Au nom de la science du bien et du mal

Publié le par G&S

Tony-Blair.jpgLe gouvernement britannique a souhaité que l’ancien Premier ministre, Tony Blair, soit entendu par une commission sur les conditions dans lesquelles il a engagé la Grande-Bretagne, aux côtés des États-Unis d’Amérique, dans l’invasion de l’Irak. En effet, beaucoup de rapports et de témoignages mettent en cause le récit « officiel » de cette décision. Rendant compte de cette audition dans un article intitulé « Tony Blair, le dernier croisé » le journal Le Monde écrit ceci :

« Pour Tony Blair cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Saddam Hussein était "un monstre". Le dictateur irakien incarnait "le mal". (…) Au fond, ni les six heures d'audition de Tony Blair, vendredi 29 janvier à Londres, ni les milliers de pages de témoignages noircies depuis novembre 2009 par la commission Chilcot chargée de faire la lumière sur les motivations et les conditions de l'entrée en guerre du Royaume-Uni en 2003 n'autorisent d'autre conclusion que celle-ci : pétri de religion, pratiquant austère tout récemment passé de l'anglicanisme au catholicisme, l'ancien premier ministre britannique est convaincu depuis toujours, "même si ce n'est plus à la mode de l'affirmer tout haut", écrivait-il en 1994, que le monde se divise entre "le bien et le mal", entre "le juste et l'injuste". La motivation fondamentale de l'invasion anglo-américaine amorcée le 20 mars 2003 est là. » 1

Une fois encore, au nom de cette science « du bien et du mal » que le livre de La Genèse nous présente comme la tentation première de l’être humain, des dirigeants politiques s’arrogent le doit de s’affranchir des règles de l’éthique, la fin justifiant tous les moyens. Dès lors, les aventures militaires deviennent des croisades qui annoncent une future guerre des civilisations.

N’y aurait-il en politique d’autres choix que celui des récents dirigeants anglo-saxons arc-boutés sur la certitude qu’ils sont dépositaires du bien et du juste et un relativisme absolu qui gère les crises au hasard des intérêts à court terme des protagonistes ? Les balbutiements vers une régulation des conflits à travers les institutions internationales sont le signe que ce qu’on appelle la « violence légitime » ne soit pas le seul fait des États Nations et reste soumise à l’arbitrage international. Mais, plus profondément, il s’agit pour les dirigeants, quelles que soient leurs convictions, de laisser ouverte la question du sens et de ne pas se prendre, consciemment ou non, pour les nouveaux messies de la planète.

De la prison où l’a enfermé le régime communiste en Tchécoslovaquie, le futur Président Vaclav Havel écrit ceci à sa femme, Olga : « Le fait que toutes les tentatives de créer rapidement le "paradis sur terre" aboutissent inévitablement à "l’enfer sur terre" est exprimé très clairement par l’image du royaume céleste qui n’est pas "de ce monde". C’est vrai : une vie relativement supportable ne peut être assurée que par une humanité qui s’oriente vers "l’au-delà" du monde, une humanité qui, dans tous ces "ici" et "maintenant", se rattache à l’infini, à l’absolu et à l’éternité. Une orientation inconditionnelle vers le "maintenant" et l’"ici", même si elle est très supportable, métamorphose tous les "maintenant" et tous les "ici" supportables en désolation et finit par les tacher de sang » 2.

La tâche du politique est de gérer le présent dans toutes ses ambiguïtés en évitant de se draper dans des valeurs dont il serait le seul dépositaire et de prétendre répondre à toutes les espérances de ses concitoyens. Pour que les inévitables compromis que suppose la vie des hommes ne soient pas des compromissions, il est nécessaire de ne pas investir la politique de plus que ce qu’elle peut donner et de ne cesser de rappeler à l’être humain que son aventure spirituelle ne s’épuise pas dans le champ du politique.

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 06.02.10

1 - Journal Le Monde du 1er février 2010

2 - Vaclav HAVEL lettre du 4/09/1982 in Lettres à Olga, Éditions de l’Aube 1990 pages 410-411. 

Publié dans Signes des temps

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Francine Bouichou-Orsini 10/02/2010 08:16



Je pense que, désormais il devient inacceptable que la hiérarchie demeure sourde à de tels appels.


Il nous appartient, en tant que laïcs, de faire entendre notre voix. Personnellement, je ne m’en prive jamais, lorsque l’occasion se présente. Mais il paraît que des interventions collectives
auraient plus de poids que des interventions individuelles. Alors pourquoi G&S ne regrouperait pas les quelques réponses exprimées au questionnaire de  « La
vie »  (plus d’autres en cours) pour présenter une position synthétique ?…


L’Eglise, après tant de siècles, risque de s’emmurer dans son institution, piège que connaissent toutes les institutions humaines. A chaque époque, à chaque crise,  il a fallu
rappeler que le fonctionnement de l’Institution, en tant que moyen, ne doit pas se substituer à sa fin (qui est de l’ordre de l’Esprit).


                       
                           Francine
Bouichou-Orsini