Jean le Baptiste, un cousin à la mode de Bretagne*

Publié le par Garrigues

En ce début d’été, les catholiques sont invités à fêter saint Jean-Baptiste, appelé aussi Jean le Baptiste et éventuellement Jean d’Été, par opposition à Jean d’Hiver, Jean l’Évangéliste appelé aussi Jean l’Apôtre, fêté le 27 décembre.

L’Église a fait de lui un de ses plus grands saints, celui qui ose dire de lui-même qu’il faut qu’il « diminue pour que (Jésus) grandisse » (Jean 3,30) ; ce qui lui a valu d’être fêté au solstice d’été (où les jours commencent à diminuer) en symétrie avec Jésus, fêté au solstice d’hiver (où les jours commencent à grandir) ! C’est dire qu’on ne sait pratiquement rien de lui.

Son image dans les Évangiles est positive, mais presque caricaturale, à l’exact opposé de celle qu’ils ont de Judas. Cet homme bourru et solitaire a, si on en croit ces textes, pleine conscience d’être un « vulgaire » prophète et de devoir laisser la place à « celui qui vient », « celui » qui est attendu depuis des siècles par le peuple juif.

N’est-ce pas un peu trop beau, quant on sait que même Pierre, le futur « premier Pape », est loin d’être présenté comme un disciple parfait ? Que cache cet acharnement à l’effacement devant « celui qui doit venir » ? C’est ce que nous allons essayer de trouver ensemble.

Son nom est Jean, dit le Baptiste

En hébreu, ce patronyme Yochanan (prononcé, à peu près, yoranan) est courant. Il est construit sur la racine chanan, qui a également donné le prénom tout aussi usuel Chanah, Anne. Il signifie À qui Dieu fait grâce ou Celui que Dieu a rempli de grâce, ce qui n’est pas sans rappeler les paroles de l’ange Gabriel à Marie, au moment de l’Annonciation (Luc 1,28) ! Son activité consistant à oindre ceux qui se présentaient à lui au bord du fleuve Jourdain lui a valu le qualificatif grec de baptistês, traduction de l’hébreu hatobel, celui qui plonge et donc le baptiste ou baptiseur.

L’expression hébraïque Yochanan hatobel a pour valeur 97 (sur la valeur des mots hébreux, cf. l’article Déchiffrons les lettres hébraïques) dont la première occurrence dans la Bible est yom hashishi, 6e jour, dans le récit de la Création (Genèse 1,31). Jean le Baptiste est bien le dernier d’une lignée de prophètes d’une époque de gestation : il assiste (comme on va l’évoquer) à la conception du Messie (qui est symbolisé par le nombre 6) qui sera appelé par Jean l’Évangéliste : gloire comme unique du Père, kavod ki-yachid meha’av'', (Jean 1,14) dont la valeur est aussi 97... Comme dit le bibliste à la fin du sixième jour de la Création : Et Dieu vit que cela était très bon !

Jean est celui qui fait faire aux hommes un plongeon : le baptême !

On a déjà rencontré au bord du même fleuve un homme semblable dans l’article Le talent d’Achille : sur l’ordre du prophète Élisée (2Rois 5,14), Naaman, roi d’Israël, « descendit et se plongea (hébreu vayitebol) 7 fois dans le Jourdain » pour guérir sa maladie, … « et sa chair devint comme celle d’un petit enfant, il fut purifié. »

Très tôt, il reconnaît Jésus comme Messie…

Cette première reconnaissance de Jésus comme Messie est en Luc 1,44, alors que Jean le futur baptiste est encore… dans le ventre de sa mère ! À l’arrivée de Marie, enceinte de Jésus, chez sa cousine Élisabeth, enceinte de Jean, celui-ci bondit (grec skirtaô) dans le sein de sa mère. Élisabeth déclare aussitôt que ce bond est dû à son allégresse devant l’enfant porté par Marie…

Luc est l’évangéliste qui parle le plus des relations de Jésus et Jean-Baptiste. Il est le seul à parler des deux Annonciations : celle à Zacharie (pour Jean-Baptiste) et celle à Marie (pour Jésus), des objections des deux futurs parents (cf. l’article La langue du muet criera sa joie) puis des deux naissances – toutes deux miraculeuses – de Jean-Baptiste puis de Jésus.

Cette rencontre « in utero » rend d’autant plus curieux ce que nous allons évoquer maintenant. 

