Comment Jésus est devenu Dieu

Publié le par G&S

Commentaire du livre de Frédéric Lenoir (Fayard, 2010)

Comment-Jesus-est-devenu-Dieu.jpgJe me permets de donner un avis (il n'engage que moi, comme on dit) sur ce livre de Frédéric Lenoir qui m'a plus intéressé que le précédent sur « le Christ philosophe » et qui me semble poser des questions de fond, en tous les cas au moins une question vitale, question que Jésus a lui-même posée à ses disciples : « Pour vous qui suis-je ? »(Marc 8,29) et question qui est la première phrase du livre. Frédéric Lenoir se propose de revenir sur l'histoire de cette question qui n'a cessé d'interroger les chrétiens et que l'auteur repose d'une certaine façon aux chrétiens d'aujourd'hui.

Dans une première partie, Frédéric Lenoir essaye de cerner qui était Jésus pour ses contemporains, à travers un certain nombre de sources dont, bien entendu, les lettres de Paul et les Évangiles. Les titres et sous-titres des chapitres décrivent bien ce que Frédéric Lenoir voit de la réception de Jésus par les juifs de l'époque : un homme pétri de paradoxes, un homme ordinaire, un juif pieux, un homme inclassable, un être extraordinaire, un maitre de sagesse, un personnage surnaturel, un prophète. Si pour les premiers chrétiens le titre de « Fils de Dieu » est assez bien accepté par tout le monde, la nature de cette filiation est loin d'être claire et la question, qui peut aujourd'hui nous paraître provocante, se posera pendant plusieurs siècles : Jésus, homme ou Dieu ?

Dans une deuxième partie, Frédéric Lenoir revient sur l'histoire de l'expansion du christianisme pendant les trois premiers siècles, les persécutions qu'ils subissent jusqu'au règne de Constantin et la lutte contre les « hérésies » (je mets le mot entre guillemets, car on s'aperçoit rapidement qu'il n'est pas toujours simple de trancher entre l'hérétique et l'orthodoxe).

Il faut noter aussi que pendant cette période ne se tient aucun concile œcuménique rassemblant toutes les églises, mais uniquement des synodes locaux, et que l'institution papale n'existe pas, même si l'évêque de Rome a un poids important.

Le point de départ des divergences se situe dans l'interprétation qui est faite de l'Évangile de Jean, sur lequel Frédéric Lenoir revient longuement, en particulier son prologue (cette difficulté d'interprétation reste, à mon avis, d'une grande actualité et au sein même de la présentation qu'en fait Frédéric Lenoir on peut trouver des affirmations divergentes). L'auteur résume ainsi la théologie de Saint-Jean : « le Nazaréen n'est autre que le Logos divin, la Parole de Dieu faite chair. Le Galiléen est beaucoup plus qu'un porte-parole de Dieu, il est cette Parole ». Pour les premiers théologiens du Logos tels Irénée de Lyon, Tertullien ou Origène, l'Incarnation est la clé du salut de l'homme : Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu.

C'est à cette époque qu'est fixé le canon des Écritures (seuls quatre évangiles sont retenus) et qu'apparaissent les premières confessions de foi appelées Credo : la plus ancienne, celle d'Ignace d'Antioche, deviendra après modifications, le symbole des Apôtres, antérieur par conséquent au symbole de Nicée-Constantinople, contrairement à une opinion courante.

La troisième partie, la plus importante et intitulée L'homme-Dieu, est consacrée aux conciles œcuméniques qui se sont succédés entre 325 et 451 et qui ont tenté de répondre à la question : Qui est Jésus ? Quel rapport entretient-il avec le Père et l'Esprit-Saint ? Frédéric Lenoir y aborde largement les conditions historiques et politiques de ces conciles et l'on est un peu surpris d'y découvrir l'importance du pouvoir politique sur le déroulement de ces conciles (c'est par exemple l'empereur Constantin qui décide de la tenue du premier d'entre eux, le concile de Nicée). Mais plusieurs chapitres font mention de « l'hérésie » – j'assume les guillemets – qui a occupé les chrétiens pendant des dizaines d'années, l'arianisme, du nom de son principal – mais pas unique – défenseur, le prêtre Arius d'Alexandrie. Il est intéressant de s'arrêter quelques instants sur les épisodes parfois tragi-comiques de cette querelle théologique... byzantine, même si elle est un peu longue.

