Défendons-nous contre l’accumulation des connaissances !

Publié le par G&S

Une fois encore, un gouvernement engage une réforme du système de formation aussi bien initiale que continue.

Les différentes propositions de modification des rythmes scolaires, des programmes, des accès à la formation continue ne sauraient faire oublier la question de fond que l’on pourrait formuler ainsi : dans un temps où les savoirs ne cessent de s'étendre et de se renouveler, il est impératif que les citoyens acquièrent les capacités d’y faire face tout au long de leur vie. Le goût d'inventer, les capacités à faire front aux multiples imprévus de la vie, l’apprentissage du travail coopératif devraient se situer au cœur des processus de formation.

Gaston Berger, philosophe et directeur des enseignements supérieurs au Ministère de l’Éducation Nationale de 1953 à 1960 développait déjà cette nécessité. Il écrivait : « Nous sommes dans un monde où il n'y aura bientôt plus de place que pour les inventeurs. Je crois que nous commettrions plus d'une faute si nous cachions à nos enfants que le monde dans lequel ils s'engagent n'est pas un monde assuré, en dépit de toutes les garanties que nous pourrons leur donner, si nous ne leur disions pas que ce qui a disparu définitivement du monde, c'est la tranquillité, une situation tranquille, un avenir tranquille » 1.

Aux éternels concepteurs de programmes jamais assez complets et aux fabricants de dispositifs chers à l'administration française, Berger rappelle qu'« il est urgent de se défendre contre l'accumulation des connaissances, si parfaitement symétrique de l'embouteillage de nos rues et de nos routes » 2.

Tel était bien l'enjeu de l'éducation permanente dont les promoteurs, comme Jacques Delors, ont été des proches de Gaston Berger. Dans un de ses ouvrages, il dit sa déception du devenir de l'éducation permanente « envahie par la pression de l'économie » et son regret de la « domination de la formation professionnelle sur la conception générale de l'éducation ». Pour Jacques Delors, le sens de l'éducation permanente est de permettre que « chacun puisse mieux se connaître et par conséquent être mieux à même de faire face aux situations déstabilisantes qui peuvent se produire dans la vie privée comme dans la vie professionnelle » 3. Alors que la Loi de 1971 sur la formation professionnelle continue faisait le pari que les partenaires sociaux seraient facteurs d'inventivité en favorisant l'articulation de la formation professionnelle et de l'éducation permanente, il faut bien constater qu’ils ont trop souvent méconnu cette ambition.

L’évolution de sociétés modernes conduit de plus en plus chaque être humain à traverser au cours de sa vie des crises, tant au plan personnel que professionnel. Une crise est une situation qui oblige non plus à répéter, mais à choisir et à inventer. Et c’est à cela que doit d’abord préparer notre système éducatif.

Citons encore Gaston Berger : « Nous avons laissé loin derrière nous l'ère de l'esclave, pendant laquelle l'homme était à la fois celui qui fournissait la force motrice et celui qui la dirigeait. Nous avons aussi dépassé le stade du conducteur qui utilisait la force de l'animal ou de la vapeur et s'appliquait simplement à donner au mouvement une direction convenable. Nous sommes en train de dépasser la période du contrôleur qui a seulement pour tâche de surveiller l'exécution du travail, de rectifier les écarts et de parer aux accidents. La machine est de plus en plus capable de se contrôler. Au stade où nous sommes il nous faut des inventeurs, soit pour la recherche fondamentale, soit pour la transformation des vérités scientifiques en règles techniques, soit pour la création administrative ou sociale. Ce sont ces inventeurs que la formation doit promouvoir » 4.

Bernard Ginisty

1 – Gaston Berger : L'homme moderne et son éducation, Presses Universitaires de France 1962, pp.144-145
2 – Gaston Berger : Phénoménologie du temps et prospective, P.U.F. 1964, p. 226
3 – Jacques Delors : L'unité d'un homme, Éditions Odile Jacob, Paris 1994, pp. 342-345
4 – Gaston Berger : L'homme moderne et son éducation, op. cit. p.117

Publié dans Réflexions en chemin

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Francine Bouichou-Orsini 04/05/2013 20:08


Bernard Ginisty s’élève contre l’accumulation des connaissances et dans son 2ème commentaire,  le Voyageur déplore le caractère statique de
l’enseignement scolaire : c’est apprendre à apprendre qu’il faut privilégier. Ces deux commentaires aboutissent à dévoiler un même danger :
lorsque apprendre fonctionne comme un enregistrement passif, il en résulte une trace superficielle et  fragile…


Les processus d’apprentissage ne deviennent personnalisés et productifs que s’ils sont mis en œuvre par des questions, des attentes actives liées à une curiosité maintenue en éveil. C’est vrai
quels que soient les domaines de connaissances concernés ; c’est vrai aussi pour la connaissance d’autrui. Et enfin, c’est vrai pour la foi religieuse. Ainsi, de nombreux contresens seraient
à relever parmi les attitudes éducatives qui tendent à chosifier  les connaissances.


Pour le domaine de la foi en Dieu, l’Eglise ferait bien de réduire l’importance du rituel et des dogmes pour demeurer fidèle à l’esprit des paraboles racontées Jésus. Par là, l’Eglise
s’affirmerait  fidèle à l’attente de ce  Dieu incarné qui valorise la liberté et la dignité d’un homme
auquel Il n’a jamais tenté de s’imposer, au cours de sa trajectoire  terrestre. Cette trajectoire, non définie, serait susceptible d’évoluer
grandement  pour accéder mystérieusement au niveau divin, au terme d’un libre engagement.


Francine Bouichou-Orsini


 

Le Voyageur 03/05/2013 18:55


C'est  « apprendre à apprendre » Qu'il faudrait privilégier.


Et ceci à chaque niveau, de l'élève à la petite école, jusqu'à l'enseignant universitaire. Tous ces gens savent faire étalage de leurs connaissances. Mais « apprendre à apprendre » c'est encore
tout autre chose…


Peut-être qu'un jour il aura des pédagogues dans l'éducation nationale…


Sait-on jamais ! On a encore le droit de rêver !