous concerné de répondre à cet appel …
Francine Bouichou-Orsini

BELMON 17/10/2013 15:38


merci pour ces réflexions, C'est ce que bien des diacres auraient pu écrire.


Un diacre parmi d'autres.

Françoisjean 17/10/2013 12:18


Pierre Dac, disait dans un sketch devenu célèbre : « Monsieur a son avenir devant lui, mais il l’aura dans le dos chaque fois qu’il fera demi-tour » !!


St Paul, dans (1 Cor 13 :11) renchérit :


 «   Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais
comme un enfant. Devenu homme, j’ai mis fin à ce qui était propre à l’enfant. ».


 Mais si, les « 200 amis de Facebook » remplacent les «  quelques proches sans
laquelle la vie est bien terne » surtout quand lesdits amis ne font qu’annoncer une bonne nouvelle vieille de 2000 ans !


Dieu ne s’annonce pas, Il ne se démontre pas ; L’Evangile n’est ni un livre de morale, ni de préceptes à suivre, ni de vérité à croire, ni d’organigramme de la société, ni un livre de
culture occidentale ou autre. Mais c’est l’expression graphique de Quelqu’un qui est venu nous révéler qui nous sommes, qui est venu nous parler, non pas de Dieu, mais de l’Homme.


A la suite de Maurice Zundel, nous pouvons donc dire « qu’il y a en moi plus grand que moi », et donc, sans grand risque d’erreur,
d’affirmer que l’Esprit est présent en tout Homme et que, par conséquent, que notre rôle n’est pas de parler de Dieu, mais, par une vie « étonnante
et compréhensible » de permettre à chaque Homme de prendre conscience de cette Présence


 « 4  Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.


5   Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.


6  A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.


7  Déconcertés, émerveillés, ils disaient : « Tous ces gens qui parlent ne sont–ils pas des Galiléens ?


8  Comment se fait–il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? »


(Actes 2 :4-8)


 Avez-vous noté que l’expression « fils de l’Homme » apparaît 86 fois dans le Nouveau Testament et qu’une seule fois dans l’Ancien
(Job 30 :8) ! Tandis que « fils de Dieu apparaît 47 fois dans le Nouveau Testament et 5 fois dans l’Ancien ! (Genèse 6 :2 et 6 :4 ; job 1 :6, 2 :1 et
38 :7). Sans être un exégète patenté, on peut en déduire que Jésus est venu nous révéler l’Homme. Et on peut penser sans honte que Dieu lui-même, le jour du lavement des pieds, s’est
agenouillé devant l’Homme, Tabernacle de Dieu Lui-même. « Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à Moi que vous le faites » :C’est dire que chaque être
humain est porteur de La Parole et que l’écouter, c’est écouter Dieu Lui-même. Cela est bien sûr valable en 2013 sur tous points de notre univers.


Il y a 50 ans, Maurice Zundel écrivait déjà : « l’humanité est en péril de mort, parce que tous les problèmes- pédagogiques,économiques, sociaux, politiques- sont posés dans
l’abstrait, en l’ignorance systématique de la question qui les éclairerait tous :Qu’est ce que l’Homme ?


La question que vous soulevez fort justement est développée avec maestria par Mgr Rouet dans son livre « L’étonnement de croire ».


 Amitiés


 françoisjean