Pour Frédéric Lenoir, c'est Arius qui est à l'origine de la querelle (conception non partagée par un grand connaisseur de la littérature patristique, Joseph Moingt, qui attribue à son évêque Alexandre le début des hostilités). Selon Arius, il existe un seul Dieu, le Père, seul inengendré, seul éternel, seul sans commencement, seul véritable, seul possédant l'immortalité. Le Fils n'est donc pas éternel et s'il avait été éternel, à l'image du Père, cela signifie qu'il y aurait deux inengendrés et non pas un seul, ce qui irait à l'encontre de la conception monothéiste prônant un Dieu unique. Le Fils est un être créé ; Arius refuse la différence entre « engendré » et « créé ». Contrairement à une opinion courante, Arius ne nie pas la divinité du Christ, mais il met un lien de subordination entre le Père et le Fils : issu du vrai Dieu, il est subordonné à lui. Arius affirme que le Père et le Fils ne sont pas de la même substance, ne sont pas consubstantiels (homoousios en grec). Frédéric Lenoir précise qu'Arius n'est pas seul à tenir cette thèse : il est soutenu en particulier par Eusèbe de Césarée et Eusèbe de Nicomédie, tous deux évêques ou futurs évêques. Alexandre, évêque d'Alexandrie convoque un synode local où Arius est sommé de s'expliquer et... excommunié avec sept autres prêtres. Arius se réfugie chez ses protecteurs et se met à écrire : fin du premier acte.

Deuxième acte où l'on revient à la politique : Constantin devenu vers 324 empereur d'Occident et d'Orient voit d'un mauvais œil ces querelles théologiques qui divisent les fidèles de son empire et voudrait réconcilier les deux thèses, mission confiée à son principal conseiller Ossius, évêque de Cordoue. Ce dernier se rend à Alexandrie, à Nicomédie, puis convoque un synode à Antioche. Un compromis est élaboré substituant au terme homoousios (consubstantiel) celui de homeousios (semblable), comme quoi l'hérésie ou l'orthodoxie tient quelques fois à une simple voyelle. Le compromis accepté par tous est refusé par Ossius, le conseiller de Constantin, qui obtient la condamnation des thèses d'Arius, à nouveau excommunié en même temps qu'Eusèbe de Césarée (futur Père de l'Église et auteur de la première « Histoire de l'Église », faut-il le rappeler ?...). Les interventions diplomatiques de son conseiller n'ayant rien réglé, Constantin décide de convoquer un concile de tous les évêques d'Occident et d'Orient pour trouver un compromis sur la nature du Christ et sur la théologie de la Trinité, concile convoqué à Nicée.

Les mêmes thèses s'y affrontent et Arius défend sa conception du Fils comme créature, et sa subordination au Père. Bien qu'excommunié à Antioche, Eusèbe de Césarée propose un compromis appelé symbole de Césarée :

"Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur de toutes choses visibles et invisibles, et en un seul seigneur, Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, Dieu né de Dieu, lumière né de la lumière, vie née de la vie, fils unique, premier-né de toute créature, engendré du père avant tous les siècles, par qui tout a été fait. Pour notre salut il a pris chair et a habité parmi nous. Il souffrit sa passion, il ressuscita le troisième jour, il monta vers le Père et il reviendra dans sa gloire pour juger les vivants et les morts. Nous croyons aussi en un seul Saint-Esprit."