… Mais la suite de sa vie est un peu bizarre…

Effectivement, il y a quelques petits détails bizarres dans les récits que font les évangélistes sur Jean-Baptiste et sur ses relations avec Jésus.

1er exemple : Imaginez que je vous demande à brûle-pourpoint : « Qui êtes-vous ? » Que me répondriez-vous ? Sans trop de difficulté je peux imaginer que vous me donneriez votre nom : « Je suis Lecteur »… Me trompé-je ?

Eh bien, quand on demande à Jean-Baptiste qui il est, d’après l’évangéliste Jean (1,20) il répond spontanément : « Je ne suis pas le Christ ! » N’est-ce pas bizarre ?

2e exemple : Jean-Baptiste parle (Matthieu 3,10) de malheurs qui doivent arriver : celui qui vient derrière moi (…) vous baptisera dans l’Esprit-Saint et le feu (…) ; quant aux bales, il les consumera dans le feu qui ne s’éteint pas, en lien avec une prophétie de Malachie (3,19) : ils seront de la paille, tous les arrogants et malfaisants ; le Jour qui arrive les embrasera – dit le Seigneur Sabaot – au point qu'il ne leur laissera ni racine ni rameau, vision fondamentalement eschatologique… Mais très éloignée de ce que furent la vie et les actes de Jésus, comme si Jean-Baptiste n’annonçait pas la venue d’un homme. N’est-ce pas bizarre ?

3e exemple : Dans l’évangile de Jean, Jean-Baptiste dit deux fois, en parlant de Jésus : moi je ne le connaissais pas (Jean 1,31.33), alors que si on en croit Luc il est son cousin (presqu’un frère, n’est-ce pas !), qu’il a même rencontré quand ils étaient dans le ventre de leurs mères respectives. Ils ont donc certainement eu l’occasion de se rencontrer maintes fois depuis trente ans… N’est-ce pas bizarre ?

4e exemple : Jean-Baptiste est censé avoir dit de bien belles choses à propos de Jésus (celui qui est plus fort que moi, il faut que je diminue pour qu’il grandisse, voici l’Agneau de Dieu, etc.) ou à Jésus (c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi). Il est censé aussi avoir assisté à la descente de la colombe du Saint-Esprit sur Jésus au moment de son baptême dans le Jourdain et avoir entendu une « voix partie du ciel » qui disait : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Luc 3,22 et parallèles)

POURTANT, il envoie des messagers demander à Jésus qui il est : es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Matthieu 11,2-4 et Luc 7,18-28) La réponse de Jésus est vague. Il se contente de citer Isaïe 42,7 : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, etc. On ne connaît pas la réaction de Jean-Baptiste à cette réponse, mais de toute façon sa question-même nous éloigne du bond dans le ventre de sa mère !

Remarquons que Luc introduit cet épisode par la résurrection du fils de la veuve de Naïm puis ajoute : (cela) se répandit dans la Judée et tout le pays alentour. Les disciples de Jean l’informèrent de tout cela. Appelant à lui deux de ses disciples, Jean les envoya dire au Seigneur : « es-tu celui… »… Ce texte laisse manifestement penser que c’est la première fois qu’il envisage que Jésus pourrait être celui qui doit venir (alors qu’on est déjà au chapitre 7 de l’évangile, bien après le baptême de Jésus, au chapitre 3, où Dieu disait : « Tu es mon fils ; moi aujourd’hui je t’ai engendré »). N’est-ce pas bizarre ?

… Y compris sa mort…

L’attitude de Jean-Baptiste avec Hérode est largement calquée sur le récit (1Rois 18-19, qui se situe, comme par hasard, juste après le récit de la résurrection du fils d’une veuve, comme dans Luc…) de la controverse entre Achab et le prophète Élie (« le fléau d’Israël c’est toi et ta famille parce que vous avez abandonné les commandements de Dieu ») où la femme d’Achab, Jézabel, joue le rôle d’Hérodiade (femme d’Hérode).

On le sait, bien des gens se demandaient si Jean-Baptiste n’était pas Élie réincarné, ce que Jésus dit explicitement en Luc 11,14-15 : « Lui, si vous voulez m’en croire, il est cet Élie qui doit revenir »… avant d’ajouter : « Que celui qui a des oreilles entende ! »… (Cf. aussi Jean 1,21).

Quoi d’étonnant alors à considérer que le récit de la mort de Jean-Baptiste est tout aussi bizarre que celui de la mort d’Élie, qui monta au ciel dans un tourbillon (2Rois 2,11) ?

