Dieu dans le soleil

Publié le par G&S

Août achevait sa course et les vacances scolaires touchaient à leur fin. Les jours raccourcissaient à vue d’œil faisant tomber la nuit beaucoup plus vite sur les montagnes de Savoie.

Lucas allait commencer l’année en terminale, une année décisive pour son avenir. Il passait ses vacances auprès de sa mère, séparée de son père depuis l’âge de ses dix ans. Elle en avait eu la garde mais il avait choisi de vivre avec son père et sa nouvelle famille dans une grande métropole, celle-ci lui offrant pour ses études beaucoup plus de commodités.

Cependant Lucas était heureux de retrouver sa mère et ses vacances étaient chaque fois pour lui l’occasion d’un temps de rapprochement beaucoup plus intime que par téléphone.

Et puis ce cadre inhabituel de prairies, de forêts, de montagnes invitait au repos après la vie trépidante dans la grande ville.

Lucas aimait marcher le long des sentiers, se joignant souvent aux petits groupes de vacanciers venus faire de la randonnée en haute montagne.

Mais depuis quelques jours les vacanciers s’étaient faits rares. Lucas partait alors en solitaire à la rencontre de sa montagne à lui, non loin du chalet de sa mère. Il l’appelait « la Savoyarde ». Plus qu’une montagne seule c’était plutôt une barre rocheuse dont on distinguait difficilement le sommet, celui-ci étant perdu parmi des enfilements rocheux.

C’étaient les derniers rayons du soleil couchant. Très vite celui-ci allait rougeoyer et disparaître derrière la barre rocheuse. Il fallait vite le saisir dans le regard, en profiter une dernière fois au maximum car Lucas allait repartir vers la grande ville et il ne le verrait plus ainsi pendant longtemps.

Tout-à-coup il se sentit envahi d’un immense amour. Il n’avait encore jamais ressenti cela. Une joie immense déferla en lui. Elle venait du soleil, il en était sûr. Mais qu’était-ce ? Le soleil n’était pas une personne. Cette effusion d’amour intense demeura encore quelques minutes, même après la disparition du soleil. Quelque chose s’était manifesté en lui. Il y avait une présence dans l’infini.

Coucher de soleil

 

Depuis sa petite enfance, Lucas avait bien souvent vu le soleil se coucher derrière les montagnes, mais aussi à l’horizon de la mer. Le soleil agissait ponctuellement. Il se couchait toujours, même si des nuages ou la pluie l’empêchaient de se montrer.

Mais jamais Lucas n’avait jusqu’ici ressenti une présence dans le soleil. Il avait bien une petite amie comme tous ses copains, mais le sentiment qu’il éprouvait pour elle n’atteignait pas la profondeur de cet amour qu’il venait de découvrir.

Au lycée, il avait appris qu’un pharaon dans l’ancienne Égypte, nommé Akhenaton, avait décrété l’existence d’un dieu unique se trouvant dans le soleil. Il l’avait appelé Aton et avait supprimé tous les autres dieux.

Mais pourquoi un dieu dans le soleil et pas dans les étoiles, dans la mer ou sur les montagnes ? Si ce dieu était unique il devait être partout.

Lucas avait-il rencontré le dieu d’Akhenaton ? Mais ce dieu-là était un dieu-objet privé de sentiment, autoritaire, exigeant, à l’image d’Akhenaton lui-même ou alors celui-ci n’avait pas compris ou pas accueilli le message d’amour glissé dans le soleil par Aton.

Lucas n’avait reçu aucune religion, ses parents étant athées. Cela ne lui manquait pas. Au contraire, les religions, pour lui, servaient souvent de prétexte pour engendrer des guerres, des persécutions, des dictatures, quand elles n’entretenaient pas le racisme. La seule lumière qu’elles apportaient c’était l’affirmation d’une vie après la mort, mais cette affirmation posait aussi question à Lucas.

Il revint le lendemain vers la montagne et leva à nouveau les yeux vers la barre rocheuse où le soleil disparaissait. Mais la Présence n’y était plus. Avait-il rêvé ? Le temps s’était couvert et peut-être la Présence ne pouvait-elle pas percer les nuages. Cependant, en préparant sa valise en vue de son départ il la sentit à nouveau en lui, aimante et fugitive. Etait-elle vraiment dans le soleil ?

