De « l’arrogance » à la responsabilité

Publié le par G&S

Les temps de crises conduisent chacun d’entre nous à faire l’épreuve de ce que nous considérons comme essentiel et par là, nous confrontent à notre identité. Celle-ci ne passe pas d’abord par l’appartenance à un clan, la faveur des magazines ou celle du prince, mais elle s’exprime dans notre capacité à assumer nos responsabilités tant au plan privé que dans l’espace public.

Le philosophe et penseur talmudiste, Emmanuel Levinas, n’a cessé de voir dans cette responsabilité la source de l’identité humaine. Au « je pense donc je suis » de Descartes, il substitue « je suis responsable, donc je suis ». Pour lui, l’identité ne vient pas de l’appartenance à une culture, à une idéologie, à une religion ou à une nation, mais de ce qu’il appelle, reprenant un terme biblique, « l’élection » qu’il définit comme la responsabilité inconditionnelle pour autrui :

« Où est mon unicité ? écrit-il. Au moment où je suis responsable de l’autre, je suis unique. Je suis unique en tant qu’irremplaçable, en tant qu’élu pour répondre de lui. Responsabilité vécue comme élection. (...) J’ai appelé cette unicité du moi dans la responsabilité, son élection. Dans une grande mesure, bien entendu, il y a ici le rappel de l’élection dont il est question dans la Bible. C’est pensé comme l’ultime secret de ma subjectivité. Je suis moi, non pas en tant que maître qui embrasse le monde et qui le domine, mais en tant qu’appelé d’une manière incessible, dans l’impossibilité de refuser cette élection » 1.

Analysant la naissance de la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, Paul Ricœur remarque qu’elle est contemporaine de la grande crise bancaire de 1929. À nouveau, aujourd’hui, les évidences économiques et financières sont remises en cause. Dans cette situation les attitudes fondamentales qu’il propose restent d’une grande actualité pour ouvrir un chemin à la responsabilité. « J’aime beaucoup, écrit-il, la formule de Simone Veil qui parle des quatre négations : ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas humilier les malheureux » 2. Ces quatre refus définissent les voies de l’exercice d’une action citoyenne en temps de crise :

- Ne pas transformer son confort institutionnalisé en argument politique,
- Éviter les vénérations médiatiques pour le pouvoir et l’argent,
- Refuser le manichéisme qui voudrait que le bien et le mal suivent les frontières des partis politiques, des idéologies, des religions ou des nations,
- Être présent auprès des exclus.

Nous entrons dans la période de campagne des élections présidentielles. Les deux principaux candidats que désignent les sondages se font mutuellement des procès « d’arrogance ». Il reste à souhaiter que ceux qui se présentent à nos suffrages évitent cette arrogance au profit de ce chemin de responsabilité.

Bernard Ginisty

1 – Emmanuel Levinas in Emmanuel Levinas, qui êtes-vous ?. Entretiens avec François Poirié. Éditions de la Manufacture, 1987, pages115-116

2 – Paul Ricœur : Entretien avec François EWALD in Magazine Littéraire, n°390, septembre 2000, page 26.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 03/02/2012 22:13


Dans les grandes lignes,on ne peut qu'approuver !


Sans occulter toutefois que se présenter devant les électeurs sans un petit bouquet de promesses parsemé d'une pincée de démagogie,c'est diminuer ses chances de succès.


R.kaufmann