À Michel de Certeau, en témoignage de solidarité

Publié le par G&S

La théologie de la libération 1 n'a peut-être pas produit les œuvres théologiques les plus importantes de notre époque ni renouvelé le plus profondément les objets classiques de la théologie. Elle n'en constitue pas moins le mouvement théologique le plus ample et le plus marquant de notre temps, celui qui a eu le Figures-de-teheologiens-Moingt-08.13.jpgplus de répercussions sur le plus grand nombre de pays dans tous les continents. Ce n'est donc pas pour sacrifier à une mode que la revue, après tant d'autres, entreprend d'en parler, c'est pour remplir un devoir d'information auprès de ses lecteurs sur un événement théologique assurément capital, dont il est urgent de comprendre la signification et d'évaluer la portée et les enjeux, tant pour l'immense continent latino-américain, réservoir de la chrétienté de demain, que pour les pays occidentaux qui n'ont pas su lui apporter la liberté évangélique. Occasion de réfléchir au lien entre la pensée et la praxis, l'Église et le peuple, l'histoire et l'eschatologie, et autres couples théologiques.

Il n'est pas question de prendre parti pour ou contre la théologie de la libération, de faire de la propagande pour ses thèses ou de polémiquer avec elle sur les griefs qu'elle adresse parfois aux théologiens européens. Mais il s'agit de donner un témoignage de solidarité et de sympathie envers les théologiens latino-américains, qui ont l'audace de se livrer à une pensée dérangeante, qui renoncent au confort des études académiques pour faire de la théologie une arme au service des plus démunis, qui s'exposent ainsi aux soupçons des uns et aux menaces des autres, qui luttent sur tous les fronts où la dignité de l'homme est bafouée.

C'est un devoir de solidarité, car l'honneur de Dieu est en jeu quand celui de l'homme est en cause : le combat de ces théologiens ne peut qu'être le nôtre. Notre sympathie s'adresse également au petit peuple des communautés de base au nom de qui ils parlent, ou plutôt dont ils nous transmettent la parole. Car ce peuple a pris la parole dans l'Église, retrouvant du même coup sa dignité perdue. « Une Église qui naît du peuple » : c'est le thème favori de la théologie de la libération. Une théologie naît du peuple qui se libère : voilà un événement dont nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences ecclésiologiques.

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Plus important encore que le contenu doctrinal de la théologie de la libération, malgré sa beauté et son élan, me paraît être le mouvement historique, ecclésial et populaire, qui en est porteur. La théologie a quitté l'enceinte des écoles et les travées des bibliothèques, elle est sortie dans la rue, elle a respiré l'air du temps, elle a causé avec les petites gens. Comme jadis Hegel en faisait sa prière du matin, elle a cherché son inspiration dans la lecture des journaux. Elle y a trouvé de bien tristes nouvelles, auxquelles elle a voulu annoncer la Bonne Nouvelle ; des récits de misère, de souffrance, d'humiliation, d'oppression de tant de gens et de tant de peuples, dans lesquels elle a appris à relire la passion de Jésus, et elle a entrepris de la raconter à nouveau comme un récit de sortie d'Égypte, car parmi tous ces gémissements, comme jadis Moïse, elle a aussi entendu une injonction de Dieu.

On lui a reproché de faire appel à la violence. Sans doute n'a-t-on pas osé lui faire grief d'avoir perçu, à travers ces gémissements peureux et honteux, une parole de violence, celle de Dieu lui-même, appelant son peuple à faire tomber seschaînes. Violence de la parole longtemps bâillonnée, car tous les pouvoirs finissent par se soutenir, les politiques et les religieux, que cette théologie a enfin libérée, se libérant du même coup elle-même de toute servilité. Mais, se réclamant, comme Paul face à Pierre, d'un esprit de communion et de résistance, elle a opposé à ses censeurs la seule force de la non-violence. Elle a ainsi amené le discours officiel de l'Église à résonner, timidement, des accents de la liberté évangélique : nous lui en rendons justice et nous lui en disons tous merci.

Ce mouvement de la théologie libérée et libératrice a obtenu une autre victoire, non moins éclatante : elle a donné un sens nouveau au terme ecclésiastique « peuple de Dieu ». Précisément son sens biblique, mais dans lequel le nom « peuple » reprend son sens usuel : peuple de pauvres et de petits, peuple de « laïcs », d'hommes et de femmes engagés dans les combats de la vie et de l'histoire, majeurs et libres, conscients de leurs droits.

