Bible et Écologie

Publié le par G&S

 Protection de l’environnement et responsabilité chrétienne

 Multiplier et remplir : peupler la terre

Pendant des millénaires, la population mondiale est restée relativement stable ou marquée par une croissance très faible et très lente. Or, la population mondiale est passée d’environ 1 milliard d’habitants en 1800 à près de 7 milliards en 2010. Cette explosion démographique est en partie la cause de la dégradation de notre environnement actuel. Pour nourrir cette population sans cesse croissante, il a fallu développer l’agriculture et l’industrie puis assurer la distribution à grande échelle des produits. Ces mesures indispensables ont malheureusement entraîné une forte croissance de la consommation d’énergie et une pollution indubitable ; elles ont perturbé les équilibres naturels.

On estime que la population mondiale pourrait culminer à environ 8 à 10 milliards d’individus d'ici un demi-siècle à un siècle. On pense qu’il sera possible de nourrir cette population, à condition qu’aucune perturbation majeure ne survienne. Le défi est donc aujourd’hui de trouver des solutions agricoles, industrielles et urbaines qui nuisent le moins possible à l’environnement. On ajoute qu’elles doivent permettre de nourrir et d’abriter au mieux le plus grand nombre d’individus, sans freiner le progrès scientifique, technologique, économique et social. Le rapport de Mme Bruntland (1987) précise que le développement actuel doit s’inscrire dans la durée pour permettre aux générations futures de vivre dans des conditions de confort optimales. On parle donc désormais de développement durable.

 

Dominer et soumettre : gérer la création

Depuis les débuts de l’ère industrielle, nous voyons se développer une domination humaine immodérée. La surexploitation des ressources naturelles menace les milieux et les espèces sur tous les continents. Ce bilan préoccupant peut toutefois pousser l’humanité à trouver des solutions ; cela nous conduit aussi à revenir à une compréhension plus juste et à une meilleure interprétation des verbes de la Genèse.

À l’origine, les hommes et les femmes étaient invités à remplir, dominer et cultiver la terre en communion avec Dieu, avec amour et justice. Ils étaient tenus de prendre soin de la création pour le bien de toutes les créatures et pour la gloire du Créateur. L’un des verbes hébreux traduits par dominer (radâ ) est employé dans ce sens à plusieurs reprises dans la Bible. Les prophètes exhortent le roi à exercer sa domination avec justice, pour le bien de tous. Il est appelé à se conduire comme un berger envers son troupeau, et non comme un tyran assoiffé de pouvoir.

Le verbe hébreu habituellement traduit par soumettre (kābash) a aussi le sens de « prendre possession ». C’est ainsi qu’on peut le comprendre dans la littérature du Proche-Orient ancien, lorsque le souverain donne l’autorisation à l’un de ses gouverneurs de « fouler aux pieds » son territoire pour l’administrer en son nom, avec sagesse et intelligence.

 

Cultiver et garder la terre

Au-delà du sens littéral (cultiver la terre pour se nourrir), en hébreu, les verbes cultiver (ābad) et garder (šamar) ont aussi une connotation spirituelle et religieuse. Selon le contexte, le verbe cultiver peut avoir le sens de « rendre un culte », « servir Dieu ». Le lien n’est pas évident, mais il n’est pas exclu de lire dans cette parenté linguistique un encouragement à envisager notre activité au-delà des simples réalités matérielles. Le peuple d’Israël est ainsi invité à garder les commandements, à veiller à les accomplir ; il doit également garder l’alliance de Dieu, le sabbat, son âme.

Ces verbes de la Genèse signifient donc que l’autorité déléguée par Dieu aux êtres humains, leur vocation de remplir et de cultiver la terre, d’identifier, de nommer et protéger les êtres vivants ; leur domination ainsi définie implique leur responsabilité humaine et religieuse.

 

Révélation générale et responsabilité

Comme le suggère l’apôtre Paul, la nature porte l’empreinte du Créateur (Romains 1,20). Cette révélation de Dieu dans la nature est partielle, mais selon Paul, elle rend les hommes et les femmes « indéfendables » : ils n’ont pas honoré le Seigneur de la création. Cette révélation fonde donc leur responsabilité. Elle dévoile aussi leur faute devant Dieu. Ils ont tout renversé : au lieu de dominer « les poissons, les oiseaux et les animaux qui marchent sur la terre » (cf. Genèse 2, Exode 20), ils se sont abaissés au point de les diviniser, ils leur ont « rendu un culte ».

Les fautes dénoncées par l’apôtre Paul dans la suite de sa lettre aux Romains trahissent le désir de l’être humain de vivre dans la démesure, sa prétention à franchir les limites de sa condition, tant sur le plan spirituel que moral et pratique. Les hommes et les femmes distendent ainsi jusqu’à les rompre les liens créationnels. Cette attitude a des conséquences néfastes dans tous les domaines : familial, sexuel, social et économique.

