Simon de Cyrène, le fort de Dieu

Publié le par Garrigues et Sentiers

Et ils requièrent, pour porter sa croix,
Simon de Cyrène, le père d'Alexandre et de Rufus,
qui passait par là, revenant des champs.

(Matthieu 27,32-34 ; Marc 15,21 ; Luc 23,26)

Dans la série des articles sur les personnages de la Bible, voici venue la saison de Simon de Cyrène, qui apparaît à la cinquième station de tous les chemins de croix de nos églises.

Simon de Cyrène, le fort de Dieu

Ce Simon-là est donc censé être originaire de Cyrène, ville du nord-est de l’actuelle Libye (en Cyrénaïque, évidemment) dont il est question au moment de la Pentecôte, quand les apôtres sont entendus dans leur propre langue par tous les pèlerins présents à Jérusalem, parmi lesquels ceux de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène (Actes des Apôtres 2,10. On a évoqué ces pèleri

Mais le mot Cyrène, en grec Kyrênê, peut aussi s’apparenter à l’hébreu qêren, corne ; et, dans ce cas, Simon ne serait peut-être pas africain…

Que serait-il alors ?

On trouvera peut-être un premier élément de réponse en se reportant à une expression du Premier Testament, en 2Samuel 22,3 et Psaume 18,3 : la corne de mon salut, qui est aussi la force de mon salut, la force qui me sauve.

En fait, trois sens différents sont liés au mot qeren :

On peut évoquer Ex 34,29.30.35 et la corne de Moïse : Lorsque Moïse redescendit de la montagne du Sinaï, les deux tables du Témoignage étaient dans la main de Moïse quand il descendit de la montagne, et Moïse ne savait pas que la peau de son visage rayonnait parce qu'il avait parlé avec lui. Aaron et tous les Israélites virent Moïse, et voici que la peau de son visage rayonnait, et ils craignaient de l'approcher (…) et les Israélites voyaient la peau du visage de Moïse rayonner. Puis Moïse remettait le voile sur son visage, jusqu'à ce qu'il entre pour parler avec lui.

La Bible de Jérusalem estime que les versets 29 à 35 sont d’origine incertaine et rapportent une tradition sur le rayonnement du visage de Moïse, exprimé par le verbe qaran, dérivé de qeren, corne, expliquant la traduction de la Vulgate : ignorabat quod cornuta esset facies sua, il ignorait que son visage avait des cornes ! La Bible de Jérusalem ignore encore que la Néo-Vulgate a abandonné lesdites cornes et écrit : ignorabat quod resplenderet, il ignorait qu’il resplendissait

La seule occurrence du mot qêren au sens de rayon est en Ha 3,4 : l’éclat [de Dieu] est pareil au jour, des rayons jaillissent de ses mains, c'est là que se cache sa force, qui précise clairement que ces rayons sont la marque de la force jaillissant des mains !

Le mot qeren signifie donc corne et/ou rayonnement et/ou force

Et voilà pourquoi la statue de Moïse de Michel-Ange de l’église saint Pierre-aux-Liens de Rome porte des cornes – symboles de sa force – qui rayonnent de son front !

La force qui me sauve doit rappeler à bien des chrétiens une expression attribuée à Zacharie lors de la naissance de son fils Jean-Baptiste : béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui visite et rachète son peuple ; il a fait surgir pour nous la force de salut (kéras sôtêrias) dans la maison de David, son serviteur. (Luc 1,68-69).

En hébreu, la force de mon salut serait qéren yeshou‘ati, où l’on retrouve le qêren de Cyrène et le salut inclus dans le nom Yehoshoua‘ , le nom de Jésus. C’est bien ce qu’est Simon de Cyrène : la force de Jésus ! Mais ici une force pour Jésus, acception opposée à celle du cantique de Zacharie !

Cependant, tout cela n’explique ni pourquoi cet homme s’appelle Simon ni pourquoi cette force serait devenue Cyrène de Libye, ville d’où il est censé être originaire ; pour répondre à ces questions, nous allons oser aller faire un tour du côté de la mythologie grecque et du tarot divinatoire (une fois n’est pas coutume ! Et je suis sûr, amis lecteurs, qu’en découvrant le résultat de ce présumé vagabondage passager, vous serez disposés à me le pardonner).

 

En effet, la lame XI (chaque carte du tarot est appelée lame) du tarot, qui a pour nom La Force, représente une jeune femme en train d’ouvrir – à mains nues et sans effort apparent – la gueule d’un lion visiblement redoutable.

