Jacques et Jean, comme deux larrons...

Publié le par Garrigues et Sentiers

Ces derniers jours, la liturgie du temps de Carême nous a présenté à deux reprises les apôtres Jacques et Jean, fils de Zébédée : sur la montagne avec Jésus et Pierre, pour la Transfiguration de Jésus (une belle théophanie ; profitez-en donc pour relire l’article Vous avez dit Théophanie ?...) puis, quelques jours après, s’approchant de Jésus, avec leur mère, pour lui demander quelque chose.

 
C’est à cette chose que nous allons nous intéresser… :
 
Alors la mère des fils de Zébédée s'approcha de [Jésus], avec ses fils, et se prosterna pour lui demander quelque chose. « Que veux-tu ? » lui dit-il. Elle lui dit : « Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ton Royaume. » Jésus répondit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » Ils lui disent : « Nous le pouvons. » « Soit, leur dit-il, vous boirez ma coupe; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, il ne m'appartient pas d'accorder cela, mais c'est pour ceux à qui mon Père l'a destiné. » (Matthieu 20,20-23)
 
Il est sûr qu’on les trouve un peu culottés, ces deux apôtres que nous imaginions complètement investis dans la bonne nouvelle qu’ils annonçaient sous la houlette de leur maître ; nous les imaginions complètement donnés, pour ne pas dire désincarnés !
Et pourtant – et c’est rassurant – on découvre qu’ils sont de vrais hommes ordinaires, qui lorgnent les postes auprès du chef (en cette période de campagne électorale, on peut imaginer que l’histoire se répète…) sans oser les demander directement… C’est leur maman qui parle à leur place ! Imaginez la scène et la réaction de leurs collègues, dont Matthieu nous dit qu’ils s’indignèrent (sans nous rapporter leurs paroles, et c’est sans doute mieux ainsi).
 
Ils veulent être l'un à droite et l'autre à gauche de Jésus, dans la gloire, exactement comme Moïse et Élie, qu’ils ont vu à la Transfiguration, il y a peu (Matthieu 17,1-8). Pierre voulait alors dresser trois tentes, une pour Jésus, une pour Moïse et une pour Élie, apparus dans sa gloire, comme le dit Luc (9,32)… Matthieu commentait alors : Pierre ne savait pas ce qu’il disait !
Mais cela ne leur a pas servi de leçon ; ils veulent encore s’installer, dans sa gloire. Jésus leur répond comme Matthieu : vous ne savez pas ce que vous demandez !
Il leur parle d’une coupe à boire, qui annonce sa Passion (aucun problème pour eux, car ils ne savent pas de quoi il parle !) puis ajoute : siéger à ma droite et à ma gauche (…) c'est pour ceux à qui mon Père l’a destiné, leur annonçant ainsi qu’ils sont destinés à souffrir pour lui avant d’être – ou de ne pas être – à sa droite et à sa gauche, plus tard.
S’adressant alors à l’ensemble de ses apôtres, il leur dit clairement quelle est la condition de chef parmi eux : celui qui voudra être le premier parmi vous sera l’esclave de tous.
Puis reprend sa marche vers Jérusalem, où il va entrer royalement, sous les Hosanna de la foule…
 
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  Quelque temps plus tard, Jésus est pendu sur une croix dont l’écriteau annonce : le roi des Juifs.
Le Royaume lorgné par les apôtres s’approcherait-il ? Et quand Marc dit simplement : avec lui ils crucifièrent deux brigands, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, on se dit que cette précision peut nous rappeler quelque chose… Mais Marc ne s’étend pas, pas plus que Matthieu qui dit seulement : même les brigands crucifiés avec lui l’outrageaient.
  Lisons donc Luc :
On emmenait encore deux malfaiteurs pour être exécutés avec [Jésus]. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils l'y crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l'un à droite et l'autre à gauche. (…) L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi. » Mais l'autre, le reprenant, déclara : « Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes ; mais lui n'a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume. » Et il lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis. » (Luc 23,32-33.39-43)
 
Les larrons sont à l’évidence la réplique des apôtres Jacques et Jean, eux qui sont à la droite et à la gauche de Jésus, mais pas sur des sièges de gloire… Curieusement, c’est Luc, qui ne rapporte pas la demande des fils de Zébédée, qui rapporte les paroles de ces deux hommes. Y aurait-il là une catéchèse comparable à celle de Marc et Matthieu, mais traitée différemment ?
 
Cet épisode ne présente pas – contrairement à ce que dit la tradition populaire – un « bon » et un « mauvais » larron, mais seulement deux hommes pécheurs qui réagissent en fonction de leur histoire et de leur personnalité.
 
