Franchir le pas

Publié le par G&S

Rien de plus facile que d’analyser une situation… et de la critiquer.

Il est plus compliqué de la comprendre, de l’expliquer et surtout de la modifier

C’est à la limite du possible d’en trouver une autre qui propose une problématique audacieuse pour lui succéder.

Les commentateurs, experts de l’actualité, s’exercent chaque jour à décrire l’état d’une question. Les hommes politiques se risquent parfois à proposer des réponses ; peu font changer radicalement la problématique. Tout se passe comme si la nécessité pesait sur le monde sans que personne n’y puisse rien. Les jours deviennent semaines, mois, années, et ne changent que la superficialité des choses.

Ce qui est vrai des états l’est aussi de l’Église catholique

Dans le diocèse de Lyon, les prêtres de mon âge ont connu depuis leur ordination cinq archevêques : Pierre-Marie Gerlier, Jean Villot, Alexandre Renard, Albert Decourtray, Jean Balland 1. Tous, à leur manière ont administré ou administrent le diocèse avec intelligence, cœur et foi… bien malins qui pourraient expliquer les changements profonds. Je ne dis pas que rien ne s’est fait mais en 45 ans, pas de mutation profonde ! Nous constatons plutôt un tassement des initiatives pastorales.

Mouvements, services, œuvres sociales, perdent au fil des jours leurs audaces prophétiques.

L’hydre du schisme se nourrit de conservatisme, la révolution des prêtres ouvriers ne fait plus peur à personne ; nul ne craint plus « le Sillon » ; la Mission ouvrière rentre sagement dans les circuits paroissiaux ; les multiples communautés de base du diocèse s’étiolent ; les Équipes Enseignantes ne troublent plus les eaux de l’école libre ; que reste-t-il des 40 000 jeunes réunis à Gerland lors de la visite à Lyon du pape Jean-Paul II ; qui se souvient du Synode diocésain comme d’une source ?…

Tout se régule et semble s’assoupir dans des réformes importantes mais peu novatrices : de trois ou quatre paroisses on en fait une, on change le patronyme, les prêtres assument plusieurs ministères et souffrent d’un manque de temps pour innover, les animateurs laïcs ont souvent du mal à trouver la relève, on augmente administration et centralisation…

Je pourrais continuer mes jérémiades, ce qui ne servirait à rien… tel n’est pas mon propos.

Je veux simplement souligner que pour innover en matière pastorale, il faut « franchir le pas », quitter la sécurité, faire un saut analogue à celui de la Résurrection et donc du baptême.

Il y a une traversée pleine de risques à effectuer. Il faut rompre, quitter, s’arracher pour arriver, ressusciter…

Même si le prophète ne boude ni intelligence ni discernement, ce qui l’anime en premier, c’est le combat pour Dieu et le service de l’humanité. Entre le plongeoir et la piscine il y a le vide, entre le départ et l’arrivée il y a le risque du chemin, entre la Mort et la Résurrection il y a l’incertitude et la foi.

Il me semble que l’audace a fui en même temps que la prise de risque. Le prophétisme ne peut plus être la démarche d’une seule personne, elle serait broyée par la machine civile et ecclésiale, mais elle doit être le fait d’un groupe (fût-il petit) qui assume ensemble une démarche d’avenir. Elle sera nécessairement spécialisée, minoritaire et confessante.

Il ne suffit pas de parler, d’examiner, voire de critiquer, il faut entrer en promesse évangélique, laissant au Seigneur le soin de transformer l’action bonne en excellente ; elle sera alors vigoureuse, concrète et durable.

Si elle est torve, elle dépérira rapidement !

Christian Montfalcon

1 – Il manque Louis-Marie Billé et Philippe Barbarin parce que ce texte a été rédigé en 1997 ...

Publié dans Signes des temps

Commenter cet article

Francine Bouichou-Orsini 07/08/2012 11:08




Ce texte rappelle une évidence : le caractère suiviste propre à toute mentalité collective, quelle que soit l'institution à laquelle appartient 
l'individu: état politique ou église, et l'on pourrait en ajouter bien d'autres.


Or, le comportement d'un  chrétien
(laïc ou prêtre) devrait justement échapper à cette soumission servile. Joseph Moingt (1) insiste vigoureusement sur ce point. "La tradition
catholique ne nous ferme donc pas sur une vérité qui aurait été déposée à un certain moment de l'histoire (...). Elle nous ouvre sur l'avenir de
l'humanité et sur l'universel humain : elle est évolutive". (p. 124). Et l'Auteur précise plus loin : "La foi, c'est cette force que Dieu nous donne de sortir des réponses toutes faites, de la
répétition du même, de sortir des moyens déjà connus pour aller à lui, à lui qui est toujours ailleurs" (p.130).


Hélas! le poids excessif de l'institution a trop souvent privé l'Église catholique
(trop attachée à son passé historique), d'une vision lucide des nouveautés survenues, pour discerner en elles des germes  favorables à la dignité
humaine. Je pense, notamment, à l'apport de la Révolution française, comme à celui de la théologie de la Libération. Des siècles, ou des décennies, ont été nécessaires avant qu'elle puisse
franchir le pas et enfin reconnaître les aspects positifs de ces évènements.


Jésus-Christ, Lui, ne craignait pas de déranger ses contemporains, pour appeler à
des exigences universelles (la dignité de l'homme, qu'il s'agisse d'un étranger, d'un enfant, d'une femme). Et, avant de nous quitter, Il ne nous a pas légué un code de vie (type charia ou
autre), ou une organisation institutionnelle souveraine. Il nous a seulement recommandé de vivre dans la pauvreté, au sein d'une communauté de partage (ses disciples); communauté perpétuellement
accueillante et ouverte à l'Esprit annoncé par Lui.


Francine Bouichou-Orsini


(1). Croire quand même, Edition
Temps Présent, novembre 2 010.