Faisons le point

Tout ce qui précède me donne à penser que :

Jean-Baptiste attendait peut-être la venue de Dieu lui-même et non d’un Messie homme. Certains exégètes émettent même l’idée (appuyée sur une étude précise du texte grec) que les sandales qu’il ne se sent pas digne de délier (Matthieu 3,11 et parallèles) sont peut-être ses propres sandales, qu’il serait encore moins digne que Moïse de retirer en présence de Dieu (Exode 3,5).

Il a certainement considéré Jésus comme un prophète, mais sans doute pas comme le Messie.

Il n’est pas mort « en martyr chrétien », à cause de Jésus, mais « en martyr juif », parce qu’il s’opposait à Hérode en lui reprochant d’avoir épousé la fille de son frère après avoir répudié sa première femme (Matthieu 14,3-12).

   Il est pourtant considéré comme martyr par les Églises chrétiennes, et le Pape Benoît XVI n’hésita pas, au cours de l’Angélus du 24 juin 2007, à déclarer : « En tant que prophète authentique, Jean rendit témoignage à la vérité sans compromis. Il dénonça les transgressions des commandements de Dieu, même lorsque leurs auteurs en étaient les puissants. Ainsi, lorsqu'il accusa Hérode et Hérodiade d'adultère, il le paya de sa vie, scellant par le martyre son service au Christ qui est la Vérité en personne»

Une querelle animée surtout par Jean… l’évangéliste…

Pourquoi prêter à Jean-Baptiste autant d’affirmations aussi nettes que répétitives sur sa « non-messianité » ?

Je ne suis pas historien, mais il semble que cela est essentiellement dû à la controverse (ce mot est sans doute un doux euphémisme) entre les premiers Chrétiens et les Baptistes, qui a fait rage dans la deuxième moitié du premier siècle.

Les évangiles en sont imprégnés, et particulièrement celui de Jean, qui était peut-être un ancien Baptiste, selon bien des exégètes et historiens. Malheureusement, cela a poussé les évangélistes à en rajouter dans les déclarations définitives de la foi de Jean-Baptiste en Jésus Messie, jusqu’à écrire les incohérences que nous venons de voir et bien d’autres.

Ainsi, Jean n’a malheureusement pas hésité à défigurer son magnifique Prologue (Jean 1,1-18 ; cf. l’article Devenir enfants de Dieu) avec deux incises qui insistent [trop] lourdement sur le fait que Jean-Baptiste n’était pas le Messie. Dans son évangile on lit aussi que Jésus dit que Jean-Baptiste a dit de lui qu’il est le Messie, affirmation qui ne peut être qu’un artifice littéraire à l’usage des Baptistes (Jean 5,33) et dont on ne trouve aucune trace ailleurs (comme on l’a vu plus haut, où Jésus se contente de citer Isaïe).

C’est Jean aussi qui insiste particulièrement sur l’inefficacité de l’eau, dont Jean-Baptiste faisait le centre de son activité prophétique : à Cana (2,1-11), il montre Jésus qui change en vin (du Royaume ; cf. Marc 14,27) l’eau « destinée aux purifications des Juifs » (Jean est Juif, ne l’oublions pas) ; il le montre qui guérit des malades sans aucun « accessoire », démontrant ainsi l’inefficacité des eaux des piscines de Bethesda (5,1-18) et de Siloé (9,1-7)… non sans avoir proclamé entre temps (7,37-38) : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et il boira, celui qui croit en moi !

René Guyon

* J’ai osé le titre de cet article parce qu’il me paraît affirmer deux éléments importants. En effet :

- un cousin à la mode de Bretagne est un cousin éloigné, voire même un étranger à la famille qu’on considère comme un parent de sang, ce qui évoque l’ambiguïté du « statut » familial de Jean-Baptiste par rapport à Jésus.

- je fais partie de ceux qui constatent dans la Bible que les liens de parenté sont souvent précis, contrairement à ce qu’on nous explique, pour de sombres raisons, en évoquant une prétendue confusion permanente que feraient les « sémites » sur ces liens. Ainsi Lévitique 20,20 parle d’un « homme qui couche avec la femme de son oncle paternel », qui est – littéralement, selon les dictionnaires ! – la tante à la mode de Bretagne ! Or cette femme devient suggenis (prononcer sunghenis) dans la « traduction » grecque de la Septante, exactement le mot employé en Luc 1,36 par l’ange Gabriel pour annoncer à Marie qu’Élisabeth, sa parente, va avoir un fils, qui sera Jean-Baptiste…

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