De la fraîcheur de cave d'un tombeau

Publié le par G&S

de Erri De Luca
Noyau d'olive – Collection Folio p. 30-35


Erri-de-luca.jpgSe détacher du corps a été toute une lutte. Elle ne voulait pas mourir cette chair de trente ans, pleine de santé et d'amour. Eux, de l'extérieur, ils tiraient ma vie à force de coups de fouet et de clous, moi je poussais à coups de pied et rien, elle ne voulait pas, elle ne s'en allait pas ta création plantée si fort. (...)

J'ai obéi. J'ai renoncé à ma volonté de vieillir, pour monter sur le bois romain du supplice, pour mourir sous les yeux de soldats étrangers qui se partageaient mes vêtements.

Du moins de là-haut, ai-je regardé les toits de Jérusalem. Pierre, lui, devra en plus mourir dans la ville des assassins.

Maintenant, je peux m'arrêter pour régler quelques comptes avant la prochaine violence, la résurrection. Cette fois aussi, je serai le premier à inaugurer l'expérience. Pendant le temps bien rempli de ma mission, j'ai voulu monter une autre possibilité de rachat. La révolution ne porte aucun fruit quand elle n'est que politique. Les faibles, les pauvres, les offensés doivent s'armer d'autre chose. Seule une révolte d'âmes en flammes, d'êtres sans défense passionnés de sainteté peut déloger de leurs trônes les multiples Rome du monde. Les agitateurs de mon peuple, les courageux zélotes, se trompent : ce n'est pas avec les armes de David, mais avec ses psaumes qu'il est possible de gagner. (...)

J'ai prêché et démontré ceci : se détourner de la puissance politique, déchaîner celle qui est intérieure, la violence d'une vie humble qui ne craint pas de se perdre, qui accepte le risque de témoigner. Seul le péril d'amour, dur seulement envers soi-même mais docile pour autrui, entraîne vers une vie nouvelle. Abattre Rome sera alors un petit effet secondaire de ce nouvel amour. (...)

Rome tombera, captivée plus que vaincue par la bonne nouvelle. Elle tombera par une contagion d'amour entre ses habitants, désarmée de l'intérieur. Son saccage sera une formalité de l'histoire, par rapport à sa conversion, à la révolution intérieure des âmes. (...)

En attendant, moi je suis tombé, battu par les pouvoirs, comme n'importe lequel des révolutionnaires. (...) Des actions audacieuses de Barabbas, aucune ne restera en mémoire, pas même une seule. (...)

Aujourd'hui, lui est libre et moi je suis dans cette excavation sèche offerte par Joseph d'Arimathie. Barabbas a été le préféré et c'est juste ainsi. Dans des temps de révolte, la vie courte des armes est plus populaire. La mienne est plus lente. Peut-être m'ont-ils accusé tout bonnement pour le sauver, pour donner en échange à Pilate un plus dangereux ennemi de Rome. Ils ne sauront jamais combien ils ont raison. Moi je suis l'ennemi des empires et je les renverserai.

Mon agonie forcée sur une obscène potence fera de cette machine de mort un symbole d'amour. Mes bras grands ouverts par les clous resteront jusqu'à la fin des étreintes. Pas maintenant : je vous annonce une autre Pessah/Pâque ; je vous attends au tournant des résurrections, après la mienne les vôtres. Nous nous rencontrerons ici, vous y viendrez.

 

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Publié dans Fioretti

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