 

Une création solidaire

Les lois de l’Ancien Testament mettent en évidence les liens de solidarité entre l’homme et la nature. Dans les livres du Lévitique et du Deutéronome), un lien étroit est souligné entre l’obéissance aux lois transmises par Moïse, le climat favorable, la fertilité de la terre et l’abondance des récoltes (Lévitique 25-26 ; Deutéronome 28). Dans ces conditions, le peuple de Dieu peut rendre un culte à Dieu par amour et par reconnaissance lors des grandes fêtes agricoles (Pâques, Pentecôte, Fête des tentes). En principe, par sa soumission à Dieu, par sa conduite juste, l’être humain peut assurer la sauvegarde et la prospérité de la création. Toute la création est donc solidaire.

Cela demeure toutefois un idéal à atteindre. Depuis la Chute, la rupture de l’Alliance avec Dieu, le monde est marqué par la réalité du mal. Il reste néanmoins vrai que si les hommes et les femmes se pliaient autant qu’il est possible à cet ordre créationnel, s’ils respectaient ces priorités imposées pour leur bien par le Créateur, s’ils aimaient Dieu et leur prochain avec confiance, la création s’en porterait certainement d’autant mieux…

 

Une vision du monde spécifique

Il est juste de voir dans la nature un enchaînement de causes et d’effets, qu’il nous appartient de bien comprendre pour le maîtriser et en tirer un certain avantage, afin de trouver les moyens de (mieux) vivre dans ce monde. Mais si notre vision du monde reste purement mécaniste, si nous exploitons les ressources sans référence à Dieu, sans règle éthique bien définie, sans limite, le danger de mal gérer et de détruire la création est d’autant plus grand.

En effet, la volonté de dominer la nature afin d’en tirer le plus grand bénéfice et le plus immédiat, la cupidité (l’amour de l’argent érigé en dieu implacable, voir Colossiens 3.5), conduisent le plus souvent les hommes et les femmes à forcer les limites du temps ou de l’espace comme de la nature.

Le rendement et le profit sont sans doute légitimes, mais ils ont aussi leurs limites, tout comme la fameuse « croissance économique », certes révélatrice d’un monde en mouvement, sans qu’elle s’impose par tous les moyens pour dominer nos esprits et nos comportements, au point même d’asservir l’humanité et la création tout entière.

 

Repos, confiance et limites

Le sabbat était l’un des garde-fous donnés autrefois par Dieu à son peuple pour l’empêcher de rompre les liens créationnels. En lui ordonnant ce jour de repos, Dieu voulait éviter à son peuple la tentation de vivre de façon entièrement autonome. Il le mettait également en garde contre la tentation de diviniser la nature ou les êtres vivants.

Un jour par semaine, le peuple d’Israël devait donc cesser tout travail. Le repos était pour ces hommes et ces femmes un signe de leur dépendance envers le Seigneur, de leur foi en un Dieu unique et invisible. Les israélites pouvaient ainsi placer leur confiance en ce Dieu souverain qui pourvoyait à leurs besoins élémentaires pour vivre, même lorsqu’ils se reposaient. Le repos était étroitement lié à la notion de grâce et de providence. Ce jour rappelait chaque semaine aux hommes et aux femmes qu’ils étaient limités dans le temps et dans l’espace. Pour honorer Dieu, ils devaient ainsi tenir compte de leurs limites aussi bien que de celles des autres créatures, dont les animaux avec lesquels ils travaillaient.

Enfin, la référence à la création était explicite : le jour du sabbat, le peuple de Moïse se reposait pour célébrer le Créateur. La terre même devait « jouir de ses sabbats », se reposer pour être plus féconde, tous les sept ans. Mais lorsque les commandements divins étaient transgressés, elle « vomissait » les habitants (Lévitique 18,27).

La métaphore biblique est éloquente ! La terre ne supporte pas l’exploitation abusive des hommes, la transgression du repos, la non-foi au Dieu souverain et providentiel. Elle subit les effets de la désobéissance des hommes à la Loi de Dieu, au point d’en être malade et de « vomir ». Les hommes et les femmes peuvent donc dominer et soumettre la création, à condition qu’ils restent soumis à leur Créateur, dominés par le Seigneur.

 

Les risques d’une utopie écolo-religieuse

L’apport des différentes traditions religieuses sur la réflexion et la protection active de l’environnement est sans aucun doute positif. Le flou syncrétiste, toutefois, qui semble caractériser certains rassemblements interreligieux sous l’égide du Fonds Mondial pour la Nature (WWF) et de l’Alliance des Religions pour la Conservation (ARC), peut poser problème. Par ailleurs, les mouvements du « Nouvel Age » assimilent et synthétisent les diverses traditions philosophiques et religieuses, dont l’animisme ou le paganisme, comme le culte de la déesse Gaia (la Terre). Ils prônent un respect de la nature a priori très estimable, mais qui découle d’une vision panthéiste et orientale du monde où Dieu se confond avec la nature.

