Liberté, Égalité, Fraternité

Publié le par Garrigues et Sentiers

PROPOS SIMPLETS SUR LES PRINCIPES “ RÉPUBLICAINS ”
 
Ces propos n’ont aucune prétention à être une analyse politique de ces grands principes incessamment rappelés par les hommes et femmes qui sollicitent nos suffrages. D’aucuns trouveront qu’ils font un peu réflexions de “Café du Commerce”. Pourquoi pas ? À l’heure où les médias nous abreuvent d’incessants “radios-trottoir”, on peut bien se laisser aller à la facilité pour lire les Signes des temps, comme tout le monde.
 
LIBERTÉ
 
Voilà un mot qui déclenche volontiers la polémique. «Que de crimes ont été commis en son nom ! » Et il est si facile de qualifier ses adversaires de “liberticides” pour les discréditer. Pourtant, tant sur le plan politique que religieux, la notion semble relativement claire. Et d’abord en passant par ce qu’elle n’est pas. La liberté ce n’est pas «faire ce que je veux quand je veux», ce qui serait parfaitement acceptable si je vivais seul, mais chacun de mes gestes peut impliquer, concerner, gêner mes contemporains. Or l’homme (ou la femme) ne se rencontre qu’en société, on est donc forcément obligé de tenir compte de ce qui nous entoure que ce soient des êtres vivants, qui ont eux aussi des droits, ou le milieu dans lequel on vit (la “nature” !), et qu’on ne peut violer impunément. La découverte, finalement récente, de l’écologie montre que l’homo economicus – aboutissement actuel et provisoire de l’espèce – risque à terme de détruire lui-même son lieu de vie, la terre, en ayant confondu droit d’user avec celui d’abuser. A noter que la notion de la propriété définie par le droit romain (jus utendi et abutendi ) est en train d’être remise en question.
 
La liberté n’est pas non plus la “licence” cette « liberté sans frein, désordonnée, abusive » (dictionnaire), irresponsable, dont on voit bien, sans avoir à développer ce thème, qu’elle peut être dangereuse à la fois pour celui qui la pratique et pour son entourage.
 
Deux textes brefs rendent excellemment compte de l’empire de la liberté et ses frontières qu’on pourrait presque qualifier de “naturelles”.
L’article 4 de la Déclaration des “Droits de l’homme”, de 1789, résume, sous une forme un peu juridique, l’essentiel du pouvoir vivre ensemble dans une société qui ne soit pas totalement anarchique : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance des mêmes droits ». En bref, « la liberté des uns s’arrête où celle des autres commence ». Si ce principe était suivi scrupuleusement par chaque citoyen, chacun, respectueux et respecté, serait assuré de vivre en paix et en sécurité.
Le second texte, plus ancien, va plus loin car il suscite encore plus notre responsabilité : «Tout m’est permis, mais tout n’est pas profitable » (1e épitre aux Corinthiens 6,12). Il n’y a pas là de limite “légale”, voire “légaliste”, mais l’exercice du bon sens qui prime sur toutes les “permissions”. Exemple : je peux absorber de la ciguë ; ça ne me fera pas de bien. L’exercice de cette liberté-là suppose une prise de conscience, donc une information préalable de la personne. Sur le plan “politique”, cette information relève d’une instruction civique, qui ne soit pas propagande partisane. Dans le domaine religieux, elle pourrait découler d’une formation et stimulation des consciences plutôt que de la seule proclamation impérative, parfois “terroriste”, du “permis” et du “défendu”, sans intériorisation profondément acceptée chez les fidèles.
 
Certes, manipuler la peur comme moyen d’action est d’effet plus immédiat que la lente maturation de la conscience, mais si « l’on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable,… les choses y sont conservées bien plus longtemps » (Le malade imaginaire, acte II, scène 5).
 
ÉGALITÉ
 
On connaît le principe : « Les hommes – ajoutons les femmes – naissent et demeurent… égaux en droit » (article 1 de la Déclaration des droits de l’homme).
Sur le plan ontologique, cela ne fait plus guère de problème. Mais socialement, on constate que certains sont “plus égaux” que d'autres. En fait, hélas, les hommes – et les femmes – ne sont pas si égaux que cela. C'est un simple constat : les uns naissent riches d'autres pauvres, d'autres encore trop pauvres ; certains naissent doués pour quelque chose ou plusieurs, d'autres moins, etc. Bien sûr, l'éducation, la formation peuvent atténuer les différences, elles ne peuvent les effacer complètement : tout le monde peut "apprendre" à jouer au tennis ou à dessiner ; les résultats ne seront pas totalement équivalents. Notons que, s'ils l'étaient, cela diminuerait beaucoup l’attrait des “stars” ou l'intérêt des compétitions sportives.
 
