Création et incarnation : la vision des prophètes de la Bible (1)

Publié le par G&S

Quelle que soit la Bible que l'on ouvre, les écrits prophétiques se situent entre le Pentateuque – et sa première partie la Genèse – et le Nouveau Testament, en quelque sorte « entre création et incarnation », si l'on se limite à une interprétation événementielle de ces deux termes. La Bible hébraïque les rend plus « proches de la création », puisqu'ils sont rassemblés avec les livres historiques dans un ensemble appelé « les inspirés » tout de suite après le Pentateuque. Les bibles chrétiennes (à l'exception de la TOB) les « rapprochent de l'incarnation », puisqu'on trouve les prophètes juste avant le Nouveau Testament.

Mais cette position des écrits des prophètes dans les différentes Bibles n'est évidemment pas la seule raison du rapprochement effectué dans ce texte entre prophète et création d'un côté, prophète et incarnation de l'autre. En effet, le prophète biblique a un rapport avec l'une et avec l'autre, même si dans nos mémoires, le prophète est plus souvent le « prophète de malheur » que le prophète de l'espérance que nous évoquent les mots de création et d'incarnation.

On pourrait trouver conforme à la logique chronologique (celle de l'histoire biblique telle qu'elle nous est racontée) de commencer par la création et son rapport au prophétisme. Mais, d'une part, l'ordre des livres de la Bible n'est pas l'ordre de leur écriture : on sait maintenant de façon quasi certaine qu'une partie de la Genèse est postérieure à nombre d’écrits prophétiques. D'autre part, la vision d'une création considérée comme un simple commencement n'est peut-être pas la façon la plus pertinente de l'envisager (voir plus bas). Enfin, en étudiant d'abord le rapport du prophète et de l'incarnation, on met inévitablement en évidence « l'événement Jésus-Christ », qui est central dans la révélation chrétienne.

Le prophète et l'incarnation

Pour mettre en parallèle le prophétisme en général et l’incarnation, il faut d'abord se poser la question : En quoi Jésus de Nazareth – reconnu comme le Messie, le Christ de Dieu et pour finir le Fils de Dieu – était-il considéré, à tort ou à raison, comme prophète ?

Jean-Baptiste dernier des prophètes ?

De nombreux textes évangéliques font allusion à un possible statut de prophète pour Jésus, mais aussi, en premier lieu, pour celui qui annonce sa venue, Jean-Baptiste. L'ouvrage de Bruno Chenu 1 nous offre un vaste aperçu de ces citations :

« Ils redoutaient la foule, car tous pensaient que Jean était réellement un prophète. » (Marc 11,32)

Jean-Baptiste vit une expérience spirituelle tout à fait comparable à celle des prophètes. Dès le sein de sa mère, il est rempli de l'Esprit-Saint (Luc 1,15) comme Isaïe :

« Le Seigneur m'a appelé dès le sein maternel, dès le ventre de ma mère, il s'est répété mon nom. » (Isaïe 49,1).

Luc utilise, à propos de Jean-Baptiste, la formule qui est répétée sans cesse dans les écrits prophétiques, en particulier chez Ézéchiel (« Le Seigneur m'adressa la parole ») :

« La parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert. »(Luc 3,2).

Et son message se résume en un mot, qui a été le leitmotiv de nombreux prophètes : la conversion. Et de quelle conversion s'agit-il ? Bien entendu pas de la conversion à une nouvelle religion (laquelle n'existait pas), mais de la conversion-retour à l’alliance établie entre Dieu et son peuple.

Jésus lui-même le reconnaît comme « plus que prophète » en citant Malachie, le dernier des prophètes de l'ancien testament :

« Alors qu'êtes-vous allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le déclare, et plus qu'un prophète. C'est celui dont il est écrit : Voici, j'envoie mon messager en avant de toi ; il préparera ton chemin devant toi. »(Matthieu 11,9-10)

Jean-Baptiste est même identifié par certains au prophète Élie, tandis que Luc identifie Jésus à ce même Élie. Jésus est-il, comme Jean-Baptiste, considéré comme prophète ?

En quoi Jésus est-il prophète ?

C'est d'abord la foule qui le désigne ainsi, en reprenant la comparaison avec Élie :

« D'autres disaient  “C'est Élie”. D'autres disaient : “C'est un prophète semblable à l'un de nos prophètes” ».(Marc 6,15)

Et lorsque Jésus demande à ses disciples l'image que l'on a de lui, les disciples répondent :

« Jean le Baptiste, pour d'autres, Élie ; pour d'autres, l'un des prophètes ».

