Contre une histoire officielle... oui ou non ?

Publié le par Garrigues et Sentiers

 
Il y a quelques mois une polémique éclatait parce qu'un projet de loi voulait faire enseigner que la colonisation « n'avait pas eu que des effets négatifs ». Les historiens ont tout naturellement protesté contre une ingérence inadmissible dans un domaine qui relève de la recherche et non de l'affirmation péremptoire, même si la thèse correspondante était défendable. Ils ont eu raison. Comme le dit le chef de l'État lui-même : « ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire, c'est aux historiens ». La gauche, à la fois par anticolonialisme primaire et parce que tout ce qui peut servir à attaquer la majorité de droite est pain bénit, avait enfourché le cheval de bataille avec les associations ethniques.
 
Hier, cette même gauche, si tatillonne sur les principes "éthiques", déposait un projet de loi pour pénaliser le déni du "génocide" arménien par les Turcs. Il ne s'agit pas ici de discuter du fond de la question. Le rédacteur de ces lignes est tout à fait persuadé que l'on peut effectivement parler en l'occurrence de génocide, même si l'ensemble de ce problème particulier est plus compliqué que le monstrueux phénomène – originel en matière de génocide – de la shoah, même s'il s'est passé dans un contexte totalement différent et que le "projet" des massacreurs était également différent. Dans notre chronique sur Ce que parler veut dire nous avions attiré l'attention du lecteur sur la prudence qu'il fallait avoir pour prononcer ce mot utilisé, aujourd'hui parfois à contre-sens, pour désigner un massacre massif.
 
Le problème est de savoir si la non-intervention du politique dans l'historique est un "principe", c'est à dire une référence intangible, ou s'il reste un prétexte à géométrie variable. Y a-t-il des dénis acceptables et d'autres qui ne le sont pas ? Peut-on, dans certains cas, imposer une version officielle de l'histoire, fût-elle assurée, ou doit-on rester neutre dans ce qui peut faire débat ? Je réponds tout de suite à une éventuelle levée de bouclier à propos de la shoah : celle-ci ne peut pas faire débat, il y a trop de preuves accablantes, trop de témoignages convergents pour que l'on puisse "réviser" son histoire. Mais la colonisation – malgré ses erreurs et ses crimes – présente des aspects plus complexes et reste susceptible d'interprétations contradictoires ou complémentaires. Et il en est de même pour bien des points d'histoire controversés. Après tout, on garde le droit en France de voir en Charlemagne le fondateur d'école ou le massacreur de Saxons ; d'interpréter les Croisades comme une manifestations d'un élan de foi – au moins pour la ou les deux premières, quoiqu'avec des méthodes plus que discutables – ou comme une aventure cryptocolonialiste, ou encore un moyen pour les familles nobles de se débarrasser de leurs cadets remuants, un peu encombrants, en les envoyant faire fortune outre-mer, etc. Tout cela peut être vrai simultanément !
 
L'histoire ne doit pas tenir compte des susceptibilités politiques du moment ou des modes intellectuelles : ça se porte bien de casser du catho ou de l'« occidental » par les temps qui courent. Doit-on, par exemple, pour ne pas froisser nos "amis" turcs, prétendre que la destruction de l'empire byzantin, ou l'invasion du Caucase ou des Balkans, se sont passées dans la joie et l'enthousiasme de populations "libérées", etc. Inversement, on ne peut pas considérer la violence comme propre à une civilisation. Malheureusement, elle semble être inscrite dans la nature humaine : ôtons la poutre de notre œil national, partisan ou religieux.
 
Un principe est un principe ; une interprétation est une interprétation. Ne jouons pas à saute-mouton sur les premiers, quand une thèse arrange notre idéologie.
 
Marc DELÎLE

Publié dans Signes des temps

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article