Le mauvais  malfaiteur interpelle Jésus sur sa messianité et le bon sur sa royauté : N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi,pour le « mauvais » ; souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton royaume, pour le « bon ». Comme par hasard, on retrouve les deux seuls thèmes des procès – religieux et politique – de Jésus !
Ces malfaiteurs sont tout de même singulièrement clairvoyants !
 
Le bon dit au mauvais que Jésus n’a rien fait de dé-placé, qu’il n’est pas n’est pas sans lieu, en grec atopos !
 
Lc 23,41. Cf. Pr 30,20 où la Septante traduit en grec péprakhénaï atopon l’expression hébraïque lo’-pa‘aletiy ’avên, je n’ai rien fait de mal. Dans le Premier Testament l’expression po‘aleiy ’avên (proche de celle évoquée ci-dessus) désigne les malfaiteurs (cf. l’un des malfaiteurs suspendus à la croix).
 
Ce brigand, certainement sans aucune instruction, affirme à son compagnon de misère que Jésus n’est pas sans lieu, lui qui est sur le Golgotha, le Lieu, le Saint des saints, centre du monde et de l’histoire – dont on en reparlera un jour – ce Jésus dont on dit quelquefois qu’il est LE LIEU (comme le Temple de Jérusalem, présence de Dieu à quelques pas de la Croix). Et quand ce brigand ajoute : tu n'as même pas crainte de Dieu alors que tu subis la même peine ! il obéit à un commandement de Dieu : tu dois réprimander ton compatriote et ainsi tu n'auras pas la charge d'un péché. (Lévitique 19,17).
Ces malfaiteurs sont tout de même singulièrement théologiens !  
Si l’on se rappelle que la tradition juive commente ainsi cette prescription du Lévitique : quiconque admoneste son prochain au nom du ciel mérite une part auprès du Tout-Puissant ; mieux encore, il sera entouré d’un fil de grâce puisqu’il est dit, en Pr 28,23 : celui qui à ma suite reprend un humain trouvera grâce… on imagine facilement que la réponse de Jésus à la demande du bon larron, souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton Royaume, est toute tracée : ce ne peut être qu’une réponse de grâce.
  Effectivement, Jésus lui répond : Je te le dis (…) tu seras avec moi dans le Paradis. Si j’ai mis entre parenthèses trois points qui remplacent le mot : aujourd’hui c’est parce que ce mot a posé et pose encore à bien des exégètes la question de savoir si Jésus a dit :             - je te le dis : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis
ou
    - je te le dis aujourd’hui : tu seras avec moi dans le Paradis,
 
C’est le seul verset des évangiles où il est question du Paradis, en grec paradeîsos, en hébreu gan (cf. Genèse 2,8 : [Dieu planta] un jardin en Éden, traduit dans la Septante par paradeîson en Edem). L’hébreu pardès, traduit par le même mot grec, signifie verger.
 
Cette ambigüité ouvre la discussion sur deux visions différentes de la vie éternelle et du jugement (dernier ou pas), et laisse entendre que le Royaume et le Paradis ne font qu’un, ce qui n’est pas très surprenant !
 
Si la première version est la bonne, à quoi bon le Purgatoire et la prière pour les morts ? Si c’est la seconde, on ne voit pas très bien pourquoi Jésus préciserait qu’il dit cela aujourd’hui… ce qui suppose un jugement anticipé, donc la première version…
 
Matthieu faisait dire à Jésus que siéger à sa droite et à sa gauche était pour ceux à qui son Père l’a destiné, mais l’épisode des « larrons » montre à l’évidence :
  - qu’il a lui aussi ce pouvoir, pour ceux qui ne l’ont pas demandé… - que le rôle de l’homme dans sa propre destinée n’est – peut-être – pas sans importance.  
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Luc continue : c’était environ la sixième heureSix, le nombre du Messie, homme transfiguré par la souffrance dans une obscurité soudaine qui annonce la théophanie poignante d’un Dieu qui meurt pour ses créatures, élevé de terre pour attirer à lui tous les hommes, larrons ou pas, à condition qu’ils sachent dire à Jésus : souviens-toi de moi.
Souviens-toi de moi est en hébreu zechartanyi (prononcer zerartani), dont la valeur est 84, nombre de la réponse de Dieu à Moïse,‘heyhe ‘asher ‘heyhe, je serai qui je serai. (Exode 3,14)
Comment Dieu pourrait-il ne pas se souvenir de nous, lui qui est de toujours à toujours. : Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans miséricorde pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas. (Isaïe 49,15)
 
Ayons confiance, la Pâque du Seigneur approche !

René Guyon

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