Les filles prodigues

Publié le par Garrigues

Le titre de cet article reprend celui donné par Elisabeth Parmentier, théologienne protestante, à un ouvrage qu’elle sous-titrait : défis des théologies féministes (Labor et Fides, 1999).

 

Les théologies féministes sont peu connues des francophones car peu traduites en français. En effet la théologie féministe a son origine dans le monde anglo-saxon dès la fin du XIXe siècle. En 1895, puis 1898 autour d’Elizabeth Cady, La Bible des femmes est publiée par un groupe de femmes protestantes qui réinterprètent de façon  systématique tous les passages des Écritures les concernant directement. Les principaux axes de la théologie féministe sont déjà posés : relecture de la Bible dans un sens féministe et image non patriarcale de Dieu ; construction de théologies et ecclésiologies (organisation des églises) alternatives ; action avec les autres femmes contre les dominations.

La deuxième poussée du mouvement féministe éclot dans les années 60, alors que les principaux courants du protestantisme ont commencé à accepter les femmes comme pasteurs. Succédant à la Théologie de la féminité (écrite par des hommes pour célébrer l’éternel féminin de la mère et épouse), désirant aller plus loin que les évolutions institutionnelles, apparaît en 1967-68 une première vague francophone protestante sagement réformiste (Francine Dumas, Yvonne Pellé-Douël, France Quéré). Côté catholique, le concile de Vatican II est l’occasion de la publication en 1964 d’une pétition initiée par la juriste Gertrud Heinzelmann : « Nous ne sommes plus disposées à nous taire ! ».

Les chrétiennes s’investissant dans le mouvement des femmes vont entraîner une radicalisation des discours et conduire à l’émergence d’une véritable théologie féministe. Ce n’est que dix-huit ans plus tard que sera reprise l’interpellation de Simone de Beauvoir dans son chapitre du Deuxième sexe sur les rapports entre le christianisme et les femmes : « L’idéologie chrétienne n’a pas peu contribué à l’oppression des femmes ». La catholique Mary Daly publie en 1968 L’église et le deuxième sexe, généralement considéré comme l’acte de naissance de la théologie féministe. En 1970, à Bruxelles, le groupe international Femmes et hommes en église est fondé, notamment par Marie-Thérèse Van Lumen-Chenu, tandis qu’en 1971 à Milwaukee (Wisconsin) se réunit le premier colloque de théologiennes d’Amérique du Nord.

L’ouvrage d’Élisabeth Parmentier présente les théologies féministes dans leur pluralité et montre que les interrogations posées ne sont pas « des questions de femmes » mais peuvent radicalement remettre en question les fondements de la tradition chrétienne. Tout en présentant honnêtement leurs écrits, Elisabeth Parmentier en fait une analyse  rigoureuse. 

Les théologies féministes se définissent comme des théologies « contextuelles » ou « déductives ». Il ne s’agit pas de partir de concepts abstraits ou de la simple étude du texte biblique (théologie « inductive ») mais du « contexte » de la réalité de l’oppression des femmes et de l’insertion dans les luttes pour l’émancipation. La théologie est seconde par rapport à l’acte premier du vécu.

La réflexion ecclésiologique des théologies féministes, dont nous avons choisi de présenter quelques modèles, si elles s’accordent sur le problème de l’autorité dans l’Église et les modèles communautaires, divergent quant à leur mise en œuvre. Mon propos s’appuie sur les traductions d’Élisabeth Parmentier car les écrits féministes sont pour la plupart américains.

Le mouvement appelé Woman-Church a pris son essor au début des années 80 aux États-Unis. En 1987, lors de la 2e Conférence des femmes à Cincinnati, il devient Women-Church : l’ecclesia des  femmes .

Dès le début Rosemary Radford Ruether souhaitait la création de communautés de base féministes afin de poursuivre la tâche de libération du sexisme, tout en revendiquant pour elles le nom d’Église car elles sont un lieu de transmission du message de libération de l’Évangile. Ces communautés étaient conçues comme des zones de liberté au sein des Églises institutionnelles, en lien avec celles-ci dans une « dialectique créatrice ». Elles représentaient, selon ses termes, des communautés d’exode hors du patriarcat. Les tâches de ces communautés sont la célébration liturgique, la transmission de la parole divine, sans oublier la prise de conscience féministe et l’action politique.

Pour Mary Hunt, autre pionnière américaine, il s’agit de créer un réseau de groupes féministes en quête de justice, partageant la même foi et la même vision communautaire. Le lien avec les Églises est secondaire, voire superflu. Pour d’autres, dont Mary Daly, la position se radicalise totalement : l’Église des femmes est une « anti-Église » sans aucun lien avec l’Église chrétienne patriarcale.

