Bilan d’une vie

Publié le par G&S

Extrait de Bilan d’une vie (Lettre au Greco)
de Nikos Kazantzakis

Je rassemble mes outils : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher, l’esprit. Le soir est tombé, la journée de travail s’achève ; comme la taupe, je retourne chez moi, dans la terre. Non que je sois las de travailler, je ne suis pas las, mais le soleil s’est couché.

Le soleil s’est couché, les montagnes se sont estompées, les chaînes de montagne de mon esprit conservent encore un peu de lumière à leur sommet, mais la sainte nuit s’étend ; elle monte de la terre, descend du ciel et la lumière a juré de ne pas se rendre. Mais elle le sait, il n’y a pas de salut : elle ne se rendra pas, elle s’éteindra.

Je jette un dernier regard autour de moi : à qui dire adieu, à quoi ? Aux montagnes, à la mer ? À la treille vendangée, à la vertu ? Au péché, à l’eau fraîche ? Cela ne sert à rien, à rien : toutes ces choses descendent avec moi dans la terre.

Kazantzakis---tombe1.jpgTombe de Nikos Kazantsakis à Héraclion

À qui confier mes joies et mes peines, les secrètes passions donquichottesques de ma jeunesse, l’âpre heurt plus tard avec Dieu et les hommes, et enfin l’orgueil sauvage de la vieillesse qui brûle mais se refuse, jusqu’à la mort, à devenir cendre ? À qui dirai-je combien de fois, escaladant, des pieds et des mains, la pente abrupte de Dieu, j’ai glissé et je suis tombé, combien de fois je me suis relevé, couvert de sang, pour recommencer à grimper ? Où trouver une âme percée de mille coups mais insoumise, comme la mienne, pour me confesser à elle ?

Je serre calmement, avec compassion, une motte de terre crétoise dans ma main. Je la conservais toujours avec moi à travers toutes mes courses errantes, et dans les grandes angoisses je la serrais dans ma main et ma main prenait force, une grande force, comme si je serrais la main d’un ami bien-aimé. Mais à présent que le soleil s’est couché et que la journée de travail s’est achevée, qu’ai-je à faire de la force ? Je n’en ai plus besoin. Je tiens cette terre de Crète et je la serre avec une douceur, une tendresse et une reconnaissance inexprimables ; c’est comme si je serrais dans mes mains, pour en prendre congé, la gorge d’une femme bien-aimée. Voilà ce que j’ai été éternellement, voilà ce qu’éternellement je serai, l’instant est passé comme un éclair où tu as été mise sur le tour, terre sauvage de Crète, et où tu es devenue un homme combattant.

Quelle lutte, quelle angoisse, quelle poursuite du fauve invisible mangeur d’hommes, quelles forces dangereuses, célestes et sataniques, détient cette poignée de terre ! Pétrie avec du sang, de la sueur et des larmes, elle est devenue de la boue, elle est devenue un homme, elle a pris le chemin montant pour arriver – pour arriver où ? Cet homme escaladait en haletant la masse ténébreuse de Dieu, tendait les mains, cherchait, cherchait et s’efforçait de trouver son visage.

Et quand, les toutes dernières années, désespéré, il a senti que cette masse ténébreuse n’avait pas de visage, quelle lutte nouvelle, toute d’imprudence et de terreur, pour sculpter le sommet brut et lui donner un visage – son visage !

Mais à présent la journée de travail s’est achevée, je ramasse mes outils. Que d’autres poignées de terre viennent pour continuer la lutte. Nos sommes, nous autres mortels, l’armée des immortels, notre sang a la couleur du corail rouge et nous bâtissons au-dessus de l’abîme une île.

Dieu se bâtit ; j’ai posé à mon tour mon petit caillou rouge, une goutte de sang, pour l’affermir et l’empêcher de périr, pour qu’il m’affermisse et m’empêche de périr ; j’ai fait mon devoir.

Adieu !

Nikos Kazantzakis

N.B. : L’épigraphe du livre est :

Trois sortes d’âmes, trois prières :

a) Je suis un arc entre tes mains, Seigneur ; tends-moi, sinon je pourrirai ;

b) Ne me tends pas trop, Seigneur, je casserais ;

c) Tends-moi tant que tu veux, Seigneur, et tant pis si je casse.

Publié dans Fioretti

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