Le G20 et les lys des champs

Publié le par Garrigues

Au terme du sommet du G20 qui a réuni à Londres les grandes puissances économiques pour faire face à la crise exceptionnelle que nous connaissons, la plupart des participants saluent les mesures prises comme un évènement historique. Le président Sarkozy qui, la veille, laissait entendre qu’il allait claquer la porte, s’est réjoui des résultats « au-delà, déclare-t-il, de ce que nous pouvions imaginer ». Selon la plupart des observateurs, nous aurions quitté l’ère de la dévotion ultralibérale dans les mécanismes du marché pour redonner au politique le rôle de régulation qu’il n’aurait jamais dû abandonner. Les semaines prochaines nous diront si les mesures prises sont vraiment à la hauteur des enjeux.

Car il s’agit de bien plus qu’une crise économique. Comme le déclare le Président de la République du Brésil, Lula da Silva : « nous sommes face à une crise de civilisation. Elle exige de nouveaux paradigmes, de nouveaux modèles de consommation. »1. Un ouvrage récent écrit par deux économistes, intitulé Capitalisme et pulsion de mort, conforte cette analyse. La réflexion  des auteurs s’inspire de Keynes qui a marqué profondément la pensée économique du XXe siècle et de Freud, le fondateur de la psychanalyse. « Le capitalisme, écrivent-ils, est un moment particulier de l’histoire humaine où la technique et la science sont dévoyées vers la surproductivité du travail, où la croissance de la production des marchandises, supposée répondre aux besoins, devient infinie, et où l’argent, ne servant qu’à accumuler plus d’argent, devient une fin en soi. (…) Dans ce système, l’argent n’est pas le voile transparent, neutre et paisible posé sur les échanges, qu’ont imaginé la plupart des économistes. Il porte toutes les angoisses  et les pulsions de l’humanité entraînée dans ce maelström de croissance, d’accumulation de biens et de déchets, de destruction de la nature »2

L’invocation à la croissance sans fin, l’appel à travailler plus pour gagner plus, la fuite en avant dans le crédit, le besoin de sans cesse consommer et détruire des objets, sont, pour les auteurs, les symptômes de ces pulsions mortifères. Comme d’ailleurs la boulimie de grands patrons s’attribuant bonus, parachutes dorés et retraites invraisemblables.

En 1930, au moment où le monde s’enfonce dans la crise  commencée en 1929, Keynes écrit un ouvrage pour dire sa vision de l’avenir intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants ». Nous avons aujourd’hui l’âge de ses petits-enfants.  « Je nous vois donc libres, écrit-il, de revenir à quelques-uns des principes les plus sûrs et certains de la religion et de la morale traditionnelle, tels que : l’avarice est un vice, l’usure est un délit, l’amour de l’argent est détestable, ceux qui pensent le moins au lendemain sont véritablement sur la voie de la vertu et de la sagesse. Nous placerons une fois de plus les fins au-dessus des moyens et préfèrerons le bien à l’utile. Nous honorerons ceux qui sauront nous enseigner à cueillir chaque heure et chaque jour de façon vertueuse et bonne, ces gens merveilleux qui savent jouir immédiatement des choses, les lys des champs qui ne peinent ni ne filent »3.

On peut sourire de cet optimisme démenti par la crise que nous traversons, mais pas des questions sur l’art de vivre et le sens l’activité économique qui n’ont jamais été aussi urgentes.

Bernard Ginisty

Chronique hebdomadaire diffusée sur RCF Saône & Loire les 4 et 5/04/2009

 (1) Luiz Inacio LULA da SILVA : Au-delà de la récession, nous sommes face à une crise de civilisation » Journal Le Monde du 31 mars 2009, page 19.

(2) Gilles DISTALER et Bernard MARIS : Capitalisme et pulsion de mort. Éditions Albin Michel 2009, page 8.

(3) John Maynard KEYNES : Perspectives économiques pour nos petits-enfants. Cité dans Capitalisme et pulsion de mort,  pages 127-128.

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