La voie médiane d’Elisabeth Schlüsser Fiorenza revendique le fait d’être « l’Église », véritablement « Corps du Christ », d’où le nom de ces communautés appelées « Ecclesia des femmes envoyées, dans la puissance et la colère de l'Esprit, pour nourrir, guérir et libérer les leurs, qui sont les femmes. Cette spiritualité démasque les péchés structurels et l'aliénation du sexisme, du racisme et de l'exploitation, elle nous libère et nous pousse en avant pour que nous devenions enfants et porte-parole de Dieu. Elle rejette le culte idolâtre du masculin et articule l'Image Divine selon l'existence et le langage féminins. Elle nous libère des exigences intériorisées d'altruisme et de sacrifice de soi [...]. Elle nous rend capables de vivre les “unes pour les autres" et de faire l'expérience de la présence de Dieu dans l’ecclesia qu'est l'assemblée des femmes » (traduit par Isabelle Parmentier, p.203).

Les difficultés pour l’Église en place est d’accepter une spiritualité et un langage orientés sur les femmes avec le constant rappel de leur souffrance bien souvent mis en parallèle avec celle du Christ.

La réalité concrète de cette ecclesia varie selon les pays. Aux États-Unis (où les femmes catholiques sont les plus nombreuses) ces rencontres sont plus centrées sur la célébration et la spiritualité, alors qu’en Europe, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas, le mouvement a donné lieu à des « synodes de femmes » rassemblant des déléguées des différentes organisations de femmes et des Églises. Les débats se centrent beaucoup plus sur la théologie et la discussion que sur la célébration.

Letty Russel, presbytérienne américaine, a une vision ecclésiologique qui utilise les modèles patriarcaux transformés. Il s’agit de muer un pouvoir pyramidal en une autorité communautaire, un modèle où la pyramide est remplacée par le cercle. L’autorité dépend de l’assentiment de ceux qui bénéficient de l’action. Elle réside dans la communauté. Aux structures qui faisaient jusqu’alors autorité – la hiérarchie, l’ordination au sacerdoce, le savoir – s’ajoutent d’autres paramètres : l’autorité de la base, l’autorité de la sagesse et de l’expérience, l’autorité charismatique. L’Église est conçue comme maison de liberté dans laquelle il fait bon vivre en partenaires et voisins. Mais ce qui fait autorité, c’est Dieu et non le modèle lui-même, qui ne serait qu’un avant-goût du Royaume. Il ne s’agit pas, comme pour certaines féministes, de construire la nouvelle communauté de leurs propres forces.

Un autre modèle est proposé : celui de l’Église comme table ronde. Il s’agit d’évoquer la communauté du partage du repas, où sont assises sans préséance hiérarchique celles qui ont pour habitude de préparer le repas et de servir. «  Le principe critique de cette ecclésiologie féministe est celui de la table. Il cherche la manière dont Dieu tente d’inclure tous ceux que la société et la religion ont marginalisés et les invite à se réunir autour de la table hospitalière de Dieu. La vie d’une Église se mesure à la manière dont elle établit le lien avec la vie de ceux qui sont en marge ». (Letty Russell, Church in the Round , p.25, traduit  par Isabelle Parmentier, p207 ).

Ces différents modèles, si l’on sait se distancier de la dimension souvent polémique, peuvent être d’un grand secours pour la réflexion actuelle. En effet, ils insistent sur la vocation de tout baptisé, voire de non-baptisé, et la place des groupes marginalisés dans la vie de l’Église.

Ils ne manquent pas de remémorer à nos Églises le repas chez le collecteur d’impôt Zachée et les nombreux publicains et pécheurs qui se mettent à table avec Jésus, proposent de nouvelles conceptions des rôles des hommes et des femmes, et un lien plus étroit entre l’Église et le monde. Leurs questions critiques sont sans doute riches et précieuses.

Cependant, Élisabeth Parmentier rappelle que si la théologie féministe veut être porteuse pour les femmes, elle devrait se reposer non sur l’engagement et le combat des femmes mais sur les dons de Dieu.

« Ainsi le défi entre la tradition chrétienne et les féministes est réciproque : ces dernières mettent l’accent sur la conversion nécessaire pour que l’Église se confronte aux questions de son temps, alors que l’Église insistant sur l’Écriture et la tradition les renvoie au seul centre vital : l’œuvre de Dieu. » (Les filles prodigues, p.224)

Nathalie Gadéa

Publié dans DOSSIER LA FEMME

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