De la soumission aux « maîtres » à l’aventure du « naître »

Publié le par G&S

Les Chrétiens viennent d’entrer dans le carême. Ce temps est celui du désert, non pas celui de la fuite, mais de la confrontation avec ses « démons ». C’est pourquoi, le premier dimanche de carême, la liturgie invite à relire le récit des quarante jours du Christ allé au désert pour, dit le texte, « être tenté par le diable ». Le tentateur lui propose d’échapper à la condition humaine pour satisfaire les pulsions de pouvoir et de jouissance, car il pressent chez Jésus une grande force spirituelle. Ces tentations peuvent se résumer dans une seule, celle de l’idolâtrie contre laquelle tous les prophètes de l’histoire du peuple juif n’ont cessé de lutter.

La source la plus profonde de l’idolâtrie réside dans l’arrêt du dynamisme de la personne qui se laisse fasciner par une possession ou une conceptualisation lui faisant renier son Dieu intérieur qui le pousse sans cesse à évoluer. L’idolâtre s’efforce de croire, contre le mouvement le plus profond de l’être, qu’il est « arrivé ». Cette expression salue, dans nos sociétés ceux qui ont fait une « belle carrière ». Ils sont « arrivés », ce qui se traduit par les colifichets signes de cette « arrêt » : décorations, possessions, relations. Nos sociétés très médiatiques tendent ainsi à nous réduire à devenir les fonctionnaires de notre look et les artisans besogneux de notre identification aux belles images que déverse à longueur de journée la publicité.

Levinas---Totalite-et-infini.jpgComment échapper à cette répétition indéfinie des stéréotypes de la pensée unique, caractéristique de toute idolâtrie, sinon par des ruptures que permet le séjour au désert ? Toute rupture est aussi une naissance. Nous avons dû quitter la protection et le confort du ventre maternel pour nous risquer dans l’immensité du monde. L’idolâtrie n’est pas autre chose que la tentation de porter à l’absolu telle ou telle matrice qui nous permet de vivre à certains moments, mais qui ne peut être que provisoire. C’est donc à un processus permanent de naissance que nous sommes sans cesse appelés sous peine, comme l’écrit Emmanuel Levinas, « de revenir à soi, plus vieux, c’est-à-dire encombré de soi. » 1

Toutes les grandes voies spirituelles insistent sur ces « secondes naissances », quand, fatigué du culte des idoles, l’homme commence à lâcher prise. C’est le message de Jésus à un « maître en Israël », Nicodème, qui vient prudemment de nuit rencontrer celui qui lui pose question par rapport à ses certitudes d’homme « arrivé ». Or, bien loin d’entrer dans des discussions théologiques ou dogmatiques, le Christ lui apprend une chose radicale qu’il méconnaît, à savoir qu’il faut « renaître » : « Il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut ; tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’esprit » 2. Au lieu de proposer de fignoler une théorie ou d’améliorer des institutions, le Christ invite Nicodème à « naître de nouveau ». Devant cette proposition, le « maître en Israël » s’interroge, inquiet, invoquant son âge pour ne pas évoluer et sa peur de la régression pour ne pas renaître. 3

Les crises majeures de nos sociétés résultent de leur crispation idolâtre qui tend à réduire l’existence à des quantités d’années, d’argent, de pouvoir, de jouissances. Si le christianisme est autre chose qu’un vague décor émotif pour le crépuscule d’un Occident tétanisé, tel un vieillard possessif, sur ses conquêtes et ses délectations moroses, il peut une fois encore annoncer les chemins vers de nouvelles naissances. Pour les Chrétiens, le temps de carême ne constitue pas une somme de prouesses ascétiques, mais un temps de dépouillement nécessaire pour accueillir, à Pâques, la grâce de la Résurrection. Et passer ainsi de la soumission aux idoles qui se donnent pour des « maîtres » au risque de l’aventure de « naître ».

Bernard Ginisty

1 – Emmanuel LEVINAS : Totalité et Infini. Martinus Nijhoff publishers, 1984, page 17.

2 – Évangile de Jean, 3,7-8

3 – « Nicodème lui dit : “ Comment un homme pourrait-il naître s’il est vieux ? Pourrait-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère et naître ? ” » Idem, verset 4.

Publié dans Signes des temps

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Francine Bouichou-Orsini 22/03/2011 16:47



B. Ginisty et C. Cursol expriment la même idée, mais exprimée sous des termes diférents.


S'arrêter à une prise de pouvoir, c'est emprisonner la foi dans les limites d'un moment particulier, la figer, alors qu'elle est appelée à une rennaissan perpétuelle.
Cette renaissance s'effectue sous le contrôlede notre liberté, soucieuse d'une écoute permanente à l'Esprit, à travers la nouveauté  incessante,  autour de nous et en nous,
dans l'intime et dans l'universel environnant.


J. Moingt exprime ainsi cette idée : "les fidèles vont de plus en plus ressentir qu'être chrétien n'est pas autre chose que d'être homme, une manière particulière mais authentique d'être homme
(...) en prenant la responsabilité de leur être-homme et du destin de l'humanité, de sa marche en avant. (...) une relative sécularisation de la vie chrétienne est en train de se faire"
(Croire quand même, p. 187). Et c'est en cela que le christianisme dépasse les cadres ordinaires d'une religion et, à plus forte raisons, au danger des sectes.


Francine Bouichou-Orsini



clemence cursol 17/03/2011 17:20



je dirai plus simplement que les tentatipons du Christ au désert illustrent la lutte de chacun avec la tentation du pouvoir. On n'oubliera pas de considérer la quatrième
tentation du Christ , la parabole de la femme adultère , sans doute à tort déplacée vers  l'Evangile de Jean, où il s'agit encore , non pas d'une histoire de sexe ( l'Eglise voit du sexe
partout) mais bien de la tentation faite à Jésus de se montrer supérieur à Moïse,  dont la Loi exige la lapidation des femmes adultères.


clémence cursol