Du désenchantement aux nouvelles naissances

Publié le par G&S

Si la Démocratie constitue le lieu où les citoyens libres et égaux délibèrent sur le vivre ensemble, nous ne pouvons que constater sa crise grave.

Il n'y a plus aujourd'hui de valeurs politiques, idéologiques ou éthiques fortes capables de dynamiser une majorité de citoyens. La fin des grandes idéologies et la perte de référence aux grands récits fondateurs conduisent chacun à l'errance ou à la consommation télévisuelle d'un prêt à penser de plus en plus dérisoire.

Après la chute du Mur de Berlin qui séparait deux projets antagonistes, celui de « la liberté » et celui de « l'égalité »,nous assistons à la prolifération de puissances financières, économiques, nationalistes, fondamentalistes, qui minent tout rapport à un bien commun. Les problèmes d'urgence tiennent toute la place dans la décision publique.

Cela conduit à de très nombreux désenchantements militants.

Face à ce climat, la pire attitude serait de se laisser envahir par la dépression. Elle ne pourrait découler que d'une paresse nous ayant fait démissionner de nos responsabilités auprès d'appareils ou de figures médiatiques. Ce moment qui voit s'écrouler des références est aussi celui qui rend possible de nouvelles naissances.

Ce n'est pas le monde qui s'écroule, mais la réduction de l’art de vivre ensemble à des dogmes socio-économiques.

Plus radicale que le sentiment de déception, demeure la volonté têtue de construire un monde plus fraternel. C'est l'heure des mutants, des citoyens pour qui le goût de la vie et du partage est plus fort que leurs désillusions. Un maître mystique juif du XVIIe siècle, le Baal-Shem-Tov disait cela magnifiquement : « Que chaque matin le monde devienne neuf pour nous, voilà la grande fidélité » 1.

Le mutant ne saurait être que l’homme des naissances. Célébrer une naissance, c’est saluer une déprise. Les pouvoirs ont toujours peur des naissances, car elles balaient d’un sourire ironique leurs acquis et leurs certitudes.

Tous les Hérode de la terre tueront les innocents par peur d’une naissance qui les « renverserait leur trônes ».

Il paraît que ce n’est pas sérieux de naître quand on est vieux. Or il s’agit de la seule chose vraiment importante. C’est ce que Jésus explique à un maître en Israël, le fameux Nicodème, intellectuel de l’époque qui, courageux mais pas téméraire, vint le trouver de nuit. À cet homme de savoir et de pouvoir qui s’attendait à une discussion entre « maîtres », le Christ suggère de naître. Or, pour naître, il est invité à être attentif au souffle de l’Esprit dont, lui dit Jésus : « tu ne sais ni d’où il vient ni ou il va » 2. Quelle déprise ! A quoi bon nos sagesses, nos constructions, nos certitudes, nos économies, nos carrières si le souffle de l’Esprit peut nous faire appareiller pour de nouvelles aventures ?

Voilà pourquoi, depuis Noël, ce sont les plus faibles, les plus exclus, qui ouvrent la voie vers l’avenir. Non pas au nom de je ne sais quel humanitarisme larmoyant, mais parce que ceux qui possèdent le moins nous invitent à nous tenir dans les commencements de l’humain et à découvrir que le monde et l’histoire sont plus vastes que le périmètre de notre confort. C’est un thème récurrent de la Bible que de nous apprendre que « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » 3.

Célébrer les naissances, c’est refuser de coloniser l’avenir dans des images toutes faites et des sagesses prudentes pour humer la naissance du vent et goûter la saveur des aurores.

Bernard Ginisty

1 – Martin Buber : Vivre en bonne entente avec Dieu selon le Baal-Shem-Tov. Éditions du Rocher Paris 1991, p.45
2 – Évangile de Jean 3,1-11
3 – « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle ; c’est là l’œuvre de YHWH, se fut merveille à nos yeux » (Psaume 118,22-23). « Jésus leur dit : " N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : la pierre qu’avaient rejeté les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte ; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux" » (Évangile de Matthieu 21,42). « Jésus-Christ, celui que vous avez crucifié (…), c’est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue pierre d’angle » (Actes des Apôtres 4,10-12).

Publié dans Réflexions en chemin

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Pierre Locher 10/02/2014 10:55


 


D'accord avec Bernard Ginisty sur l'essentiel de son texte et sa conclusion : refuser de coloniser l’avenir avec
des images toutes faites.


 


Je voulais juste rebondir sur son introduction où il note l'écroulement des deux projets antagonistes, celui de
« la liberté » et celui de « l'égalité ». J'observe que ce sont deux des mots de la devise républicaine qui ont été mis à mal, car pervertis. Bernard Ginisty
ne cite pas le troisième – mais il doit y penser très fortement – celui que l'on a tendance à oublier, celui dont les hommes politiques ne parlent pas : la fraternité. C'est au minimum la
« troisième » roue du carrosse si l'on peut dire.


 


Et si, après les échecs de la liberté et de l'égalité érigées en idéologies, on essayait la fraternité ? Il est
facile de pervertir la liberté en privilégiant sa liberté au détriment de celle des autres ou en l’érigeant en doctrine économique qui prive certains de cette même liberté. Il est facile de
pervertir l'égalité en la transformant en idéologie égalitaire incapable d'assumer les différences. Il est sans doute plus difficile de pervertir la fraternité (d'où peut-être l'emploi timoré
qu'en font les hommes de pouvoir). Je dis « essayer la fraternité », mais peut-être n'avons nous plus le choix ? Pour paraphraser Cornelius Castoriadis, ne sommes-nous pas à un de
ces carrefours de l'histoire humaine où le seul choix possible est à haut risque : fraternité ou barbarie ?1


 


L’anthropologie chrétienne a mis en son centre la figure d'un Père qui nous crée frères et qui nous engage dans la
fraternité : c'est ce que Jésus de Nazareth nous révèle. Les prophètes bibliques, avant lui, avaient mis en garde leurs coreligionnaires : le refus de l'Alliance était source de
malheurs dans lesquels la fraternité humaine sombrait. Le problème, c'est que cette vision de l'homme est en perte de vitesse - pour ne pas dire combattue - et ne concerne plus la majorité de nos
concitoyens. Comment dès lors construire une fraternité sans père ? Quel père de substitution permettrait aux citoyens de manifester un désir de fraternité ? La question est ouverte et
c'est peut-être le grand défi de notre avenir immédiat.


 


Pierre Locher



1De ce point de vue, le choix récent de nos voisins suisses est inquiétant.