Dans l'enthousiasme de 68, on a poussé la revendication à l'égalité au delà des limites de l'observable : certains enseignants niaient qu'il puisse y avoir des enfants plus "intelligents" que d’autres. Nous savons l’ambiguïté de cette notion d’intelligence et le conditionnement que l’”inné” éventuel subit – en positif ou négatif – de la part de l’entourage culturel et affectif. Et depuis, comme par compensation, bien des parents ont fait la chasse au QI de leur progéniture, sans voir que des facultés intellectuelles ne sont pas forcément développées harmonieusement, ni en accord avec les qualités simplement “humaines” et l’aptitude aux relations sociales. Les “surdoués” sont souvent bien seuls. Cette remarque ne se veut donc ni élitiste ni réactionnaire. Tel brillant normalien ou centralien peut se révéler une nullité au plan de la sensibilité ; tel excellent artiste manuel a le droit de ne posséder aucune capacité d'abstraction : qu'il donne l'un et l'autre tout ce dont ils sont capables.
 
Pour que l’on puisse parler d’égalité, encore faudrait-il que la société n’établisse pas arbitrairement une hiérarchie des valeurs préétablies, la plus grossière étant la dévaluation du travail manuel. Alors, qu'on veuille développer au maximum les capacités de chacun et que l'État s'y emploie, c'est juste et normal. Ce devrait être cela la vraie "égalité des chances" dont les programmes présidentiels se sont prévalus, et c’est à la fois l’intérêt des personnes, qui ne se fourvoieront pas dans des voies de garage, et celui de la collectivité.
 
D’après des sondages sur notre société, l'égalité serait le droit le plus ardemment revendiqué par les Français. L'idée en est satisfaisante pour l'esprit et le cœur, la constitution en a intégré la notion ; elle fait partie de notre culture, sinon toujours de notre vécu. Pour opérer des compensations aux inégalités flagrantes, on a multiplié, depuis la Révolution, et surtout dans le dernier demi-siècle, les "droits à…", afin que chacun puisse bénéficier des mêmes potentialités que son voisin plus favorisé. Encore faudrait-il que ces droits ne restent pas virtuels. Prenons-en quelques exemples évidents.
 
Est apparu, au XXe siècle, le "droit au travail " (avant, ce n’était qu’une obligation, souvent sans grandes contreparties). Cette évolution est bonne : 1° si c'est un devoir pour la collectivité d'en offrir réellement à tout le monde, en fonction de ses capacités reconnues. 2° si c'est un devoir pour les particuliers de s'y astreindre "dans la joie". Ce vœux reste pieux, voire paradoxal en période de chômage. Logiquement les chômeurs devraient attaquer un État qui n'assume pas son rôle de garant des droits et de la sécurité des citoyens, etc. Cette exigence vient d'apparaître avec la notion de "droit opposable". Pour l’instant elle ne concerne que le logement, mais pourquoi pas le travail ?
 
Très récemment, s'est développée précisément l'idée d'un "droit au logement". Là encore, au niveau des principes, aucune objection. La réalisation pratique risque d'être plus difficile à appliquer. Si pour les authentiques SDF la justification peut paraître immédiate, quels seront les critères objectifs du relogement pour les "mal-logés" ? Actuellement, par exemple, il semble quasiment impossible aux célibataires sans enfants de profiter de logements sociaux ; et pourtant, beaucoup d'entre eux, avec un seul salaire et une majoration fiscale liée à leur état civil, sont dans des situations aussi dramatiques que des familles profitant de diverses allocations. Le célibat reste-t-il marqué d'infamie comme à l’époque “nataliste” de l’Entre-deux-guerres ?
 
En outre, il semble difficile de faire peser cette obligation sur les propriétaires privés, sauf abus manifeste de leur part, comme la détention de logements "abandonnés", encore que la notion de propriété telle qu'elle est définie par notre droit ne permet l'expropriation qu'en cas de nécessité urgente et collective, et avec indemnisation. Car, pour l'instant, le "droit à la richesse" n'a pas été véritablement remis en question ; il semble même exalté depuis le “Enrichissez-vous” de Guizot, jusqu’au «Travaillez plus pour gagner plus», (comme si cela suffisait).
 
