Les sectes, des murs pour se faire un monde à soi ?

Publié le par Garrigues

Mardi dernier, la Mission Interministérielle de lutte contre les sectes (Miviludes) publiait son rapport annuel, focalisé cette année sur un certain nombre de dérives dans le champ de la psychothérapie. Depuis le rapport Vivien, en 1983, les pouvoirs publics n’ont cessé de s’inquiéter de la croissance du phénomène sectaire. Mais, à ce jour, la France a renoncé à produire une définition officielle de la secte1. S’il existe des organisations qui visent en effet à exploiter la faiblesse humaine, la tentation sectaire traverse tout groupe, qu’il s’agisse des conseils des ordres professionnels, des partis politiques, des églises, des communautés de vie, des écoles de psychologie, des mouvements régionalistes ou des fans de musique. Plus fondamentalement, le délit de « manipulation mentale » reste encore à définir. On reproche aux sectes de manipuler pour tirer de l’argent à leurs adeptes. Mais, la publicité n’est-elle pas une forme de manipulation mentale qui conduit aujourd’hui au surendettement d’un certain nombre de nos compatriotes ?

Dans une époque orpheline de visions universalistes censées réconcilier les hommes avec eux-mêmes, apparaissent de plus en plus des besoins identitaires qui peuvent prendre des formes régressives. Ce peut être le retour à des formes anciennes et idéalisées avec la résurgence des nationalismes ou des intégrismes religieux. Ou encore la multiplication de mouvements divers qualifiés de sectes.

Nous avons tous reçu une langue maternelle, grammaticale certes, mais aussi « idéologique ou religieuse », synthèse plus ou moins explicite d’éléments divers pour relier la disparité du monde et lui donner une signification. Suite à des événements vécus et à des évolutions personnelles, chaque être humain est conduit à mettre en question cette langue maternelle. Les sociétés traditionnelles avaient des rites d'initiation très cadrés. Ces rites n'existent plus et c'est l'affrontement personnel à la crise qui est aujourd'hui ce lieu d'initiation. Toutes les grandes écoles de spiritualité indiquent, pour ce passage, la nécessité d’une distance par rapport à son milieu d’origine pour se retrouver soi-même. À cette période où l'être est vulnérable, il est possible de le manipuler et de le piéger dans un système clos qui lui apportera chaleur humaine et sens en échange de sa liberté de penser et de ses économies. Ce n’est pas pour cela qu’il faudrait suspecter a priori toute organisation philosophique ou religieuse qui ne se réfèrerait pas à l’opinion publique majoritaire. La République doit simplement veiller à ce que la loi et les droits des personnes y soient respectés.

Dans nos sociétés postmodernes, les êtres humains connaissent la double tentation de l’enfermement sectaire ou de l’opportunisme invertébré au gré des medias. Régis Debray analyse ainsi cette situation : « Des murs, pour se faire un monde à soi. Et des passages, pour rester dans le monde. Les sectaires se retranchent, mais ils oublient les voies de raccordement. La porte sans le seuil, c’est la moitié du programme. Pour avoir leur monde à eux, ils n’habitent plus le monde tel qu’il est. Les opportunistes au rebours ouvrent les portes de tous côtés en oubliant les murs. Pour passer de la secte à l’église, il faut que les portes soient ouvertes et fermées »2. Cette dialectique incessante de la quête d’identité et de l’ouverture au monde constitue le cœur de notre condition humaine.

Bernard Ginisty

Chronique diffusée sur RCF Saône & Loire les 22 et 23.05.09

 

1 - «Depuis les années 1970, le terme est devenu polémique  et désigne une organisation suspecte notamment d’atteintes aux libertés, de manipulation mentale et d’escroquerie. Toutefois, personne ne s’accorde sur une définition précise. C’est pourquoi la France a renoncé à produire une définition officielle de la secte ». In journal La Croix du 19 mai 2009, page 2.

2 - Régis DEBRAY : Dieu, un itinéraire. Matériaux pour l’histoire de l’Eternel en Occident. Éditions Odile Jacob Paris 2001 page 208

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