Extrême onction ou onction des malades ?

Publié le par G&S

Le titre de cet article ouvre notre réflexion sur ce sacrement proposé aux malades depuis les origines de l’Église, lorsque « des presbytres appelés auprès d’eux vont les oindre d’huile au nom du Seigneur et prier sur eux » (Jacques 5,14-15).

Repérer les termes employés pour désigner ce sacrement est déjà riche d’enseignement car cela permet de comprendre une évolution de sens et de pratique au cours des âges.

Cette étape fut celle des pères conciliaires qui cherchèrent une formulation plus appropriée mais n’abandonnèrent pas pour autant l’expression qui avait traversé les siècles. Ils la nuancèrent : « l’extrême onction, qu’on peut appeler aussi et mieux l’onction des malades, n’est pas seulement le sacrement de ceux qui se trouvent à toute extrémité » (n° 73 de la Constitutionsur la Sainte Liturgie).

S’interroger sur les destinataires de ce sacrement qui subit tant de mutations au cours des âges ouvre des pistes intéressantes pour celui qui s’interroge sur sa signification aujourd’hui.

M. Bernos interroge dès le début de son article « une démarche pénitentielle pour les mourants ou une onction salvatrice pour les malades ? » Quant à Marie-Thérèse Nadeau dans son livre L’Onction des malades – Choisir la Vie (Éditions Anne Sigier), elle titre un de ses chapitres « À qui doit-on donner l’onction des malades ? » On voit bien comment le sens évolue, tout au long des siècles en fonction de l’état des personnes sur le corps desquelles l’huile sainte est déposée.

Selon la Constitution dogmatique sur l’Église du Concile Vatican II (n° 11) c’est par deux fois que les malades, et non les mourants, sont cités : « par l’onction sacrée des malades et la prière des prêtres, c’est l’Église tout entière qui recommande le malades au Seigneur souffrant et glorifié pour qu’il les soulage et les sauve »[…] sans pour autant éliminer l’horizon de la mort : « le temps opportun pour le recevoir est déjà certainement arrivé lorsque le fidèle commence à être en danger de mort par suite de l’affaiblissement physique ou de vieillesse ». Il y a bien une relation entre la maladie et la mort sans pour autant attendre que le malade soit considéré comme mourant.

Marie-Thérèse Nadeau (ibid.) ouvre une piste intéressante lorsqu’elle intitule un de ses chapitres : « un sacrement pour les malades et, parmi eux, les mourants ». Cela écarte une opposition trop réductrice et renvoie à la pensée toute nuancée des pères conciliaires.

L’enseignement du Concile Vatican II sur le sacrement des malades, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit désormais, est principalement contenu dans la Constitution dogmatique sur l’Église et la Constitution sur la Sainte Liturgie mais aucune synthèse n’est faite vraiment sur le sujet. Il faudra se rapporter au n° 28 de Lumen Gentium (sur l’Église) et au n° 5 de Presbyterorum ordinis (décret sur la vie des prêtres) pour relever les termes de ministère du « soulagement » concernant l’onction des malades.

Pour P-M Gy analysant le Nouveau Rituel Romain des malades (1972) le Concile Vatican II, au-delà d’une formulation plus appropriée, cherche à clarifier « la place du sacrement dans le déroulement de la maladie et son rapport exact avec elle » (Le nouveau rituel romain des malades, Éditions La Maison Dieu, 1973, p. 35-36)

Le plan du Nouveau Rituel(adaptation du Rituel Romain pour les pays de langue française en 1976) met en forme les orientations conciliaires de manière très éloquente. C’est seulement après la présentation de la rencontre gratuite et fraternelle que représente la visite des malades d’une part et la communion des malades apportée au malade alité d’autre part, qu’est traité ce nouveau signe d’espérance de l’imposition des mains et de l’onction des malades. Le 4e point traite du Viatique vécu au moment du passage lorsque le Pain de Vie est offert ; vient seulement en 5e point la recommandation aux mourants où dans un ultime témoignage d’amour une présence fraternelle dans une prière confiante en la miséricorde de Dieu accompagne le mourant.

Les notes doctrinales et pastorales qui figurent en tête du Nouveau Rituel apportent les éléments les plus éclairants pour comprendre le sacrement de malades. En effet ces Praenotenda situent ce sacrement sur une large toile de fond de la Pastorale des malades. L’onction des malades ne prend son sens que sur cet horizon en dehors duquel son importance et sa signification risquent d’être difficilement perçues.

Le malade atteint par l'épreuve de la maladie et luttant contre elle est aidé de multiples manières par son entourage, le personnel soignant et la communauté chrétienne. Parmi tant de gestes d'aide et de soutien, des signes particuliers lui sont proposés : les sacrements. Ces derniers attestent d'une manière spéciale l'amour de Dieu pour lui et agissant en lui.

