La petite servante de Saint-Maximin

Publié le par Garrigues et Sentiers


C’est le visage d'une Vierge de Provence qui nous accueille au début de ce dossier consacré à Marie. Pourquoi ? Par fidélité à l'esprit de notre blog dont le nom, Garrigues & Sentiers, indique suffisamment notre enracinement dans les terres du Sud ? Sans doute. Mais surtout parce que la catholicité ne serait pas si toutes les Églises n'apportaient leur note propre à son concert. Et nos Églises en particulier.

Pour exprimer la contribution des Églises du Midi à la piété mariale, on pense spontanément à des édifices prestigieux placés sous le vocable de la Vierge – la Vieille Major de Marseille, Notre-Dame des Doms à Avignon, Notre-Dame du Bourg à Digne – dont le robuste équilibre roman est d’une autre veine que les grands vaisseaux aériens des cathédrales gothiques de la France du Nord. Et surtout à la silhouette de Notre-Dame de la Garde, sichère au cœur des Marseillais, croyants ou non ; parmi les divers visages de Marie que la dévotion a façonnés au cours des âges, la « Bonne Mère » est bien en effet l'un des plus riches et des plus complexes. Nous en parlerons, bien sûr, dans ce dossier mais auparavant, nous voulons évoquer une image toute simple de Marie qui figure sur une plaque gravée conservée dans la crypte de l'église de Saint-Maximin, dans le Var.

D'abord pour inviter à découvrir cette œuvre méconnue. La Vierge est là, dans l'ombre, et il faut être attentif pour bien l'apercevoir. Dans cet espace exigu, le regard se porte spontanément ailleurs : sur les sarcophages historiés de la fin du quatrième siècle disposés au long des parois et surtout vers le reliquaire de la niche du fond qui abrite les restes de Marie-Madeleine – ou du moins les reliques inventées sur les lieux mêmes par Charles de Salerne en 1279.

Quatre plaques gravées que l'on ne découvre qu'ensuite appartiennent probablement à la barrière de chœur d’une église du cinquième siècle aujourd’hui disparue, dont les éléments servent à orner la crypte. Leur décor permet de les associer par paires : deux scènes de l'Ancien Testament (le sacrifice d'Abraham et Daniel entre les lions) ; deux représentations de femmes en prière, les paumes levées vers le ciel. La première est anonyme (mais la perte de la partie haute a pu faire disparaître la légende qui aurait permis de l'identifier) ; la seconde est celle de Marie.

L'ancienneté de cette représentation mariale est le second élément qui nous a conduits à la retenir. Elle est bien antérieure en effet aux grandes divisions entre chrétiens. Orthodoxes, protestants, catholiques peuvent donc également y reconnaître un témoignage laissé par leurs ancêtres dans la foi et découvrir par la même occasion un visage original de la Vierge.

Original parce que le graveur a ici associé à son œuvre une légende, Maria virgo minester de tempulo Gerosale, « la Vierge Marie, servante du temple de Jérusalem » (mais est-il besoin de traduire ce latin barbare, qui est déjà presque du français ?). Original aussi parce que cette légende renvoie, non aux récits évangéliques, mais à cette littérature pieuse qui a fleuri dans l'Église ancienne et que les modernes ont affublée de l'épithète d’
apocryphe.

Le Protévangile de Jacques, l'Histoire de Joseph le charpentier et autres écrits de la même veine nous racontent en effet que dès l'âge de trois ans, Marie fut placée par Anne et Joachim dans le Temple pour y servir le Seigneur et qu'elle y resta jusqu'à la puberté. Ces récits nous permettent d'ailleurs de comprendre pourquoi le graveur de la plaque de Saint-Maximin a donné un visage adulte à cette toute jeune fille : « bien que Marie n'eût que trois ans, elle avait tant de maturité, tant d'aisance dans l'élocution, tant d'assiduité dans la prière qu'on ne l'aurait pas cru une enfant, mais bien une femme d'une trentaine d'années. »

On peut sourire d'un tel développement. Aussi maladroitement qu'on voudra, il témoigne pourtant d'un désir solidement enraciné dans la piété des fidèles de l’Antiquité. Celui de suppléer aux silences d'une révélation qui en dit souvent si peu, sur Marie notamment. Et qu’à Saint-Maximin ce désir ait donné naissance n’a rien d’étonnant : depuis les origines, ou presque, les images n'ont cessé d'accompagner la longue marche du peuple chrétien.

Sur cette représentation sans autre exemple en Occident, la sobriété du trait et la fermeté de la légende qui accompagne le dessin sur rachètent la naïveté du récit qui a guidé l'inspiration du graveur. « Marie servante du temple de Jérusalem », c'est Marie, fille d'Israël, découvrant dans la prière et la louange de Dieu sa vocation singulière. La vocation de dire ce « oui » qui permettra la réalisation de la Promesse.

Le message que livre ainsi cette petite Vierge de Provence n'est pas si mal venu.


Benoît Lambert

Publié dans DOSSIER MARIE

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