Un cadet nommé Désir

Publié le par Garrigues et Sentiers

Luc 15,11-32
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(Traduction Bible de Jérusalem), cliquez ici :

Cet article – dont le titre doit rappeler quelque chose aux cinéphiles d’un certain âge ! – se propose d’aborder le texte de l’évangile de Luc (15,11-32) qu’on a pris l’habitude d’appeler, par un abus de langage regrettable, la PARABOLE DU FILS PRODIGUE.

Bien sûr, vous vous en doutez, il ne s’agit pas ici de redire pour la énième fois ce qu’on répète depuis des siècles sur le pécheur repenti et le pardon de Dieu au fils cadet (thèmes éminemment importants !), mais de revenir à l’essentiel trop souvent oublié qu’exposent les cinq premiers mots du texte : un homme avait deux fils

Mais, avant de pouvoir dominer le sujet, on doit commencer par s’attaquer au roc de ce texte vertigineux, en plantant nos pitons sur certains points de vocabulaire qui disparaissent (trop) facilement sous la glace des traductions. Vérifiez vos mousquetons, nous partons ! :

- verset 12 : La part de bien que le fils plus jeune (néôtéros) réclame à son père est oussia, participe présent substantivé du verbe être, dont le sens premier est essence, substance ; et l’avoir que donne le père est ton bion : la vie !
Nous pouvons déjà pressentir que ce texte ne parle pas que d’argent, mais surtout de vie et d’être
Notons aussi que le père partage, divise (grec diaïréô, à prononcer avec une légère diérèse !) entre ses deux fils ; chacun des deux frères a donc droit à sa part de vie


 - verset 13 : Le fils plus jeune quitte son pays, littéralement son peuple. C’est ce que Dieu demandait à Abraham en Genèse 12,1 : pars pour toi hors de ton pays, en d’autres termes : sors de toi-même pour devenir ce que tu es, ce que le fils semble faire… mais il éparpille son être en vivant sans se sauver (dieskorpisen tên ousian zôn asôtôs ; asôtôs comporte bien un élément de la racine de sôter, le salut).
Le verbe traduit ici par éparpiller peut évoquer le geste des femmes africaines qui jettent le grain en l’air pour le séparer de la bale : le fils plus jeune crée en lui une déstructuration qui sera source pour lui de remise à plat de toute sa vie, comme les grains de blé sur l’aire de battage. C’est en pétrissant les grains de son être réel qu’il pourra apaiser sa faim de vie.

- verset 14 : Quand il eut tout consumé (ce qui est plus que dépensé, qu’on lit en général) rappelle l’expression brûler la chandelle (ou sa vie) par les deux bouts et le terme consumérisme, qui est bien l’art de pousser à la consommation…
Toute la vie – le grain à moudre – que son père lui avait donnée a été consumée… Il est donc normal que survienne une famine, en grec limos, sans doute de racine leîpo, cesser, faire défaut, rester en arrière, ne pas arriver au but ; cette famine conduit le fils plus jeune à hystereîstaï (la misère de la Traduction Liturgique), littéralement être en retard, tomber avant d’atteindre son butrater la cible, sens du mot pécher, aussi bien en grec qu’en hébreu.

- verset 15 : Il alla se mettre au service, verbe kollaô, qui signifie (évidemment !) il se colla, s’attacha (c’est le même verbe qu’en Genèse 2,24 : l’homme quitte son père et sa mère et se colle à sa femme et ils sont
chair une)… pour nourrir (et non pour garder !) les porcs.
Il est inutile d’insister sur la situation du fils, qui perd sa liberté en s’attachant à son employeur et connaît la déchéance la plus totale à ses propres yeux, puisqu’il doit nourrir l’animal le plus impur qui soit pour les juifs, alors que lui-même souffre horriblement de la faim.

- verset 16 : il désirait (verbe épi-thymô, dont la racine est clairement le principe de vie, le désir, la volonté ; la plupart des bibles sous-traduisent largement avec il aurait bien voulu) se nourrir de keratiôn, les fameuses gousses, caroubes, etc…
L
e mot grec a pour racine keras, la corne ; le mot hébreu est qeren, qui signifie corne mais aussi force (on connaît les fameuses cornes de Moïse, symbole de la force de Dieu qui est en lui ; cf. Exode 34,29 dans la Vulgate : ignorabat quod cornuta esset facies !).
Le désir du fils plus jeune n’est plus ce qu’il était, mais il désire encore, même s’il ne s’agit plus que d’un besoin fondamental : retrouver sa force… La trouvera-t-il cette force symbolisée par ces caroubes qu’il doit distribuer à des bêtes impures sans pouvoir s’en nourrir lui-même ? La réponse est chez le psalmiste : je m'abrite en lui, mon rocher, mon bouclier et ma force de salut, ma citadelle (Psaumes 18,34) ! Et le fils va le comprendre…