Jésus est assimilé soit à Jean-Baptiste, dernier des prophètes, soit au prophète Élie, soit à l'un des prophètes bibliques sans autre précision. Daniel Marguerat 2 nous indique que l'allusion à Élie et même Élisée est fréquente dans l'évangile de Luc, car Jésus, Élie et Élisée ont eu tous trois une activité de guérisseur et ont été tous trois rejetés par Israël.

Si la comparaison avec le prophète Élie est fréquente, l'auteur des Actes des apôtres compare Jésus à Moïse, le Moïse libérateur de son peuple bien entendu, mais aussi le Moïse prophète (ce qui peut nous surprendre, mais que reconnaît la bible hébraïque) :

« C'est lui, Moïse, qui a dit aux Israélites : Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète comme moi » (Actes 7,37).

Le « prophète comme Moïse » est le révélateur autorisé de la parole divine. Il est à noter que Moïse et Élie sont les deux personnages (tous deux prophètes dans la tradition hébraïque) qui s’entretiennent avec Jésus lors de la scène dite de « la transfiguration ».

Lorsque Jésus« réveille » un jeune homme à Naïn, la foule, saisie de crainte, s'écrie :

« Un grand prophète s'est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple. » (Luc 7,16).

La présence du prophète Jésus est, pour la foule, synonyme de rencontre avec le Dieu d'Israël.

De même, quand Jésus entre dans Jérusalem, la foule le désigne comme «le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée » (Matthieu 21,10), et lors de la scène des disciples d'Emmaüs, donc après la résurrection, Jésus est encore considéré comme un « prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple » (Luc 24,19).

Au prophète Jésus on attribue un pouvoir en parole, mais aussi en action. C'est à la parole-action que l'on reconnaît le prophète Jésus.

Mais Jésus lui-même s'est-il désigné comme prophète ? On peut le supposer en relevant un passage de Marc : « Jésus leur disait : Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison » (Marc 6,4), dont on a fait le dicton célèbre : « nul n'est prophète en son pays ».

On peut citer cet autre passage de Luc (13,33) : « ... je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. » ou encore les versets bien connus que l'on trouve chez les trois évangélistes et qui s'appliquent probablement à Jésus lui-même : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui mets à mort les prophètes... ».

Jésus de Nazareth a donc été reconnu comme un prophète par les foules qui l'écoutaient, par ses disciples – même après la résurrection - et par lui-même.

Mais la révélation chrétienne a vu dans Jésus de Nazareth bien plus qu'un prophète : elle y a vu le Fils de Dieu, le Verbe incarné de Dieu, la Parole 3 de Dieu devenue chair. Et l'on voit que ce mot de parole est plus qu'un point commun entre Jésus et les prophètes : l'un est Parole de Dieu, les autres sont les « gueulards de Dieu » (Léon Bloy), ceux qui se laissent traverser par la parole divine pour la donner à d'autres ; parole prophétique et incarnation ne peuvent qu'entrer en résonance.

Comment caractériser le prophète ?

Le prophète, dans la lignée des nabi, des mages et des devins du Proche-Orient ancien, est un intermédiaire entre l'homme et la divinité. Le prophète hébreu est lui aussi médiateur entre Dieu et l'homme, mais il est l'homme de l'Esprit ich ha-ruah 4. L'Esprit, c'est l'Esprit de Dieu : il y a donc une certaine immanence de Dieu dans l'homme prophète, on pourrait dire une certaine « incarnation » de Dieu dans l'homme prophète. C'est une première approche.

Mais le prophète est avant tout un porte-parole : c'est la parole qui le distingue du prêtre ou du sage : « Allons mettre au point nos projets contre Jérémie ; on trouvera toujours des directives divines chez les prêtres, des conseils chez les sages, la parole chez les prophètes »(Jérémie 18,18).

Et pour Bruno Chenu, le prophète prêche plus qu'il ne prédit, proclame plus qu'il n'anticipe, c'est un « prête-voix et un porte-voix ». Le prophète est d'abord un « écoutant » capable d'entendre la parole qu'il a à retransmettre aux hommes, mais cette parole vient d'un autre, du Tout Autre.

Les écrivains bibliques ne s'y sont pas trompés, ils n'ont pas attribué les annonces prophétiques au prophète seul, mais au prophète comme relai, comme parlant « à la place de ». Le prophète est la bouche de Dieu : « Si, au lieu de paroles légères, tu en prononces de valables, ta bouche sera la mienne (Jérémie 15,19).

Abraham Heschel écrit que « le Dieu invisible devient audible » : Le Dieu dont le nom est imprononçable (remplacé par le tétragramme YHWH), le Dieu hors de portée humaine laisse entendre sa voix à travers la bouche du prophète. Bruno Chenu ajoute que « le silence de Dieu se met à parler », le Dieu silencieux et invisible se manifeste : si la bouche de Dieu est visible des hommes, n'est-ce pas le signe que Dieu commence à s'incarner ?