Lucas fut heureux de retrouver sa petite sœur Myrtille. Elle s’appelait comme cette baie sauvage des montagnes qu’il aimait cueillir et qui lui rappelait chaque fois ses vacances en Savoie.

Il fut heureux de retrouver le lycée et d’avoir à travailler en vue du baccalauréat, non seulement pour obtenir le diplôme mais pour acquérir de plus amples connaissances. Avec cette découverte d’un dieu dans le soleil, son désir de connaissance s’était accru. Et à cette pensée il ressentit à nouveau en lui la mystérieuse Présence. Il n’en avait parlé à personne, même pas à sa mère. Il ne voulait pas l’inquiéter car il craignait qu’elle crût son esprit un peu dérangé.

Les vacances d’hiver approchaient et les couchers de soleil se faisaient de plus en plus tôt ; et surtout de plus en plus rares, la météo ne s’y prêtant pas. Et bien que Lucas n’habitât pas très loin de la mer il n’avait pu en voir un seul à l’horizon.

Pour lui, Noël c’était les cadeaux et l’occasion de repas de fêtes. Quant à la réunion familiale, il y manquerait toujours sa mère. Il lui téléphonait longuement ce jour-là, mais ce n’était pas comme s’il se trouvait auprès d’elle. Pourtant, Noël était la naissance d’un enfant entouré de son père et de sa mère.

Le lendemain de Noël, il eut envie d’aller voir cet enfant. Il se dirigea vers une de ces églises de banlieue où les crèches étaient souvent confectionnées par les quelques paroissiens âgés qui la fréquentaient encore, comme si Dieu n’avait plus que leurs mains ridées et aimantes pour remettre entre elles Sa Création.

Lucas fut tout de suite attiré par la représentation de cet enfant couché sur la paille. Il se sentit devenir encore plus petit que lui, tandis qu’une onde de compassion le traversait. À nouveau la Présence se faisait sentir.

Alors une voix, venue il ne savait d’où, se fit entendre : « Le soleil symbolise la lumière, mais Dieu est né dans les ténèbres. Tu ne le trouveras ni dans la mer, ni sur les montagnes, ni dans le soleil lui-même. Il t’a invité à faire ce chemin dans la lumière car c’est aussi le chemin de ton cœur. C’est aussi le chemin du peuple de Dieu. Sur internetcherche le mot Bible et tu trouveras la clé de cette Présence que tu as découverte dans le soleil. Les réponses sont dans les textes. Retourne chez toi. Tu as ton père, Myrtille, la maman de Myrtille et ta propre maman, si près malgré la distance. Eux aussi feront l’expérience du soleil ; si ce n’est dans ce monde ce sera dans l’autre, le nôtre. Nous sommes si nombreux ici. »

« Qui es-tu ? », murmura Lucas

Mais ces mots résonnèrent dans l’église vide et froide sans recevoir de réponse.

Dès la rentrée, Lucas s’était empressé de chercher sur internet les mots soleil, montagne, mer et même arbre car, un jour d’automne à la campagne avec Myrtille, il avait vu le soleil couchant comme prisonnier des branches d’un arbre à-demi nu ; et à nouveau il avait ressenti la Présence lui adresser comme un clin d’œil. Mais internet ne parlait pas de dieu, ni dans le soleil ni dans tous ces éléments, quel que soit l’endroit où le soleil se couchait.

Lucas quitta l’église et fit comme la voix le lui avait indiqué.

Sur internet il trouva le passage du « buisson ardent », ce buisson brûlant sans se consumer où Dieu se révèle à Moïse sur la montagne de l’Horeb (Exode 3,2-6). Et il pensa au soleil se couchant sur la « Savoyarde », puis au soleil enflammé dans l’arbre et qui lui faisait signe. Il trouva ensuite le passage du prophète Élie dans lequel il est dit : « Dieu n’était pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu... Dieu était seulement dans une brise légère ». (1Rois 19,11-13)

Alors en lui tout s’éclaircit.