- verset 17 : … en commençant par faire un constat : les ouvriers de mon père ont du pain en surabondance : perisseuontaï, le surplus qu’on en trouve en Matthieu 15,37 : tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux en surplus on ramassa sept pleines corbeilles, ou en Matthieu 13,12 : car celui qui a, on lui donnera et il aura du surplus, mais celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé.
Qu’ajouter à cela ?... sinon que le fils est arrivé à un point qui pourrait être de non-retour, mais son désir le pousse encore…

- versets 18-19 : … me levant (anastas, du verbe anistêmi ; c’est le qoum des hébreux : qui ne connaît pas le Thalita qoum, petite fille lève-toi, de Marc 5,41 ?), j’irai vers mon père 
On doit malheureusement relever la pauvre traduction des bibles : je vais partir, je vais aller !!! Pourtant, dans nos églises on chante : oui, je me lèverai et j’irai vers mon père
Anastasis (du verbe anistêmi ) est, avec egersis (prononcer éguersis, du verbe egeirô), le verbe de la Résurrection (cf. Luc 16,31 : même si quelqu'un ressuscite – anastê – d'entre les morts ils ne seront pas convaincus) : au moment même où le fils plus jeune envisage seulement d’aller vers son père, le texte nous dit en filigrane qu’il est déjà ressuscité !
Je meurs de faim : le verbe est apollymi, être anéanti (qu’on reverra bientôt).
Et je lui dirai… j’ai péché (êmarton) envers (eïs) le ciel et contre (énôpion) toi… J’ai raté la cible est le sens concret du verbe amartanô, qu’on a déjà évoqué.
Envers le ciel mais en revanche – et c’est beaucoup plus fort ! – devant ta face : énôpion, en-ops signifie littéralement dans tes yeux, en hébreu : devant ta face, cette Face de Dieu qu’on trouve en Nombres 6,25-26, dans la bénédiction que nous avons étudiée il y quelques mois (cf. l’article La grâce de Véronique).
Ce fils, qui est parti le plus loin possible de son père, va aller lui dire j’ai péché devant tes yeux ! Comme ils sont perçants, ces fameux yeux d’aveugle du tableau de Rembrandt Le retour du Prodigue, dont parlait le Père Baudiquey : il s’est usé les yeux à son métier de père : scruter la route obstinément déserte, guetter du même regard l’improbable retour

- verset 20 : Se levant, il alla vers son père… et les bibles ratent encore anastas, hélas ! Comme il était encore loin est en grec makran apékhontos, « grand loin » ; pour parodier Coluche : encore plus loin que loin !Son père le vit (pourquoi traduire : l’aperçut ?) et fut pris de pitié, ce qui est en grec esplagkhnisthê, de la racine splagkhnon, entrailles (mot issu de splên, rate, qui a donné l’anglais spleen). Belle similitude de sens double, en grec et avec l’hébreu rêchem (prononcer rêrem), à la fois entrailles et miséricorde de Dieu, magnifié dans le fameux verset Isaïe 49,15 : Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans miséricorde pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas.
On trouve aussi cette parenté sémantique à propos de Jésus, par exemple en Matthieu 20,34 : pris de pitié (textuellement : pris aux tripes), Jésus leur toucha les yeux et aussitôt ils recouvrèrent la vue.

Suit un geste qui n’est pas sans rappeler la scène du pardon de Joseph, fils de Jacob, à ses frères qui l’avaient vendu par jalousie (Genèse 45,14-15) : Alors il se jeta au cou de son frère Benjamin et pleura. Benjamin aussi pleura à son cou (ne pas oublier que Benjamin est le plus jeune de ses frères…). Puis il couvrit tous ses frères de baisers et pleura en les embrassant.
Les mots dits par Joseph (Genèse 45,5-8) sont bien ceux qu’aurait pu dire le père de la parabole : ne te reproche pas et ne sois pas triste d’être parti là-bas, car c’est pour sauver ta vie que je t’ai laissé partir loin de moi, pour une grande délivrance. Ainsi, ce n’est pas toi qui as décidé de partir, mais c’est moi qui t’ai établi comme maître de ta propre destinée, comme gouverneur de ta propre vie

- versets 21-23 : On remarquera simplement que le mot grec stolê, la robe dont on revêt le fils (qui pourrait faire penser à la tunique magnifique offerte à Joseph par Jacob et source de ses ennuis fraternels), traduit le plus souvent l’hébreu bêghêd, qui signifie aussi infidélité… et que le veau gras (curieusement peu connu de la bible hébraïque) est en hébreu meri’ (avec un aleph final), le mot meri (sans aleph final) signifiant rébellion. Le aleph étant la « lettre divine » par excellence (cf. l’article Déchiffrons les lettres hébraïques) ne pourrait-on pas dire que le veau gras symbolise la transformation par Dieu de la rébellion des hommes, quand ils reviennent à lui… après avoir abandonné leur veau d’or (que Dieu appelle veau en fonte ! Cf. Exode 32,8 et Deutéronome 9,12) ?

- verset 24 : le fils avait bien engagé toute sa vie dans cette aventure, comme le dit son père : il était mort et il est revenu à la vie !
Il était perdu (verbe est apollymi, être anéanti qu’on a vu dans la bouche du fils)… et il est retrouvé : le verbe hébreu pour retrouver est matsa’ (avec un aleph final), de la racine mots qui désigne la menue paille. Ne pourrait-on pas dire que le aleph de Dieu est venu donner corps, par sa miséricorde, à la menue paille qu’était le fils au vent de l’auto-libération ?

