Des “aubes navrantes” à “l’épiphanie du visage”

Publié le par G&S

 

Depuis des lustres, le discours sur la crise est un passage obligé de toute réflexion sociologique et politique. L’actualité nous affronte à deux questions majeures : celle du rapport à l’argent avec la crise financière, celle du rapport au temps avec la réforme du régime des retraites. Personne ne conteste la nécessité de révisions profondes dans ces deux domaines, mais tout le monde pense que c’est principalement à « d’autres », qu’ils s’appellent « l’État », « les riches » ou « la croissance » de faire les efforts nécessaires. Nos médias sont remplis de tribunes de militants de la réforme… mais de la réforme des autres !

Certes, il est évident qu’une meilleure gestion des services publics et une plus grande justice fiscale sont plus que jamais d’actualité. Mais au-delà de ces indispensables réformes, il y a la nécessité de la prise de conscience du changement du paradigme plus ou moins conscient sur lequel fonctionnent nos sociétés.

La crise actuelle touche en effet au socle de nos institutions. Elle fait surgir la panique de l’individu orphelin d’une croissance économique et d’un sens de l’histoire qui le dispensaient d’être sujet et citoyen. L’écroulement des sociétés communistes et la montée du chômage et de l’exclusion en Occident arrachent brutalement l’individu à ce sommeil du sens, dans ce que le poète Arthur Rimbaud nomme des « aubes navrantes » 1 en lieu et place des « lendemains qui chantent » si souvent annoncés.

Cette phase de désenchantement peut conduire aux pires régressions identitaires, intégristes ou sectaires ou, pour ceux qui le peuvent, au refuge dans lecocooning de militants désabusés. D’où les dérives fondamentalistes, claniques, nationalistes ou sectaires dans lesquelles l’individu aux abois pense trouver chaleur humaine et sens de la vie.

Les mutations institutionnelles n’ont d’efficacité que dans la mesure où chacun travaille à ce que René Macaire appelait sa propre « mutance » 2. Dans l’ordre humain, il n’y a pas de transformation durable de la société qui puisse faire l’impasse de la transformation de soi. C’est la leçon de l’échec de toutes les révolutions totalitaires qui ont cru pouvoir accoucher au forceps d’une nouvelle société.

Réformer les institutions financières et les régimes de retraites suppose d’abord que soient remis en cause le fait que l’argent soit la seule mesure de l’activité économique et que la vieillesse soit pour nous une charge et non une autre modalité de l’échange social. La cité démocratique est celle où l’être humain reconnaît l’autre, non pas d’abord comme répertorié dans un dispositif, mais comme un sujet porteur de signification. Voici le déplacement majeur à effectuer : devenir un acteur de « reconnaissance » sociétale, c’est-à-dire, au-delà de la tolérance minimale, remercier l’autre d’exister dans sa singularité qui m’oblige à inventer la mienne. C’est ce que le philosophe Emmanuel Levinas appelle : « l’épiphanie du visage ».

Tous les savoirs scientifiques et les managements sociétaux ne suppléeront jamais l’acte libre et créateur par lequel un être humain pose l’autre et se pose lui-même comme quête de sens. Les situations de crise, en nous confrontant à l’urgence, nous renvoient à cette exigence dont nulle administration bienveillante ou nul savoir performant ne sauraient nous dispenser.

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 11.09.10

1 - Arthur Rimbaud : Le Bateau ivre, vers 89.
2
- René Macaire : La mutance  Éditions de l’Harmattan 1989

Publié dans Signes des temps

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