Agora

Publié le par G&S

d’Alejandro Amenàbar

 

Ce film du cinéaste espagnol Alejandro Amenàbar retrace des événements historiques qui se sont déroulés à Alexandrie au tournant du Ve siècle, entre 390 et 420. Alexandrie était encore à cette époque une des capitales intellectuelles et économiques de l’Empire. Le film est centré sur la personnalité d’Hypatie (370-415), une femme à la fois philosophe et scientifique, formée à Athènes, l’Université la plus prestigieuse du temps, et qui avait créé une école à Alexandrie.

Agora--Amenabar-.jpgFace à ce film, fort mal accueilli à Cannes par la critique qui n’y a vu qu’un péplum prétentieux, on ne peut qu’être en effet extrêmement réservé. Certes, il est parfaitement légitime que des films soient consacrés à des personnages historiques : Danton, vu par Andzrew Wajda, les derniers mois de Lénine par le cinéaste russe Alexandre Sokhourov. Mais qu’en est-il ici ?

D’un côté, il est bon que soit évoquée par ce film une page très sombre de l’histoire du christianisme. On est à l’époque où le christianisme, longtemps méprisé dans l’Empire Romain, est parvenu à s’imposer comme la religion dominante. Le 4e siècle le voit s’étendre, y compris dans les campagnes en Gaule avec saint Martin ; partout surgissent de très grandes figures d’évêques et de théologiens, et c’est pourquoi l’historiographie reçue des chrétiens chante cette époque comme merveilleuse.

Cela ne doit pas faire oublier ses côtés sombres, et le film en évoque quatre particulièrement dramatiques :

1) En 390, l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie par des chrétiens fait disparaître un des trésors culturels de l’Antiquité ;

2) En 391, l’Empereur Théodose décrète le christianisme religion d’État, ordonne la fermeture des temples et l’interdiction des sacrifices. Dès lors l’Empire chrétien fait subir aux autres religions ce que les chrétiens avaient subi jusqu’à la fin du 4ème siècle. De fait, on voit dans le film des chrétiens saccager et détruire les temples des religions traditionnelles, ce qui s’est produit à Alexandrie comme dans beaucoup d’autres villes.

3) La lapidation d’Hypatie par des chrétiens fanatiques en 415, parce que cette femme de haute culture et dont les connaissances scientifiques étaient très en avance sur son temps (peut-être avait-elle eu l’intuition que la terre tournait autour du soleil), refusait de se convertir au christianisme.

4) Enfin la figure de Cyrille, devenu évêque d’Alexandrie en 412, considéré comme saint et Docteur de l’Église, était bel et bien un modèle d’intolérance. Dans un « Dictionnaire du christianisme ancien » très informé, on mentionne « sa dureté envers ses adversaires et son manque de scrupule » et on ajoute : « La politique de violence qu’il inaugura à l’égard des païens et des hérétiques provoqua, entre autres, la mise à mort d’Hypatie, la célèbre philosophe néoplatonicienne, par une horde de moines fanatiques ».

Oui, tout cela est exact et douloureux, mais que penser du film qui évoque ces événements ?

On peut et on doit lui faire deux critiques radicales : au lieu de chercher à comprendre et à respecter la mentalité des personnages de l’époque, le cinéaste transforme le tout en un grand spectacle hollywoodien, avec saccages, foules déchaînées, histoires d’amour type roman de gare, dans le plus pur style du cinéma fantastique de bas étage.

Et puis, critique plus grave encore, la pointe du film est de montrer que les chrétiens ne peuvent être que des fanatiques intolérants et que ces religions sectaires sont la source de tous les fanatismes religieux du monde actuel. Je laisse la parole aux Cahiers du Cinéma, qui ne sont pas suspects de bienveillance systématique à l’égard des religions : « La vraie tragédie du film est précisément son invraisemblable prétention à vouloir expliquer, voire guérir, les dysfonctionnements moraux et géopolitiques du monde actuel… Du combat contre le machisme, l’arrivisme et l’intolérance ne subsiste qu’un salmigondis teinté à l’occasion d’un érotisme Obao ». (Thierry Méranger n° 652, p. 70)

Jacques Lefur

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