Archéologie du féminisme

Publié le par Garrigues


Le féminisme, c’est l’autre face, trop longtemps cachée, de l’humanisme.
L’humanisme, selon le Robert, est une doctrine qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement. Mais la personne humaine est sexuée : ce qui convient à l’épanouissement de l’être masculin ne convient pas toujours, ne suffit pas toujours, à l’épanouissement de l’être féminin. Le combat humaniste n’atteindra jamais sa fin, parce que le changement social fait sans cesse apparaître de nouvelles injustices et de nouvelles inégalités parmi les humains. De même le féminisme n’atteindra sans doute jamais sa fin parce que le changement social fait sans cesse apparaître de nouvelles injustices aux dépens des femmes.

 

La domination masculine, douée d’une vitalité spontanée, se construit et se reconstruit sans cesse, en s’adaptant à tous les contextes. Les facteurs, souvent inconscients, de cette  vitalité ont été dévoilés par les sciences humaines. Selon les psychanalystes, une angoisse originelle naît de la dépendance du tout-petit garçon par rapport à la puissante figure de sa mère. La puissance du désir sexuel érotisé réactive cette peur, car l’homme qui tombe amoureux se sent privé de liberté, assujetti à celle qui le séduit (les Pères de l’Église se sont montrés particulièrement méfiants !). Enfin, en tous temps, en tous lieux – les anthropologues l’ont récemment établi – les hommes acceptent mal que les femmes mettent au monde les enfants des deux sexes, ce qui oblige le sexe fort à passer par le sexe faible pour se reproduire. Cette triple dépendance a été en partie palliée par l’institution du mariage qui permet à chaque homme de disposer d’une partenaire attitrée et  d’en obtenir des descendants. Mais l’inquiétude masculine persiste, peut-être à jamais

La domination masculine est plus ou moins pesante selon les époques, les lieux, les milieux. Il y a toujours eu des hommes capables de surmonter leurs craintes et de mettre en question la différence des sexes ; mais ils sont restés très minoritaires. Du côté des femmes combien ont subi passivement la domination masculine, combien l’ont acceptée de bon cœur, combien l’ont maudite, et lesquelles ? C’est impossible de le savoir jusqu’à la fin du Moyen âge. En effet, pour que des griefs deviennent perceptibles, encore faut-il qu’ils soient formulés et publiés. On peut penser que si les femmes sorcières et les femmes hérétiques ont tant effrayé les hauts responsables, c’est parce qu’elles tenaient en échec le pouvoir du sexe fort. Mais les germes de ce qui deviendra le féminisme n’apparaissent que quand des femmes et des hommes cultivés commencent à débattre à propos de leurs qualités respectives. Ce dialogue, plus ou moins polémique, se développe et s’enrichit à chaque grand tournant de la civilisation occidentale : la Renaissance, la Révolution Française, l’installation de la démocratie. Ce que nous appelons aujourd’hui le féminisme  prend forme, au-delà des discours, quand un militantisme vigoureux s’affirme au plan politique.

 

Naissance et progression du débat.

Selon les historiens, les premiers signes du débat datent du XVe siècle. On sait que la deuxième partie du Roman de la Rose composée par Jean de Meung est imprégnée d’une misogynie brutale et grossière. Christine de Pisan (1365-1431), écrivaine très estimée à la cour de Charles V, a su élaborer une belle réplique. Son ouvrage le plus connu est La cité des dames, mais sa production est abondante. Elle y développe une argumentation déjà bien élaborée. Sans remettre en cause le mariage (elle avait été très heureuse en ménage), elle rappelle l’égalité ontologique entre la femme et l’homme, tous deux créés par Dieu à son image ; elle multiplie les exemples de femmes ayant fait preuve de droiture, de fidélité, de dévouement, d’énergie ; et surtout elle affirme déjà que l’infériorité intellectuelle des femmes, si volontiers dénoncée par les hommes, est d’origine sociale : si on instruisait les filles, « elles entendraient les subtilités de tous les arts et sciences » aussi bien que les hommes.

Christine marque l’émergence d’une controverse qui se déploie tout au long du XVIe siècle : la Querelle des femmes. Autant qu’un courant de pensée c’est un exercice de rhétorique : l’aristocratie cultivée s’évertue à comparer les mérites des deux sexes. Près de neuf cents textes ont été recensés, la plupart produits par des hommes. Le traité d’Henri Cornélius Agrippa de Nettescheim, De la noblesse et préexcellence du sexe féminin, écrit en latin (1509), fut traduit dans toutes les langues européennes (en français dès 1537). Ces échanges littéraires, élargis par l’usage de l’imprimé, ont permis de reconnaître au sexe faible une réelle dignité, rien de plus. Rappelons que, dans les sociétés d’Ancien Régime, fortement hiérarchisées, l’égalité était difficile à concevoir. Tout être humain, homme ou femme, était apprécié en fonction du service qu’il pouvait et devait rendre à la collectivité, non pas en tant qu’individu abstrait. L’égalité avait un sens ontologique, mais elle ne pouvait être traduite dans la vie sociale.

D’ailleurs, pendant ce temps, la Réforme et la Contre Réforme renouvelaient la doctrine et la morale chrétiennes concernant le mariage, la sexualité, les relations familiales. Et, de leur côté, les juristes renforçaient l’incapacité de la femme mariée.