Cette parole a des effets inattendus sur le prophète, et parfois contradictoires. Lorsque Jérémie est à bout et ne veut plus prophétiser parce qu'il est en butte à l'hostilité de tous – le roi comme le peuple – il envisage de « démissionner », de mettre fin à sa mission : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ; mais c'était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu » (Jérémie 20,9).

Le feu de la parole divine présente dans son cœur et jusque dans ses os l'oblige à reprendre l'annonce. C'est déjà dire que cette parole prend chair dans le corps du prophète. Et pour Ézéchiel, c'est au contraire une parole de miel qui le pénètre jusque dans ses entrailles : « Il me dit: “Fils d'homme, nourris-toi et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne”. Je le mangeai : il fut dans ma bouche d'une douceur de miel. Il me dit: “Fils d'homme, va ; rends-toi auprès de la maison d'Israël et parle leur avec mes paroles” » (Ézéchiel 3,3).

Certaines traductions littérales écrivent : « ... nourris ton ventre... » : on ne peut pas mieux dire que la parole divine ingérée par Ézéchiel nourrit son corps, devient son corps : la parole devient la chair d’Ézéchiel, la parole divine s'incarne.

Non seulement la parole entendue a des effets sur le prophète, sur ses sens, sur son corps, mais elle a également un effet sur sa vie. Isaïe marche nu dans Jérusalem pour dire l'approche du malheur, Osée épouse une prostituée sacrée pour signifier au peuple qu'il se prostitue aux idoles, Jérémie incite le peuple à l'espérance en achetant un champ aux portes de Jérusalem alors que l'ennemi babylonien y est déjà. Jean-Pierre Prévost peut écrire que « l'on n'est donc pas prophète du bout des lèvres, mais dans sa chair et dans ses larmes, dans ses amours et ses échecs, dans tout ce qui fait une vie humaine... » 5

Le prophète vit la parole dans sa chair, et pour que la parole reçue atteste de son origine divine et qu'elle devienne en même temps totalement la sienne, il doit mettre en cohérence sa parole et ses actes. C'est le couple geste-parole qui constitue le message prophétique, et on pourrait dire que le messager tend à devenir le message.

Il est vrai qu'on a dit la même chose du Christ et lorsqu'on parle de Verbe devenu chair c’est en partie pour signifier « qu'il n'y a pas de distance entre le message et le messager, mais une parfaite identité […] La parole n'est plus alors quelque chose de purement verbal ; elle est un acte en même temps qu'une parole » 6. Mais ce que les prophètes ont commencé à réaliser partiellement, à savoir tendre à être à la fois message et messager pour le peuple d'Israël, Jésus l'accomplit pleinement pour tous les hommes et pour chaque homme pris dans sa singularité. Jean de La Croix l'exprime de façon plus forte et plus surprenante en disant : « En nous donnant son Fils qui est son unique Parole – car il n'en a point d'autre – Dieu nous a dit et révélé toutes choses en une seule fois par cette seule Parole et il n'a plus à parler. »

Dans cette vision, le Christ n'est pas seulement le dernier des prophètes, mais aussi la dernière et unique Parole de son Père : la révélation est terminée, il n'y en aura pas d'autre. Et commentant une lettre de Saint-Paul, il ajoute : « En quoi l’apôtre donne à entendre que Dieu est demeuré comme muet et qu'il n'a plus rien à dire, parce que ce qu'il disait par parcelles aux prophètes, il l'a tout dit en lui, en nous donnant le Tout, qui est son Fils. »

Jean de la Croix reprend le parallèle entre les prophètes et le Christ en indiquant que la parole révélée aux prophètes n'était que partielle. En donnant la totalité de sa Parole qui est son Fils, Dieu apparait à nouveau silencieux, mais ce silence n'est plus une absence comme du temps des prophètes, c'est un silence qui laisse place à la parole-action de l'homme : l'homme est appelé à devenir lui-même prophète :

« Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, […] ; oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes » (Actes 2,17-18).

On peut conclure avec Rémi Brague « qu'avec le silence de Dieu, silence bruissant de toute la Parole déjà dite, l'agir humain se trouve libéré. » et l'on voit ainsi comment l'incarnation est l’achèvement, l'accomplissement du prophétisme.

Il faut revenir sur la dernière caractéristique de la parole prophétique que l'on vient de voir, une parole qui n’est pas purement verbale, une parole qui fait événement et transforme la réalité, car une telle parole est une parole créatrice : que dit le prophète de la création ?

(fin de la 1e partie)

Pierre Locher

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