Entre parenthèses, si ce texte avait été écrit au 3e millénaire, je pense qu'une majorité de chrétiens, y compris prêtre et évêques, l'aurait considéré comme tout à fait orthodoxe et canonique. Mais les 3e et 4e siècles de l'ère chrétienne n'ont pas la même approche et le symbole de Césarée sera refusé par une majorité des présents, la formule « premier-né » étant jugée trop « arienne » et les partisans d'Arius refusant le terme de consubstantialité (homoousios). Il en ressortira une autre rédaction, connue aujourd'hui sous le nom de symbole de Nicée, dont tous les mots sont tirés de la Bible, sauf… homoousios. Arius et deux évêques sont déclarés hérétiques et exilés, les écrits d'Arius étant brûlés sur ordre de l'empereur Constantin : fin du deuxième acte, mais l'affaire ne s'arrête pas là...

En effet, malgré l'intervention des troupes impériales qui sont censées veiller à l'éradication de l'arianisme, les thèses d'Arius continuent à se propager en Orient, mais aussi en Occident. Un certain nombre d'évêques expriment leur refus d'adhérer au symbole de Nicée, dont Eusèbe de Nicomédie et Théognis de... Nicée, d'où il s'ensuit leur excommunication et leur bannissement. Quelques années plus tard, ils demandent leur réhabilitation, laquelle est acceptée, et Eusèbe de Nicomédie prend même la place d'Ossius comme conseiller de l'empereur Constantin... Arius est réhabilité en 335, mais meurt dans des conditions suspectes l'année suivante, ce qui fait dire aux uns que la punition divine l'a emporté, aux autres... qu'il a été victime d'un empoisonnement : fin du troisième acte, mais ce n'est pas la fin des discussions – avec anathèmes et excommunications – sur les thèses d'Arius et de ses proches. De nombreux synodes se réunissent, autant de symboles de la foi sont rédigés (plus d'une dizaine avant celui de Constantinople en 382), dont par exemple le symbole de Smirnium appelé par certains le « blasphème de Smirnium »... c'est dire l'ambiance ! Ce concile avait peut-être fait preuve de sagesse en écrivant :

« Il ne faut pas faire mention du terme substance, ni de ses équivalents, parce qu'il n'y a rien d'écrit à leur sujet dans les divines Écritures, et parce que cela dépasse la connaissance et l'intelligence de l'homme et que personne ne peut raconter la naissance du Fils […] Seul le Père sait comment Il a engendré le Fils. » Peut-être la seule parole sage que l'on peut croire inspirée de l'Esprit-Saint de toute cette période.

Une fois encore, note Frédéric Lenoir, l'avenir de l'Église va se jouer au niveau politique avec la mort de Constantin et l'arrivée au pouvoir en 379 de Théodose, lequel se fait baptiser en 380 et convoque le concile de Constantinople en 381 : celui-ci va condamner définitivement les thèses ariennes en réintroduisant le terme si controversé homoousios  dans le symbole de Nicée-Constantinople. Une opposition apparaît aussi à travers ces querelles autant théologiques que politiques, celle de l'Occident et de l'Orient, qui se concrétisera par le schisme de 1054 entre ces deux églises.

Je passe sur les derniers conciles (Éphèse, Chalcédoine) qui closent l'histoire mouvementée de ces premiers siècles du christianisme pour me concentrer sur l'épilogue du livre de Frédéric Lenoir. L'auteur y développe ce qui semble être au centre de ses convictions et l'on peut y relever des affirmations lumineuses comme des déclarations pour le moins discutables. A chacun d'en juger :

- « Soulignons que les vives tensions qui agitent celle-ci [l'église catholique] depuis près de cinquante ans touchent toujours des questions de discipline ecclésiastique, de politique, de société, de morale, mais jamais de dogme. »

- « Jésus est un homme qui entretient un rapport particulier à Dieu et il a un rôle salvifique en tant qu'unique médiateur entre Dieu et les hommes ; Jésus est mort et ressuscité d'entre les morts, et il continue d'être présent aux hommes de manière invisible. Ces deux affirmations me semblent constituer la clé de voute de l'édifice chrétien. »

- « L'événement qualifié de “résurrection” est d'un tout autre ordre qu'une réanimation de cadavre. »

- « Par sa propre résurrection, il préfigure aussi la “résurrection” de tous, car il a vaincu la mort et ouvert les portes d'un autre monde. C'est la “bonne nouvelle” qui fonde la foi des disciples. » « Dire que Jésus a un lien particulier, voire unique à Dieu, et qu'il est ressuscité, ne revient pas à affirmer qu'il est Dieu. »

