De la « vacance » à la « présence »

Publié le par G&S

Beaucoup d’entre nous viennent de connaître une période plus moins longue de vacances et s’apprêtent à reprendre le cours habituel des travaux et des jours.

La « vacance » n’est pas seulement l’absence des normes habituelles de l’emploi du temps, mais une disponibilité pour s’ouvrir à l’inconnu et à l’inattendu. Ce temps est souvent utilisé pour de nouvelles activités physiques, intellectuelles ou artistiques comme aussi pour des périodes de ressourcement spirituel.

S’agit-il d’une parenthèse propre à nous distraire et à nous évader de la banalité du quotidien ou bien d’une ouverture à de nouveaux horizons propres à élargir le sens de nos vies ? Autrement dit, comment vivre à la fois la vulnérabilité, l’accueil à ce qui arrive et surprend, et construire le vivre ensemble des hommes dans les lourdeurs du réel ? Trop souvent, ces dimensions de l’existence humaine apparaissent contradictoires. Pour certains, il faudrait s’immerger entièrement dans les combats économiques et politiques, et si la recherche artistique ou spirituelle vous habite vous devenez vite un militant suspect. Pour d’autres, il ne serait possible de vivre la quête de l’essentiel qu’à l’abri des turbulences de la société des hommes.

Le christianisme, religion de l’Incarnation, refuse cette dichotomie. La dimension mystique y est vécue non dans un arrière monde, mais comme l’épreuve extrême du réel : l’effort de dépasser les représentations pour vivre la présence. Comme l’écrit Maurice Clavel, il s’agit de « renoncer à jouer le douanier de ses frontières » 1 et accepter la surprise et parfois, aussi, la défaite de nos laborieuses constructions.

Loin de s’épanouir dans une paisible sagesse, la vie spirituelle est de l’ordre de l’affrontement. Sa meilleure illustration nous est donnée dans le fameux texte biblique du combat de Jacob avec l'Ange 2. Toute la nuit, Jacob lutte avec celui qui le bouscule jusqu’à l’aurore. De ce corps-à-corps, il sort boiteux, mais vivant. Par-delà le mensonge lisse des carrières qui se donnent comme l'idéal de la condition humaine, les blessures de celui qui se laisse sans cesse appeler à naître tracent le chemin de la vérité de l’homme. Par-delà les lourdeurs de l'avoir, de l'habitude et des sécurités, il s’agit de se recevoir à chaque instant et d’accueillir le monde dans son incessante nativité.

Pour exprimer cette traversée du réel, les mystiques des grandes traditions religieuses quittent les catégories théologiques ou dogmatiques qui les ont portées pour le langage de la poésie. Le travail de « poésie », au sens fort du poïeïn grec qui évoque le travail créateur de l’artisan, indique un engagement sociétal qui ne soit pas un enlisement. C’est ce qu’exprime avec bonheur le poète contemporain Yves Bonnefoy : « La poésie est notre rencontre de ce qui est non comme une idée, une représentation mentale, éloignée de nous par nos concepts mêmes, mais comme, pleinement, immédiatement, présence. (...) Or vivre ainsi la présence autour de soi, c’est aussi l’éprouver dans les personnes. Au lieu de leur substituer une idée de ce qu’elles sont, de les soumettre à des lois, voire à une idéologie, les voici présentes, elles ont retrouvé leur droit à être. (...) La poésie vécue comme poésie, c’est le désir et l’agent de l’instauration démocratique qui peut seule sauver le monde » 3.

En ce temps de reprise des activités professionnelles, je ne saurais formuler de meilleur vœu que celui de les vivre comme un travail « poétique » de présence aux êtres et aux choses.

Bernard Ginisty

1 –  Maurice Clavel, Ce que je crois, Éditions Grasset, 1975, page 277
2 –  Livre de la Genèse 33,24-32
3 –  Yves Bonnefoy, La poésie peut sauver le monde dans Le Monde de l’éducation septembre 1999

Publié dans Signes des temps

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Térèse 03/09/2012 22:52


Etre présent à soi, aux autres, au monde, n'est-ce pas le 'présent' le plus précieux que l'on puisse s'offrir et offrir, le plus simple et peut-être parfois justement le plus difficile...


Merci pour vos textes que je lis toujours avec bonheur et intérêt. Térèse