C’est peut-être pourquoi, au siècle suivant, Précieuses et Précieux mettent le mariage en cause. La préciosité n’est pas seulement un mouvement littéraire confiné dans les salons parisiens ; c’est une réflexion qui sollicite aussi les familles bourgeoises, Molière en témoigne. Les auteurs constatent que le mariage impose aux femmes une contrainte redoutable, non seulement parce qu’il les place « en pouvoir de mari », mais parce qu’il leur impose le péril et les charges de l’enfantement, au service des lignées masculines. Madeleine de Scudéry a refusé trois prétendants très honorables, préférant sa liberté. Julie d’Angennes a retardé autant qu’elle a pu le moment de s’engager. L’abbé Michel de Pure, dans La Prétieuse ou le mystère des ruelles (1656-1658), fait savoir que dans certains cercles on réclame le mariage à l’essai, le droit au divorce et l’espacement des naissances. Soulignons qu’au début et à la fin du XVIIe siècle, deux pionniers ont fait preuve d’une lucidité exceptionnelle, mais ils ont été peu lus et très peu entendus. Marie de Gournay, « fille spirituelle de Montaigne », auteure de Le grief des dames (1626) s’affirme comme une théoricienne-militante de premier ordre, déjà centrée sur le sujet femme. Le chevalier Poullain de la Barre ose parler d’égalité dans son principal ouvrage, De l’égalité des deux sexes (1673). Cartésien convaincu, il soumet au doute méthodique les préjugés de ses contemporains, y compris la supériorité des hommes sur les femmes ; il enquête, à la manière d’un sociologue, en interrogeant des femmes de divers milieux ; il conclut que les rapports entre hommes et femmes devraient être totalement révisés. Il n’a été vraiment entendu qu’au XXe siècle.

 

Du débat à l’action.

La pensée des Lumières, on le sait, a rejeté les hiérarchies et bousculé les doctrines de la société traditionnelle. Elle a inventé les Droits de l’homme et du citoyen, droits « naturels », droits universels, dont dispose chaque être humain du seul fait de son humanité. L’égalité ontologique s’impose ainsi dans la société civile, composée désormais d’individus abstraits. Les femmes sont-elles des individus, pourvues des mêmes droits que les hommes ? Au début de la Révolution française, nombreux étaient celles et ceux qui voulaient le croire. Parmi les auteurs les plus célèbres, citons, du côté masculin : le marquis de Condorcet (Sur l’admission des femmes au droit de cité, 1789) ; du côté féminin : Olympe de Gouges (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791).

Pourtant l’infériorité du sexe faible a bientôt trouvé de nouveaux avocats. Au cours du XVIIIe siècle, de jeunes sciences en plein essor (anatomie, physiologie, psychologie) ont cru pouvoir redéfinir « la nature féminine » à partir de l’observation et de l’expérience. Le corps et l’âme de la femme, disent-ils, forment un tout indissociable, gouverné par le sexe : dans la femme tout est femme. Un déterminisme biologique inexorable destine la femme à produire des enfants, et lui donne des qualités appropriées, mais la prive d’autres qualités nécessaires à l’exercice de la citoyenneté, qualités masculines. La femme, mère réelle ou potentielle, a besoin de protection et de sécurité, pour épanouir ses qualités propres au sein et au service de la famille.

De leur côté, les philosophes des Lumières s’intéressent beaucoup au petit enfant, futur citoyen qui mérite les meilleurs soins. Grâce à Rousseau, l’amour maternel, reconnu indispensable au petit d’homme, est désormais une valeur de civilisation ; il sera glorifié sans aucune réserve tout au long du XIXe siècle. Doctrine qui confirme la maternité comme vocation féminine exclusive.

Au début de la Révolution, les patriotes encourageaient les « mères des générations futures » à s’engager au service de la Liberté et de la Constitution et de nombreuses « citoyennes » ont répondu avec élan. Mais dès 1793, toujours au nom des responsabilités maternelles, les hauts responsables ont interdit aux femmes toute activité  politique. Et le Code civil de 1804 a privé les femmes non seulement des droits politiques, mais aussi de la plus grande partie des droits civils.

Si les protestations sont restées très minoritaires, c’est sans doute parce que la doctrine officielle proposait un partage du pouvoir, réputé équitable : les hommes règnent sur la sphère publique, les femmes sur la sphère privée. Les femmes sont non pas citoyennes, mais mères de citoyens, chargées à ce titre d’une mission capitale : l’éducation. Longtemps humiliées en tant que filles d’Ève, tentatrices et pécheresses, elles se voyaient reconnues et honorées dans leur vocation spécifique. La maternité devient alors leur bannière. D’ailleurs, au plan philosophique, le socialisme « utopique » s’efforce d’élucider les rôles assignés aux deux sexes. Les disciples de Saint-Simon et de Fourier jouent les apôtres auprès des couches moyennes et modestes de la population. À l’occasion de la révolution de 1848 et pendant la Deuxième République, des clubs de femmes participent à l’agitation politique. Jeanne Deroin se porte candidate aux élections, quoique non éligible, au nom de « la sainte fonction de mère ».

Mais un nouveau seuil est franchi en 1848, avec l’institution d’un « suffrage universel » réservé aux hommes. Les femmes commencent à comprendre que la maternité (pas plus que la paternité) ne saurait fonder aucun droit civique : seuls comptent les droits universels de l’individu. Aussi, à mesure que l’idéal républicain  ressuscite le culte des Droits de l’Homme, c’est-à-dire à la fin du Second Empire, vont-elles revendiquer au nom de l’humain universel.

C’est alors que s’impose le féminisme.

Yvonne KNIBIEHLER
historienne

Publié dans DOSSIER LA FEMME

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