Arrive alors le fils aîné… 

-  versets 25-30 : aîné est presbyteros, plus vieux ; le terme presbyteroï désigne aussi les Anciens qu’on rencontre souvent avec les Scribes et les Pharisiens dans les évangiles… ces Anciens qui devaient trouver que Jésus était bien trop semblable au fils plus jeune, lui qui mangeait avec les pécheurs et les prostituées…
Lui aussi était au champ, mais on ne sait pas ce qu’il y faisait (on a vu que son frère y nourrissait les porcs) ; il apprend que son frère est revenu en bonne santé… et il se met en colère !
Voilà tant d’années que je te sers… Il n’hésite pas à utiliser le verbe douleuô, qui est clairement celui de l’esclave de naissance ! Il y a vraiment de la douleur dans son cri !
… sans avoir désobéi… grec parerkhomaï, littéralement être passé à côté ! Voudrait-il dire qu’il n’a pas raté le but, qu’il n’a pas péché ? Sans doute, car l’expression à tes ordres transcrit l’hébreu ‘et-myitsvoteycha (prononcer eth-mitsvotéra), où on lit le mot mitsvot, les (613) commandements de Dieu dans la religion juive !…
À moi tu n’as jamais donné un chevreau… En hébreu, le chevreau est ghedyi-‘izyim, littéralement chevreau des chèvres (!), mais aussi mon bonheur des puissants : aucun signe que je ne suis pas seulement ton fils, mais que j’ai une existence propre hors de toi, que je suis un homme, un vrai. Ce chevreau est bien plus que de la viande à méchoui !

On ne s’étendra pas sur les termes ton fils et ton avoir, qui parlent d’eux-mêmes et on précisera que les filles dont parle la T.O.B. sont bien des prostituées (meta pornôn)… On sait que les prostituées sont aussi une image des faux dieux (cf. Jérémie 5,7 : tes fils m'ont abandonné, jurant par des dieux qui n'en sont pas. (…) ; ils se précipitaient à la maison de la prostituée).

- versets 31-32 : Qu’ajouter aux mots du père ? Rien !

Après cette dure recherche des prises qui pouvaient ouvrir une voie nouvelle sur ce sommet très fréquenté de la Parole de Dieu, contemplons le paysage :

Un père à la personnalité sans doute très forte, mais bien moins terrible que ne le pensent ses deux fils, des fils ô combien différents l’un de l’autre ! Le plus jeune est un homme de désir : il veut vivre sa vie et non pas celle de son père ; et pour cela il faut bien qu’il s’en aille après lui avoir demandé sa part de vie. Le plus vieux est un homme sans désir, qui reste et ne demande rien, mais reçoit quand même sa part de vie.

E
t chacun gère sa part d’héritage et de vie :

Le plus jeune brûle la vie par les deux bouts, dépense tous les talents que lui a donnés son père, fait toutes les expériences censées mener au bonheur et ne trouve que le vide, comme dans le Magnificat en Luc 1,53, où [Dieu] renvoie les riches vides (et non pas les mains vides !). Il pourrait se laisser mourir, mais son désir de vie est toujours là et la constatation s’impose : il n’a pas mieux vécu sans son père qu’avec !
Alors, par pure nécessité, il décide d’aller vers son père travailler comme l’un de ses ouvriers (ce qui montre qu’il avait conscience d’être plus qu’eux aux yeux de son père). Il reconnaît devant lui qu’il s’est trompé et s’apprête à réclamer sa punition… Vite, apportez la plus belle robe !… 

Le plus vieux sert son père sans jamais désobéir à ses commandements, ne dépense sans doute aucun des talents qu’il lui a donnés, et laisse s’écouler le temps : tant d’années, toutes vides ! Il ne vit ni bien ni mal, il vit, sans plus…
Alors, par pure jalousie de l’accueil fait à son frère – le fils de son père - il reproche à son père de ne jamais lui avoir donné de marque de reconnaissance, le bonheur des forts, à lui qui vit comme son esclave obéissant… Mon enfant (teknon, du verbe tiktô, mettre au monde) toi tu es toujours avec moi !…
A-t-il remarqué que son père ne s’adresse pas à son frère alors qu’il l’appelle, lui, mon enfant et lui dit que tout lui appartient ?

À chacun de nous de se reconnaître dans l’un ou l’autre des fils (ou l’un et l’autre à la fois, suivant les moments de la vie…) : tous deux sont également aimés par le Père, même si tous deux se font de lui une idée fausse. 

À chacun de nous de faire sienne l’une ou l’autre de ces paroles de Dieu :

Je connais ta conduite : tu n'es ni froid ni chaud ; que n'es-tu l'un ou l'autre ! (Apocalypse 3,15)
Demandez et l'on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira. (Matthieu 7,7)
[Père] je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. (Jean 17,15)

René Guyon

 

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