Ce peuple s'est mis debout, dans ses États comme dans ses Églises. Il a pris la parole qu'on ne lui offrait pas, il n'est pas prêt de la quitter. On en frémit de peur, mais pourquoi pas d'espoir ? Le dialogue avec ce « peuple », dont elle fait retentir la voix, ouvre à la théologie un avenir neuf, et, à travers elle, à toute réalité ecclésiale. Une chance de vie s'offre avec le risque d'un avenir différent.

Chance fragile, car il est du destin authentique de toute parole prophétique d'être menacée. Courage donc, nos compagnons lointains. Courage et merci. Merci et adieu : continuez à nous faire salutaire violence.

Joseph Moingt
in
Figures de théologiens, Éditions du Cerf 2013, 24 € - 287 pages

1 – Ce témoignage est constitué de l'introduction et de la conclusion du numéro spécial des RSR consacré à La Théologie de la libération, 75/1-2, 1986, p. 7-8 et 220, dont le père Gonzalo Arroyo fut le maître d'œuvre. Je le reproduis ici en mémoire de Michel de Certeau et de Henri de Lavalette, l'un et l'autre si attentifs à la théologie latino-américaine, à cette autre manière autrement dangereuse de faire de la théologie.

Publié dans Réflexions en chemin

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Robert Kaufmann 03/08/2013 01:47


Encourager "le peuple" à parler haut et fort, certes! Passer à l'acte demande davantage de retenue et de réfléxion. Comme dans d'autres domaines, des hommes poussés à la misère et la famine ont
droit à la légitime défense. Mais le droit de propriété est également un droit naturel. C'est pourquoi passer d'un registre à l'autre implique cette retenue sans laquelle les conséquences
risquent de dépasser de très loin le mal initial.                                        
    Le mouvement du petit peuple de 89 s'est terminé dans la Terreur. La révolution d'opérette  d'Octobre 17 du petit peuple de St Peterbourg s'est poursuivie par une effroyable
guerre civile et le Goulag. La Russie a perdu une très grande partie de ses élites intellectuelles et a mis plusieurs générations à s'en remettre. N'oublions pas non plus que l'Etat Nazi est né
d'un reférandum populaire.


Ce qui me gène dans ce style d'affirmations c'est que le pauvre petit peuple semble doté de toutes les vertus. Ce qui semble rejeter les dirigeants politiques, économiques, religieux;  les
élites scientifiques, culturelles, artistiques....hors du peuple et dans la suspicion.


Pour verser dans la caricature, on a souvent entendu le slogan On sait que ce dernier ne l'a jamais gardé bien longtemps et que ce type de boulversement abouti à
sa confiscation rapide par une nouvelle "élite". Nous avons eu beaucoup d'exemples récents autour de la Méditerranée.


Tout cela pour dire que l'important ne me parait pas de donner le pouvoir au peuple mais de développer activement un dialogue réel entre les hommes de pouvoir et les représentants qualifiés de ce
petit peuple.


Je note aussi="....Une parole de violence, celle de Dieu lui-même, appelant son peuple à faire tomber ses chaînes....... "                    
                               Je ne lis pas cela dans l'Evangile de Jésus.


Robert Kaufmann

Francine Bouichou-Orsini 02/08/2013 16:48


Merci à G & S pour la diffusion de cette prise de position, tant attendue, si salutaire...
Merci à Joseph Moingt, théologien capable d'une lucidité aussi créatrice, dans le prolongement de ses derniers ouvrages.
Francine Bouichou-Orsini


Avec bonheur, sachons relire ces lignes, messagères d'espérance : 
« Ce mouvement de la théologie libérée et libératrice a obtenu une autre victoire, non moins éclatante : elle a donné un sens nouveau au terme ecclésiastique « peuple de Dieu ». Précisément son
sens biblique, mais dans lequel le nom « peuple » reprend son sens usuel : peuple de pauvres et de petits, peuple de « laïcs », d'hommes et de femmes     engagés dans les combats
de la vie et de l'histoire, majeurs et libres, conscients de leurs droits(...). Ce peuple s'est mis debout, dans ses États comme dans ses Églises. Il a pris la parole qu'on ne lui offrait pas, il
n'est pas prêt de la quitter.(...) On en frémit de peur.(...). Le dialogue avec ce « peuple », dont elle fait retentir la voix, ouvre à la théologie un avenir neuf, et, à travers elle, à toute
réalité ecclésiale. Une chance de vie s'offre avec le risque d'un avenir différent.