Plusieurs légendes cohabitent au sujet de cette femme, dont on peut penser qu’elle était fille d'Hypsée, roi des Lapithes. On en retiendra une : un jour où elle était en train de garder les troupeaux de son père un lion s'approcha dangereusement des bêtes et elle le neutralisa à mains nues ; un heureux hasard fit qu’Apollon la vit accomplir cet exploit et tomba sur-le-champ amoureux d’elle ; il l'enleva dans son char d'or, traversa les mers et s'unit à elle dans son palais d'or, en Libye.

Le nom de cette nymphe était Cyrène et elle le donna à la ville de Libye où elle vécut des jours heureux avec son dieu de mari.

La nymphe Cyrène symbolise donc la force, elle qui a tué à mains nues un lion... et nous avançons à grands pas…

Mais elle n’est pas la seule à avoir accompli un tel exploit ! Elle partage ce privilège avec un personnage biblique célèbre, Samson, dont le nom hébreu, Shimshon, ressemble fort à notre Simon, Shime‘on, mais était infiniment moins répandu à l’époque de Jésus.

Le livre des Juges (14,6) nous raconte que l'esprit du Seigneur fondit sur lui et, sans rien avoir en main, Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau.

Samson – le tueur de lion aux mains nues, comme la nymphe Cyrène – était peut-être surnommé Shimshon haqêren, Shimshon le Fort !

Comme Samson, le Shime‘on haqeren de l’évangile n’était peut-être qu’un juif de Jérusalem à qui sa force aurait valu son surnom : haqeren.

Si l’épisode est historique (cf. à ce sujet l’article La grâce de Véronique), cet homme avait pour le moins un nom prédestiné ; s’il ne l’est pas, on peut admirer la manière avec laquelle les évangélistes montrent comment l’homme peut être une force de salut pour ses frères, à condition qu’elle soit aussi force de Jésus, ce que Simon fut à double titre, on l’a vu.

Mais on peut aller encore plus loin, en remarquant que Simon de Cyrène, le Fort de Dieu, partage cette caractéristique avec l’ange Gabriel, Gabryi’el (nom construit sur la racine gavar, de sens strictement identique), celui qui a annoncé à Marie la future naissance de Jésus et dont le nom a pour valeur numérique 48 (pour la valeur des mots hébreux voir l’article Déchiffrons les lettres hébraïques), celle du Shiloh, cet envoyé de Dieu dont parle Jacob en Genèse 49,10 quand il bénit son fils Juda : le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de chef d'entre ses pieds, jusqu'à ce que le Shiloh soit venu et que les peuples lui obéissent.

Dans cet envoyé on peut évidemment voir Jésus et dire que Simon de Cyrène n’est pas seulement un aide mais comme un double de Jésus, comme le fameux Barabbas du procès, ce fils du père (puisque tel est son nom) sauvé par décision de la foule et la condamnation de Jésus, et dont on parlera un jour.

On finira cette rencontre par quelques observations apparemment mineures mais qui vont nous mener encore plus loin :

- le patronyme Shime‘on haqeren a pour valeur 150, nombre de l’expression faisons homme à notre image (parole de Dieu créateur en Genèse 1,26).
- les évangélistes prennent la peine de préciser que Simon était le père d’Alexandre et de Rufus, qui en hébreu est ’aviy ’alêkhsandra’ verouphos, dont la valeur est 188 : je suis avec toi (parole de Dieu à Jacob en Genèse 28,15 ; valeur 88) comme le Père (1), première personne de la Trinité.

Simon de Cyrène n’est pas moins qu’une image du Père venant aux côtés de son Fils soulager sa souffrance1.

Et, pourtant, il est un homme tellement ordinaire que Luc dit simplement, en parlant de lui : ils mirent la main sur un homme (Luc 23,26), en hébreu : vayarhaziyqou be’ish

Mais la valeur 100 de cette expression dit – symboliquement et tout aussi simplement ! – que Simon est une préfiguration de la vie nouvelle vers laquelle marche Jésus et à laquelle Dieu invite chaque homme ; dans cette vie chaque homme verra en chaque homme l’image de Dieu, et chaque homme se fera le prochain de chaque homme pour l’aider à porter sa croix (cf. la parabole dite du Bon Samaritain en Luc 10,29-37) !

Et cela est fort !

René Guyon

1 - Il ne faut pas oublier, si on trouve ces dernières interprétations curieuses, que bien des gens, des gnostiques en particulier, comme Basilide, ont affirmé que Simon de Cyrène était Dieu lui-même ou même qu’il avait été crucifié à la place de Jésus… ce que, bien sûr, je ne dis pas.

 

Commenter cet article