L’écologisme pourrait devenir ainsi une nouvelle idéologie religieuse de portée mondiale ; c’est peut-être même la prochaine grande utopie universelle… Or, nous ne croyons pas que l’homme sera capable d’établir le « règne de Dieu » sur terre grâce à son intelligence, son habileté technique, ni même grâce à ses mesures de protection de l’environnement ou pour assurer un développement durable. Nous continuons à dénoncer la réalité du mal, comme aussi l’utopie du progrès, de la productivité, ou de l’écologie qui nous délivreraient de ce mal ancré dans le cœur de l’homme. Il nous faut rester vigilants pour ne pas considérer la protection de l’environnement, aussi nécessaire soit-elle, comme la panacée, le remède universel.

 

De l’idéal à la réalité

L’éthique chrétienne et la gestion responsable de la nature n’apporteront qu’une amélioration partielle. Dieu seul reste souverain pour régénérer cette terre, pour « créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre », selon l’expression du prophète Ésaïe ou de l’apôtre Jean dans l’Apocalypse.

Mais en attendant cette « révélation » (grec : apokalupsis) ultime de Jésus-Christ, nos réserves naturelles et énergétiques sont limitées. L’eau potable manque dans de nombreuses régions du monde et pose des problèmes de régénération dans nos pays développés ; bien des ressources comme le pétrole, le gaz ou l’uranium ne sont pas inépuisables. Malgré de réels efforts pour la réduire, la pollution franchit souvent les limites de l’intolérable. Il est loin d’être sûr que les énergies renouvelables puissent satisfaire la demande croissante d’énergie dans le monde. Il semble surtout de plus en plus évident que nous ne pouvons plus continuer de vivre de la même manière.

Pour se rapprocher de l’idéal du développement durable, nous devons donc changer nos modes de comportement. Nous pouvons économiser nos ressources, protéger et mieux gérer le patrimoine naturel qui nous est confié, penser aux générations futures et dénoncer l'égoïsme de notre génération. Nous partageons cette responsabilité avec l’ensemble de nos contemporains engagés dans tous les domaines.

Nous sommes placés, à ce titre, devant un triple défi. Il s’agit pour nous de réévaluer notre rapport au temps, à l’espace et aux ressources naturelles, de pair avec les moyens financiers et techniques, dont nous disposons souvent sans grande sagesse. À coup sûr, ce triple défi révélera aussi nos faiblesses et nos contradictions, mais il nous faut les affronter résolument !

 

Des solutions pratiques

Nous pouvons, par exemple, réhabiliter le sens premier du mot économie, qui est la bonne gestion de notre maison (grec : oïkos, même racine que le mot écologie), individuelle et collective. Il serait donc aussi bienvenu de réhabiliter le verbe économiser, au sens fort, pour mieux se préparer à affronter les crises, qui ne manquent jamais de survenir, et donc de suivre l’exemple de Joseph en Égypte ! Nous éviterons alors de tomber dans le piège d’une domination excessive, dans la démesure du gaspillage, de la surexploitation et de la surconsommation, qui ont trop souvent caractérisé nos sociétés contemporaines, précisément dans les pays de tradition chrétienne, en Europe ou aux États-Unis. Cette attitude est une insulte envers Dieu et envers nos semblables, en particulier envers les plus pauvres et envers ceux qui nous suivront dans ce monde

Les chrétiens sont appelés, sans nul doute, à résister à la tentation de la cupidité, à la passion de s’enrichir, ce qui n’a pas toujours été le cas… Il est bon d’apprendre à résister aux désirs, parfois insensés, suggérés et attisés par la publicité. Face à ces effets pervers, nous conserverons donc un certain recul critique ; et dans un sens positif, nous apprendrons à vivre de façon plus sobre et équilibrée : il en va de la crédibilité de notre témoignage chrétien.

 

Une attitude digne… de foi !

La foi chrétienne, la relation avec le Dieu de l’alliance basée sur la révélation biblique peut devenir une source de motivation puissante pour se rapprocher de l’idéal du développement durable. Nous pouvons cultiver (et garder !) notre foi au Dieu souverain, providentiel, sur qui nous pouvons nous reposer avec confiance. C’est un excellent remède contre l’inquiétude et l’anxiété, notamment en temps de crise… Et c’est doute le meilleur moyen de redonner un peu de lustre au discours écologiste, si souvent axé sur la peur.

Enfin, il est de la responsabilité de tous les hommes et femmes de cette terre d’accomplir au mieux cette mission de bien cultiver et garder (on a trop souvent oublié ce deuxième verbe, inséparable du premier) le « jardin » du monde. Il importe de faire preuve de créativité, d’encourager la recherche et l’innovation, afin de réduire en particulier notre consommation d’énergie fossile (pétrole) et d’électricité, qui reste sans doute l’un des principaux problèmes de notre société contemporaine.

En tant que chrétiens, nous agirons par amour pour Dieu, et donc avec un certain plaisir, d’autant que c’est pour le bien de chacun de nous et surtout pour le bien de l’humanité tout entière. Et c’est là, certainement, la meilleure des motivations ! Car prendre soin de la création, dans le temps présent, c'est aussi une façon d'aimer Dieu et notre prochain…

Frédéric Baudin
Pasteur de l'Union des Églises Évangéliques Libres, Aix-en-Provence
directeur de Culture Environnement Médias (CEM) -
www.cemfrance.org

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