- « L'Église considère en effet qu'elle est assistée par l'Esprit-Saint dans la définition de la foi. Certains croyants en douteront sérieusement au regard des intérêts personnels et des événements politiques qui ont présidé aux décisions des conciles […] »

- « Dire que Jésus a un lien singulier au divin pourrait s'exprimer en d'autres termes que ceux de la théologie trinitaire classique [...] Jésus est l'incarnation du Logos divin, car par sa vie et par son message, il “incarne” Dieu, il “dit” Dieu autant qu'un être humain puisse le dire. Il est à la fois humain et divin, puisqu'il réalise pleinement le divin dans l'humain. »

- « Jésus assure une conjonction, un pont, entre l'humain si imparfait et le divin parfait et ineffable. »

- « Pour les chrétiens, Dieu se manifeste non pas à travers un texte, mais à travers une personne : Jésus […] Le christianisme est donc une religion de la personne et de la présence. »

- « Religion de la présence – présence du Christ dans le cœur des fidèles – le christianisme a une dimension éminemment affective. »

- « Jésus opère une désacralisation du monde au profit de l'intériorité de la vie spirituelle […] : ce qui compte, c'est la vérité de la relation intime à Dieu. Il sape ainsi le discours légitimateur de toute tradition religieuse : sa prétention à être un centre, une voie obligée de salut. »

- « Voilà bien l'essentiel de la foi chrétienne : Dieu est un mystère insondable, mais Jésus, quelle que puisse être sa nature ultime, a révélé que “Dieu est amour” et que “quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu ” » (1Jean 4).

Reste à connaître la réponse que Bernard Sesbouë a faite à Frédéric Lenoir à travers son livre : Christ, Seigneur et Fils de Dieu, libre réponse à l'ouvrage de Frédéric Lenoir.

Pierre Locher

Publié dans Réflexions en chemin

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Jérôme 01/04/2011 13:29



Bonjour,


Frédéric Lenoir n'a aucune autorité en matière de théologie. Sa christologie est taillée à la mesure de ses convictions personnelles et toutes philosophiques. Il s'est taillée une belle idole, à
l'image et ressemblance de son individualisme. en d'autres temps on aurait mis à l'index son ouvrage que l'on aurait qualifié d'hérétique et d'erroné. Mais on dira simplement, qu'il s'agit là
d'une christologie sauvage qui fait fi de plusieurs siècles de tradition exégétique et méditative. M. Lenoir se prendrait-il pour le Descartes de la théologie? On fait table rase de tout et on
contemple le vide abstrait que laissent les ruines...


Mais c'est d'autant plus étonnant que M. Lenoir avait réagi de façon critique au livre de Dan Brown...Or, à y bien regarder, alors que M. Brown ne prétendait pas faire autre chose qu'un roman, M.
Lenoir prétend faire de la christologie...


Mais M. Lenoir s'y connaît en pensée religieuse déracinée...Come c'est dommage, il a l'air pourtant brave ce garçon...Un peu imbu de sa personne certes, mais gentil derrière ses lunettes et sa
douce voix...Mais rien n'y fait, ce livre est vraiment ahurissant...Si le Christ n'est plus le Dils de Dieu, s'il n'est plus Dieu fait homme, alors quid du christianisme? Une pensée semblable au
bouddhisme?...éh éh...à la bonne heure...


Je conseille plutôt la lecture des ouvrages de Fabrice Hadjadj dont les oeuvres permettent autrement d'entrer dans l'intellgigence de la foi...même si je dois reconnaître que la lecture de thèses
erronées permet de se rapprocher de la Vérité...



odilon 13/03/2011 15:46



Que penser de la phrase qui s'entend encore aujourd'hui :


Dieu a "envoyé" son fils unique pour nous sauver.


Elle a pour moi une consonnance arienne



Jean-Baptiste DÉSERT 11/03/2011 17:13



Il y a, aujourd'hui, plus d'ariens qu'on ne le croit …