Le nuage de l’inconnaissance

Publié le par Garrigues

La période de crise que traversent nos sociétés ne nous apporte pas que de mauvaises nouvelles. Les enquêtes sur la consommation de nos compatriotes révèlent qu’un des seuls secteurs qui se maintient, voire qui augmente quelque peu, est celui qui porte sur « la culture ». Selon l’enquête réalisée en janvier 2009 par Ipsos Marketing, « la crise n’a pas que des mauvais côtés. L’incertitude actuelle a ses vertus : elle oblige à repenser les fondements mêmes du système qui a conduit aux turbulences actuelles. Les Français sont ainsi 62% à juger que « la crise actuelle est une bonne occasion pour changer de modèle de société ». Et quasiment la même proportion (59%) pensent que c’est aussi l’occasion pour eux de changer leur mode de vie et de consommation »1.

La crise nous oblige donc à sortir de la frénésie médiatique baptisée si faussement « temps réel » et prendre ainsi le recul nécessaire pour s’interroger sur le sens et les modes de vie. Parmi les lectures de ces temps de crise, je ne saurais trop vous recommander la lecture d’un texte anonyme d’un mystique anglais du XIVe siècle intitulé Le nuage de l’inconnaissance 2. Le commentaire de Bernard Durel, dominicain formé aux pratiques zen, donne une extraordinaire actualité à ce texte plusieurs fois séculaire que viennent de rééditer les Éditions Albin Michel. Bien loin d’être un éloge de la paresse intellectuelle, cet ouvrage mystique remet en question notre volonté de maîtriser le monde par le calcul afin que « rien ne nous arrive ». Or les choses essentielles sont, évidemment, celles qui nous arrivent sans que nous les ayons colonisées d’avance dans quelque planification d’expert : tomber amoureux, éprouver une émotion esthétique, vivre la convivialité d’une rencontre. En langage religieux, c’est dire que l’essentiel du réel relève de l’ordre de la gratuité, de la grâce.

Au disciple qui souhaite posséder la méthode et le procédé pour parvenir à la libération, l’auteur du Nuage d’inconnaissance répond : « Si tu me demandes par quels moyens et par quels procédés tu peux parvenir à cette œuvre, je prie Dieu tout-puissant de t’instruire lui-même. Pour moi je ne puis que te faire comprendre mon impuissance à te répondre et il n’y a là rien qui doive t’étonner. Cette œuvre, en effet, est celle de Dieu seul, et il l'accomplit dans l’âme à qui lui plaît, sans aucun  mérite de leur part »3. On aimerait que tous ceux qui s’intitulent maîtres spirituels sachent ainsi s’effacer devant l’expérience de chacun face à l’essentiel.

Bernard Durel commente ainsi ce texte : « La grâce, c’est le réel lui-même : “ tout est grâce ”. Ce que la grâce exprime, c’est exactement l’inverse de l’attitude du propriétaire comme si les choses m’étaient dues ». (…). La crise nous apprend à quitter définitivement la tentation d’être arrivés et de nous enfermer dans un confort matériel ou spirituel. Elle nous rappelle notre condition de passant. Comme l’écrit encore Bernard Durel, « ce qui est important dans la vie spirituelle, ce n’est pas d’être arrivé, c’est de maintenir la mobilité ; si on s’enferme dans une définition, c’est l’idolâtrie, telle qu’en parle la Bible.  Être en chemin, avoir le sentiment qu'on ne sait pas trop où l’on en est, c’est la vie »4.

Bernard Ginisty

Chronique hebdomadaire diffusée sur RCF Saône & Loire le 2 mai 2009

1 - Enquête réalisée en ligne par Ipsos Marketing pour Marketing Magazine au mois de janvier 2009 auprès d’un échantillon de 500 personnes.

2 - Le nuage de l’inconnaissance. Une mystique pour notre temps. Présentation et commentaire de Bernard Durel. Éditions Albin Michel 2008

3 - Idem page 202

4 - Idem pages 208-210

 

Publié dans Signes des temps

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Passant 04/05/2009 17:26

Je profite de cet article qui parle de supprimer la tentation d'être arrivés pour vous dire combien j'aime la citation de saint Césaire d'Arles en exergue de votre blog !La vie est bien une marche permanente ; celui qui s'arrête parce qu'il croit être arrivé... tombe. Mais il y a Quelqu'un pour le relever et l'aider à repartir, tendu vers le but, comme disait Paul...