L’ouragan, le tremblement de terre, le feu étaient des manifestations se déclarant toujours localement et violemment. Mais Dieu ne se trouvait jamais dans un seul lieu. La brise légère seule pouvait se diffuser partout et baigner toute la terre sans faire violence. La brise légère était à l’image du soleil qui, lui aussi, pouvait se répandre et illuminer toute la terre. La brise légère comme le soleil symbolisait cet amour infini qui pouvait se manifester quel que soit le lieu ou la personne. Et seul cet amour inégalable donnait une identité à Dieu. Comment le monde pouvait-il ignorer tout cela ?

Un enfant était né, portant ce même amour en lui, mais si peu de gens s’en étaient aperçu… Il restait couché sur la paille dans l’obscurité d’une église tendant sans fin ses petits bras dans un geste d’accueil.

Moïse, Élie, Jésus avaient emprunté le même chemin que le sien : un chemin vers la lumière, un chemin vers eux-mêmes, un chemin aussi vers l’infini.

Une grande sérénité s’était faite en lui : Lucas venait de se rendre compte qu’il avait toujours eu une âme et qu’il venait d’en acquérir un peu plus.

Pouvait-il rêver plus beau cadeau de Noël ?

C’était un don de ce Dieu du ciel qui se manifestait en lui et dont il savait qu’il n’aurait de cesse d’en rechercher et d’en affiner le lien au cours de son existence, à l’exemple des prophètes.

Son âme restée longtemps âme d’enfant était brusquement devenue adulte.

Christiane Guès

Publié dans Fioretti

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Christiane Guès 31/12/2012 17:23


@Robert Kaufmann
J’ai plusieurs fois fait l’expérience du soleil à chaque évènement important survenant dans mon existence. Cela se produit comme dans ce conte à l’instant où le soleil se couche car on ne peut
pas regarder le soleil lorsqu’il brille de tous ses feux sans devenir aveugle. Cela rejoint cette parole de la Bible qui dit : « On ne peut pas voir Dieu sans mourir ».
Dans ce conte il faut penser que Lucas était déjà en recherche lorsqu’il a levé les yeux vers le soleil couchant sur la montagne. Peut-être recherchait-il depuis longtemps à apercevoir le dernier
rayon du soleil, ce rayon vert dont parle Jules Verne dans un de ses livres ? Il y a d’ailleurs un symbolisme de Vie très fort le fait que le dernier rayon du soleil couchant (vu et vérifié par
certains et uniquement sur la mer) soit vert, le vert étant la couleur du renouveau.
Je n’ai pas cité les Incas qui adoraient le soleil. Mais cela m’amène à penser qu’il y a une vérité dans chaque religion que la terre porte  ou qu’elle a portée depuis le début des temps,
depuis qu’on a trouvé des restes alimentaires dans certains foyers allumés par les hommes de Cro-Magnon.
Oui, bien sûr c’est donné gratuitement. Mais comme à l’inverse pour un acte malveillant, être l’objet d’une bonne manière gratuite nous fait toujours poser cette question : Pourquoi cela
m’arrive-t-il à moi ? On a tellement un principe d’égalité inscrit en nous ne serait-ce que par le processus de la naissance et surtout par l’universalité de la mort biologique, qu’on arrive mal
à assumer un don particulier et gratuit. Et puis on a peur de passer pour un esprit « illuminé » dans tout le sens du terme comme je l’ai dit pour Lucas.
Mais merci pour votre sympathique commentaire
Christiane Guès

Robert Kaufmann 28/12/2012 12:28


Qu'ajouter à une si jolie réflexion, alimentée sans doute par une expérience      


personnelle ?....


Akhenaton avait sans doute eu l'intuition de ce que le scientifique athée d'aujourd'hui ne contredirait pas= les rayons du soleil, c'est la Vie !


Mais ce cadeau gratuit, comme tout ce qui est gratuit, faut-il s'étonner que beaucoup ne le reconnaissent pas ?


Bienheureux Ceux qui ont su Le découvrir à travers les branches dénudées de l'arbre ! 


Robert Kaufmann