Les Praenotenda en particulier au n° 8 sont riches d’enseignement lorsqu’est précisé les malades auxquels il convient de conférer cette onction. « Cette sainte onction doit être conférée avec tout zèle et diligence aux fidèles dangereusement malades ». Pour apprécier la gravité de la maladie, il suffit d’un jugement prudent porté sans anxiété ou scrupule par ceux qui demandent ou qui proposent ce sacrement. Le n° 5 ébauche une réflexion sur la crise de l’homme qui se trouve menacé et le n° 6 précise que le sacrement des malades est pour le salut  de l’homme entier. Ce qui permet à Gy (ibid. p. 44) de décrire l’espace propre du sacrement de la manière suivante : « il n’est fait ni pour une maladie banale et sans gravité, ni pour celui qui s’imaginera être malade mais ne l’est pas en réalité ; et cependant la crise spirituelle de l’homme malade y entre en ligne de compte avec le mal physique : une considération de ce genre justifierait dans doute que le sacrement soit donné à des malades gravement atteints par une maladie à évolution lente ou de caractère chronique ».

Et C. Ortemann de préciser (La Pastorale des sacrements auprès des malades, La maison-Dieu, 113, 1973, p. 126) : « c’est la façon dont l’homme vit les perturbations et les handicaps que son affection dresse dans ses relations aux autres et à Dieu qui spécifie la gravité du pathologique. C’est ce vécu qui doit être considéré par le pasteur, puisque précisément l’onction vient en aide au malade pour qu’il surmonte la crise de la communication avec le monde et avec Dieu ».

Au terme de ce rapide parcours, nous l’aurons compris : l’onction des malades représente avant tout une aide offerte au croyant pour vivre en Christ cette crise de l’existence à laquelle la maladie a donné naissance. L’onction des malades n’a pas pour but d’éviter au chrétien l’expérience de la mort et même si elle est demandée dans sa prière, elle ne peut être centrée sur l’espérance d’une guérison ici-bas.

Un des fruits de ce sacrement librement choisi et consenti est de donner au malade la force de vivre et mourir avec le Christ pour ressusciter avec Lui du début de l’annonce d’une grave maladie jusqu’au moment du dernier passage. Pour le chrétien il n’y a de Vie véritable que dans la résurrection avec le Christ qui intègre le passage par la mort vécue au quotidien de l’existence jusqu’au moment du retour au Père.

« L’onction des malades achève de nous conformer à la mort et la résurrection du Christ comme le baptême avait commencé à le faire. Elle parachève les onctions saintes qui jalonnent toute la vie chrétienne ; celle du Baptême avait scellée en nous la vie nouvelle ; celle de la Confirmation nous avait fortifiés pour le combat de cette vie. Cette dernière onction munit la fin de notre vie terrestre comme un solide rempart en vue des dernières luttes avant l’entrée dans la maison du Père ».

Cette dernière citation du Nouveau Catéchisme de l’Église catholique (n° 1523) permet selon moi une entrée dans la juste compréhension de ce sacrement. Et c’est ainsi qu’au terme de ces quelques lignes je m’autorise à lever le point d’interrogation du titre. Nul obstacle, nulle réticence pour ma part de nommer désormais l’onction des malades l’extrême onction, dans le sens d’ultime onction ouvrant définitivement les portes de la Vie.

La maladie convie la personne à réviser le sens global de son existence, à découvrir que le sens de la vie ne se résume pas à la santé physique, que la réalisation de soi ne passe pas obligatoirement par l’épanouissement du corps. Tant que l’entourage ne prendra pas sérieusement en compte les bouleversements corporels, existentiels, spirituels engendrés par l’expérience de la maladie, tant que ceux qui entourent le malade hésiteront à proposer l’onction des malades, l’apport de Vatican II restera enfoui comme un trésor ignoré. Le renouveau de l’onction sacramentelle, au-delà du vocabulaire qui la caractérise, exige une catéchèse des bien-portants.

Comme tout chrétien, le chrétien malade est invité à vivre son existence quotidienne en union avec le Christ. S’il est vrai que la grâce du Christ ne supprime pas l’épreuve de la finitude, de la souffrance et de la maladie, il n’en demeure pas moins qu’elle permet de la vivre de manière pascale.

Il en va de la responsabilité de la communauté chrétienne d’accompagner le frère dans l’épreuve. Dans le corps du Christ qu’est l’Église, « si un membre souffre, tous les membres partagent ses souffrances (1Corinthiens 12,26 » (Lumen Gentium n° 7). Aussi tout baptisé a-t-il à cœur de participer à ce service de la visite du frère. Qu’il soit soignant en lutte contre la maladie, qu’il soit simple visiteur témoin d’une présence fraternelle, affectueuse et priante, qu’il soit ministre ordonné seul habilité aujourd’hui à offrir le sacrement de l’onction, tous auront à prendre au sérieux la parole de l’Écriture « J’étais malade et vous m’avez visité » (Matthieu 25,36).

Nathalie Gadéa
Toulon, 31 juillet 2012, fête de Saint Ignace de Loyola

Publié dans DOSSIER VIVRE LA MORT

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