« Ça ne s’invente pas »

Publié le par G&S

 L’évocation du mystère de Pâques, tel qu’il s’impose, dans la profondeur de sa réalité, suscite en chacun de nous une irrésistible action de grâce.

La musique sait l’exprimer (Haendel, Bach, et bien d’autres). Bernard Ginisty insistait, dans un article récent, sur le renversement des valeurs qu’il manifeste. Ce renversement des valeurs, reconnu par plusieurs penseurs, les a conduits à distinguer le christianisme de toutes les religions existantes : M. Gauchet, Tocqueville, Weber, et... même Nietzsche ! ajoute Frédéric Lenoir dans Le Christ philosophe, (Plon 2007).

Ainsi, le Christ de l’Évangile détourne la Samaritaine des pratiques de sacralité religieuse pour ne reconnaître qu’une seule réalité digne de prétendre à la sacralisation : celle de la conscience humaine, certes insérée dans le temps et par là limitée, mais capable de s’engager sur le chemin de vérité ouvert par l’Esprit (Lenoir, ibid. p. 25).

Lorsque l’authenticité historique de ces sources chrétiennes fut examinée par des chercheurs, parmi les critères retenus l’un d’eux fut jugé essentiel. Il s’agit du critère « ça ne s’invente pas », ainsi nommé par J. Schlosser et qui renvoie à « l’embarras ecclésiastique », comme aux réactions étonnées et scandalisées des premiers chrétiens (Lenoir, ibid. p.39).

Certes, depuis des siècles se sont écoulés et la répétition des pratiques, le fonctionnement du groupe institutionnalisé tendent à mobiliser l’attention des croyants au détriment de l’essentiel : un message toujours présent et actif. Cet effet de masquage avait été déploré par une amie athée, engagée dans l’humanitaire ; après sa conversion au christianisme, elle nous avait exprimé le jugement suivant : l’Église est un écrin qui cache la perle de l’Évangile...

Cependant, en dépit du poids que représente l’Église, comme pour toute institution (poids d’autant plus lourd que l’institution s’étale dans le temps et dans l’espace), il s’impose néanmoins que le message initial resurgit, sans cesse et dans sa nouveauté, depuis 21 siècles... Ainsi, comment ne pas nous laisser interroger par le caractère, perpétuellement insolite lié aux événements célébrés dans chaque fête chrétienne ?

Dans la fête de Noël, la transcendance de Dieu se révèle à nous sous les traits d’un enfant nouveau-né, faible et démuni comme tous les autres nouveau-nés 1. La mort de Jésus, sous les injures des hommes, contredit tous les attributs de puissance que l’ensemble des croyants, anciens ou contemporains, confère à Dieu.

À Pâques, Jésus ressuscité n’étale aucune revanche glorieuse 2. Lors de ses apparitions, sans s’attarder sur les événements étranges qui se sont déroulés depuis sa mort, Jésus s’emploie tout d’abord à rassurer les femmes et les disciples auxquels il apparaît ; puis, aussitôt après, il incite ses disciples à poursuivre son œuvre, « au nom du Père, du Fils et de l’Esprit ».

Leur promettant l’aide de son Esprit, il les invite ainsi à pénétrer dans l’intimité d’une société étrange : la communion trinitaire. Cette invitation insolite révèle un Dieu jamais imaginé jusqu’alors : unique et trinitaire, un Dieu-Amour, un être de relation... La transcendance absolue du Dieu des chrétiens ne s’enferme pas dans la totalité d’un être solitaire qui impose son autorité. Sa transcendance exprime le mode même de son être-Amour par la créativité perpétuelle de nouveaux accords. Saint Augustin, dans ses confessions 3 se fait le chantre de ces nouveaux accords qui permettent de dépasser les divisions mortifères, pour réconcilier les spécificités en présence, les enrichir et mieux les harmoniser dans un dépassement libérateur.

Ainsi, malgré toutes les contradictions qui traversent constamment la vie de l’Église-institution, il se trouve toujours, au cours des temps, que plusieurs de ses membres arrivent à faire irruption, fendent la carapace institutionnelle pour laisser passer le souffle évangélique dans toute sa fraîcheur. Plusieurs anthropologues, notamment R. Debray 4, ont pu remarquer que les droits de l’homme ont émergé, en 1789, sur une terre européenne travaillée par des idées chrétiennes... alors même que l’institution ecclésiastique s’opposait alors à ses quelques membres révolutionnaires, défenseurs des nouveaux droits (l’Abbé Grégoire et les « chrétiens sociaux »).

Cette ouverture à l’altérité, Jésus n’a cessé d’en présenter la nécessité, pour sortir l’homme de l’enfermement, en lui-même ou dans un groupe. Poursuivant le même objectif, Joseph Moingt, un jésuite de 96 ans, s’impose aujourd’hui sans doute comme le théologien le mieux (voire le seul ?) entendu par les jeunes. Dans un entretien, devenu célèbre avec l’un d’eux, il rappelle les termes de la Lettre à Diognète : « l’Évangile appelle le chrétien à devenir citoyen du monde » 5.

Oui, le message évangélique s’avère particulièrement actuel, dans la société du 21e siècle, dans laquelle « à la suite de Vatican II, tout chrétien se reconnaît comme un Araméen errant » (Moingt, ibid. p.127) ; mission dont Joseph Moingt souligne le sens humaniste et universel.

À ce sujet, il évoque la mise en garde de Maurras, selon lequel l’Évangile constituerait un danger pour la société, un élément de désagrégation... Oui, l’Évangile nous offre une école de libération. À chacun d’y répondre, en vue de s’engager dans cette voie et d’y rester fidèle. Dans cette mesure, « Le chrétien pose toujours des questions (...), invente des voies nouvelles » (Moingt, ibid. p. 128), et peut alors rejoindre l’Apôtre Paul lorsqu’il proclame : « c’est pour la liberté que le Christ nous a libérés » (Galates 5,1).

La méditation de ce mystère pascal nous prépare à mieux accueillir son message d’amour. Message toujours aussi insolite et déconcertant, comme le rappelle Augustin : « nous étions nus et nous sommes devenus lumière ... comprenne qui pourra » (cité par Boyer) et ajoute quelques lignes plus loin : « mais si nous sommes lumière, c’est par notre confiance ».

Oui, seule la foi peut éclairer notre intelligence pour nous introduire à ces réalités porteuses d’exigences et d’Espérance.

Francine Bouichou-Orsini

1 – De plus à l’époque, l’enfant n’était pas reconnu comme une personne. À Rome, la Loi des douze tables avait donné au « pater familias », unique chef de famille, un droit de vie et de mort sur l’enfant (et la femme et les esclaves), et même si ce droit s’est évanoui peu à peu, c’est sous l’influence décisive du christianisme que le statut social de l’enfant a évolué ensuite, d’une façon significative. Les premiers centres éducatifs et les premiers centres de soins furent mis en place par des initiatives de religieux et laïcs chrétiens avant d’être relayés par des entreprises publiques.
2 – Alors que, traditionnellement, l’Église, durant la veillée pascale, a choisi de faire claironner par ses fidèles un chant mythique de vengeance : « Il a fait éclater sa gloire, Il a jeté à l’eau cheval et cavalier ! ».
3 – Frédéric Boyer, Les aveux, P.O.L., 2008.
4 – Régis Debray, Le moment fraternité, Gallimard, NRF, 2009.
5 – Joseph Moingt, Croire quand même, Temps Présent, 2010.

Publié dans Réflexions en chemin

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