C’est une question de rencontre

Publié le par G&S

La période de vacances est propice pour sortir des habitudes de la quotidienneté qui, peu à peu, si nous n’y prenons garde, limitent notre horizon et conduisent à vivre dans la répétition. Les plaisirs et les jours de l’été nous rendent disponibles pour des découvertes et des rencontres. Encore faut-il que cet espace de liberté ne soit pas récupéré par le système de la consommation marchande qui constitue le credo fondamental de nos économies.

Sur ce thème, l’hebdomadaire Télérama vient de publier un dossier passionnant pour redonner le goût de rencontres qui soient celles de l’autre, de l’inattendu, de la différence. Or, notre époque « est dominée par l’individu consommateur, évoluant dans un monde où tout est marchandise : le voyage prémâché, sans risque de surprise, le séjour au bord de la mer conforme aux standards et aux clichés, le livre marketé au format “best seller”, le ou la partenaire réduit à un “profil” Internet, produit idéal, le plus souvent éphémère, qui ne dérangera pas » 1. Ce dossier s’ouvre par un entretien avec le philosophe Alain Badiou dont la récente présence médiatique ne devrait pas faire oublier qu’il reste le philosophe qui ne cesse de réfléchir sur “l’événement”, c’est-à-dire sur ce qui dérange les enfermements intellectuels, institutionnels et culturels 2.

Bien loin de ces rencontres de vacances que nous décrivent à foison les magazines, pour Alain Badiou « une rencontre véritable assume toujours l’idée d’être le début d’une possible aventure. On ne peut réclamer un contrat d’assurance avec celui qui a été rencontré. Puisque la rencontre est un élément incalculable, si on tente de réduire cette insécurité on supprime la rencontre elle-même, c’est-à-dire l’acceptation que quelqu’un entre dans votre vie, et quelqu’un au complet. C’est justement ce qui sépare la rencontre du libertinage ».

Eloge-de-l-amour--Badiou-.jpgPour lui, le dénominateur commun des rencontres, qu’elles soient amoureuses, politiques ou artistiques, c’est le sentiment, écrit-il, que « ça vous arrive ».  Elles ne résultent ni d’un “business plan”, ni d’une technique de drague, ni du papotage mondain qui définit ce qu’il faut ou ne faut pas lire ou voir. Derrière la grande facilité de rencontres que proposent les moyens modernes de transport et de communications, il n’y a finalement écrit-il, « qu’une fausse variété à l’intérieur d’une grande permanence. (…) La consommation est répétitive par essence. Vous pouvez changer de modèle de femme, il n’est pas sûr que vous ayez besoin pour cela d’une rencontre ».

Dans un de ses récents ouvrages intitulé Éloge de l’amour, il oppose l’événement imprévisible et fondamental de l’amour aux logiques identitaires dans lesquelles voudraient nous enfermer les pouvoirs. « Or, écrit-il, quand c’est la logique de l’identité qui l’emporte, par définition l’amour est menacé. (…) Dans l’amour, minimalement, on fait confiance à la différence au lieu de la soupçonner. Et dans la Réaction, on soupçonne toujours la différence au nom de l’identité ; c’est sa maxime philosophique générale » 3.

À la question des journalistes de Télérama sur ce qu’il propose pour lutter contre la tristesse, la mélancolie et le manque d’inventivité qu’il décèle dans la société française, Alain Badiou répond : « En m’intéressant aux rencontres amoureuses, aux petites expériences politiques, aux gens dont je suis heureux qu’ils existent, aux œuvres d’art nouvelles. Il n’est pas vrai que la société soit stérile et vide, même si je ne suis pas content du tour pris par les choses. C’est une question de rencontre ».

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 22.08.10

1 - Télérama, n° du 7 au 20 août 2010, page 7

2 - Cf. Alain Badiou : L’Être et l’événement, Éditions du Seuil 1988

3 - Alain Badiou : Éloge de l’amour, Éditions Flammarion 2009, page 83

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