Je suis désolé de ne pas savoir m’en cacher

Publié le par G&S

Au moment où la précarité ne cesse de s’étendre dans le monde du travail et où le ministre chargé de l’emploi annonce 800 000 chômeurs de plus en 2010, la profession bancaire internationale annonce que la crise est en voie de résolution. Sa préoccupation actuelle est de rembourser par avance les prêts des États afin que ceux-ci cessent de s’immiscer dans leur fonctionnement et le contrôle des rémunérations des dirigeants et des traders. N’ayant rien oublié et rien appris, bon nombre de dirigeants des établissements financiers pensent pouvoir recommencer à s’adonner à des spéculations qui ont pourtant conduit à la crise actuelle.

Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, l’ancien Premier Ministre Michel Rocard analyse ainsi ce comportement : « En trente ans, c’est une révolution intra-capitaliste qui s’est faite, et pour le pire. Le motif de changement majeur est tout simple : dans le monde bancaire, c’est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l’extension vertigineuse des produits dérivés que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l’immoralité »1. Ces dérives du monde bancaire traduisent un changement de mentalités qu’il caractérise ainsi : « les classes moyennes supérieures des pays développés sont en train de renoncer à l’espoir d’arriver à l’aisance par le travail, au profit de l’espoir de réaliser des gains en capital rapides et massifs, bref de faire fortune. Ce comportement sociologique est incompatible avec le bon fonctionnement et surtout la stabilité du système »2.

Dans sa récente encyclique qui porte sur « le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité », le pape Benoît XVI pointe avec lucidité ces travers. « Ces dernières années, écrit-il, on a vu la croissance d’une classe cosmopolite de managers qui, souvent, ne répondent qu’aux indications des actionnaires de référence, constitués en général par des fonds anonymes qui fixent de fait leurs rémunérations »3.

Un certain nombre de chantres de cet ultralibéralisme financier ont tenté de redorer leurs blasons par la publicité de certains de leurs produits qu’ils qualifient d’éthiques. Là aussi, l’analyse du Pape est très claire : « Aujourd’hui, écrit-il, on parle beaucoup d’éthique dans le domaine économique, financier ou industriel. (…) Les banques proposent des comptes et des fonds d’investissements appelés  « éthiques ». (…) Toutefois, il est bon d’élaborer aussi un critère valable de discernement, car on note un certain abus de l’adjectif « éthique » qui, employé de manière générique, se prête à désigner des contenus très divers, au point de faire passer sous son couvert des décisions et des choix contraires à la justice et au véritable bien de l’homme »4.

Cet usage cosmétique de l’éthique, loin de ramener l’activité financière à sa fonction de service de l’activité économique, devient un paravent pour poursuivre la frénésie de gains à court terme. Dès lors, poursuit Benoît XVI, « il faut œuvrer non seulement pour que naissent des secteurs ou des lignes « éthiques » dans l’économie ou dans la finance, mais pour que toute l’économie et toute la finance soient éthiques et le soient non à cause d’un étiquetage extérieur, mais à cause du respect  d’exigences intrinsèques à leur nature même »5.

Faute de cette mutation culturelle et éthique profonde dans notre rapport à l’argent, la prévision pessimiste de Michel Rocard risque de se vérifier : « Si le détonateur financier – puisqu’on est en train de préserver le système bancaire, y compris ses facteurs de déséquilibre – réexplose, il frappera des économies encore plus fragiles et anémiées. Il y a du souci à se faire, je suis désolé de ne pas savoir m’en cacher »6.

Bernard Ginisty
Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire le 10juillet 2009

1 -Michel ROCARD : Les Européens ont voté pour que la crise continue. Peuples et gouvernements esquivent le fonds du problème in Le Monde du 7 juillet 2009, page 20

2 - Idem

3 - Benoît XVI : Encyclique Caritas in veritate, § 40 in La Croix du 8 juillet 2009.

4 - Idem, § 45

5 - Idem, § 45

6 - Michel ROCARD op.cit.

Publié dans Signes des temps

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