Quant au secteur public du "logement social" se poseront les questions des investissements et des charges d'entretien, qui pèseront immanquablement sur les contribuables. Or la question d'une fiscalité plus juste et plus efficace n'a jamais été reposée chez nous avec sérieux, ni par la gauche ni par la droite. On sait que les impôts indirects (pourtant “égaux” pour tous) sont les plus inéquitables puisqu’ils pèsent souvent sur des objets de nécessité ou qui le sont devenus, comme les carburants : les pauvres paient autant que les riches, c’est une “égalité injuste”. Pour les impôts sur les revenus, les pauvres n'en payant pas et les riches se débrouillant pour en payer le moins possible, ce sont les classes moyennes, et particulièrement les salariés qui ne peuvent rien déguiser de leurs revenus, qui sont proportionnellement les plus sollicités.
 
On pourrait énumérer comme cela bien d’autres “droits à”. Mais nous parlera-t-on jamais du “droit à la beauté,” qui devrait être le stimulant d’une politique de la culture ; du “droit à la bonté”, à la tendresse… ?
 
FRATERNITÉ
 
Des trois principes républicains, c’est sans doute le plus difficile à définir et à mettre en œuvre. « Lien existant entre les hommes considérés comme membres de la famille humaine ; sentiment profond de ce lien » (Petit Robert). Hormis les moments d’exaltation collective : journées révolutionnaires, libération après une occupation, victoire politique ou… sportive, quand ce sentiment domine-t-il les relations entre les citoyens de ce pays ?
On lui a substitué aujourd’hui, semble-t-il, le terme de “solidarité” (par exemple entre employés d’un même travail, d’un même syndicat, entre les pays développés et ceux qui ne le sont pas), mais il n’est pas moins vague dès que l’on en cherche l’application pratique.
 
Ne renonçons pas aux banalités, elles expriment parfois des réalités : quelle est le degré de “fraternité” possible entre un P.D.G. de multinationale et ses techniciens de surface ? Quelle “fraternité” entre pays riches (où il y a des pauvres, pas forcément solidaires des pays pauvres) et pays pauvres (où il y a des riches aussi peu “solidaires” que possible des oubliés de leur peuple) ? Et l’on se souvient encore que, naguère, les “pays frères” d’une grande puissance de l’Est étaient, en vérité, réduits en servitude.
 
La fraternité devrait être “obligatoire”, on pourrait dire naturelle, car des trois principes républicains, elle est la plus proprement “humaine”. Chez les Chrétiens, elle devrait être vécue spontanément, puisque nous sommes tous “enfants d’un même Père”. Pourtant, ses “marques” sont encore plus difficiles à établir. Des campagnes d’informations peuvent tenter d’ouvrir les esprits et les cœurs ; cela demande du temps, de la constance, du raisonnement pour convaincre.
 
Les Églises pourraient jouer un rôle majeur en en donnant l’exemple. Une certaine fraternité existe souvent dans des groupes restreints ; elle est loin d’être générale non seulement entre les Églises, mais à l’intérieur de chacune d’entre elles. L’œcuménisme pourrait être le lieu de révélation d’une authentique fraternité. Malgré ses progrès incontestables, il se limite encore trop souvent à un “dialogue” poli périodique. Certes, le dialogue est préférable aux controverses ou guerres ouvertes. Mais sans remise en cause de chacun par lui-même – dans la liberté et l’égalité, soulignons-le – sans un élan désintéressé, il restera un signe de bonne volonté sans doute, mais inefficace.
 
La fraternité ne peut s’imposer en vérité. Un “sentiment” aussi profond, et pas si naturel car il suppose un total altruisme, ne peut se décréter et être aussitôt suivi d’effets.
 
o O o
 
La liberté peut être codifiée pour en défendre la protection ou en limiter les abus. La loi est là pour l’encadrer. Des contre-pouvoirs existent pour en assurer la défense contre les éventuelles tentations de la brimer que pourrait avoir les autorités d’un pays : ce sont la presse, les partis d’opposition, les syndicats, la rue, etc.
 
L’égalité peut être aménagée pour éviter les trop grandes distorsions de situations sociales par une certaine redistribution des richesses. C’est la méthode officiellement suivie par notre pays. On sait qu’il y demeure pourtant beaucoup d’injustices, parfois criantes. Mais la loi ne suffit pas à établir l’égalité dans les esprits. Celle entre les sexes, dont le principe n’est plus guère contesté sous nos latitudes, est loin d’être passée partout dans les faits. Et partout, les habitudes de pensée ont la vie dure. Ainsi, l’Inde a officiellement supprimé, depuis des décennies, le système des castes qui perpétuait une inégalité institutionnelle et héréditaire entre des groupes de population. On sait qu’il continue à bloquer la vie sociale et en partie la vie politique et économique du sous-continent.
 
La fraternité ne saurait être une conquête juridique, mais une attitude généreuse à épanouir. Alors, comme dit l’autre, “encore un effort pour être véritablement républicains
 
Marc DELÎSLE
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