Barabbas contre Barabbas

Publié le par Garrigues

Si j’ai choisi comme titre de cet article un pastiche de celui du film de Robert Vernay (1948) Fantômas contre Fantômas, c’est entre autre parce que le personnage de Barabbas est l’un des plus connus des évangiles et qu’il a donné lieu lui aussi à bien des œuvres littéraires et cinématographiques, comme le Barabbas de Richard Fleischer avec Antony Queen (1961).

On trouve Barabbas chez les quatre évangélistes : Matthieu 27,15-26 ; Marc 15,6-15 ; Luc 23,18-25 ; Jean 18,39-40.

L’épisode raconte une tentative d’échange entre Jésus et lui, menée par Pilate, le procurateur romain, qui a manifestement envie de libérer Jésus, qu’il considère comme innocent ; il s’appuie pour cela sur une coutume consistant à libérer un prisonnier au moment de la Pâque qui aurait existé à l’époque.

Curieuse attitude ! Curieux aussi le fait que les textes parlent à propos de Barabbas d’un « brigand » ou d’un « émeutier-meurtrier » mais n’ont pas l’air très fixés, bien que Matthieu le qualifie de prisonnier fameux, technique qu’il affectionne quand il affirme quelque chose qui est susceptible de faire froncer les sourcils du lecteur (un exemple un peu plus loin, en 27,52-53)... Curieuse aussi cette « coutume » censée se répéter « à chaque Fête » (comme l’affirme Matthieu) et qui n’a laissé aucune trace ailleurs que dans les évangiles.

Cela nous amène tout de suite à nous écarter un peu de ces questions d’historicité du texte, pour entrer, comme nous aimons le faire, dans une lecture symbolique, théologique, hébraïque, de cet épisode curieux…

Et nous rendre compte immédiatement que ce romain Pilate a un nom qui en hébreu dériverait de la racine verbale palat, délivrer, laisser partir ! Son désir de vouloir libérer Jésus l’innocent serait donc normale, même si ce n’était sans doute pas dans ses habitudes de tyran avéré d’être aussi magnanime. Curieux, vous dis-je !

Bar Abbas  et bar abbas

En araméen, Barabbas signifie fils du père (en hébreu talmudique, bar ’abb’a), nom qu’on donnait, semble-t-il aux enfants de père inconnu, faute de pouvoir leur donner un nom comme, par exemple, Yeshouah bar (ou ben) Yosseph, nom vraisemblable du « Jésus historique ».

Mais Bar Abbas, avec des majuscules initiales, est aussi le nom du « Jésus spirituel » : avec nous seront grâce, miséricorde, paix, de la part de Dieu le Père et de la part de Jésus Christ, le Fils du Père, en vérité et amour. (2e épitre de Jean 1,3)

Si vous pressentez, amis lecteurs, qu’il y a dans cette similitude une nouvelle curiosité de cet épisode qui peut nous ouvrir des horizons, vous avez une excellente intuition, car le parallèle entre ces deux hommes va bien plus loin que ce que nous venons de découvrir !

En effet, la note de la Bible de Jérusalem sur le verset Matthieu 27,16 (on avait alors un prisonnier fameux, nommé Barabbas) précise : « variante : Jésus Barabbas, ce qui donne à la question de Pilate un tour frappant » avant d’ajouter : « mais cette précision semble venir d’une tradition apocryphe ». Pourtant, la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) écrit (comme Chouraqui) Jésus Barabbas, avec renvoi sur une note à la teneur diamétralement opposée : « de nombreux manuscrits omettent le mot Jésus devant Barrabas. Cette tradition semble dériver, à la suite d’Origène, d’un souci de refuser à Barabbas le nom de Jésus, nom pourtant fréquent à cette époque » !

En l’état actuel de notre réflexion, la proposition de Pilate pourrait donc nous amener à faire une lecture « hébraïque » de cette similitude de patronymes en faisant un rapprochement avec Lévitique 24,19-20 : comme il a fait on lui fera : fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent. Tel le dommage que l'on inflige à un homme, tel celui que l'on subit. Cet œil pour œil, dent pour dent serait alors un Jésus pour Jésus. Mais aucune notion de vengeance n’est incluse dans cet épisode et on a envie de chercher ailleurs.

C’est alors qu’on remarque qu’il existe un rituel juif, le rite de la Kapparah, en français rite dexpiation, qui était (est encore, à ma connaissance) pratiqué, essentiellement par les juifs ashkénazes, la veille de la fête de Yom Kippour (Jour d’expiation). On note que kappara et Kippour ont la même racine, celle de l’expiation.

Au cours de ce rite, chaque famille fait procéder à l’abattage rituel d’un coq, blanc si possible, pour chaque garçon et d’une poule, blanche si possible, pour chaque fille. Le sacrificateur prend chaque coq (ou chaque poule) et le fait tourner au-dessus de la tête de chaque enfant en disant : « ce coq te remplace, ce coq est ta kappara, l’expiation de tes fautes, ce coq ira à la mort et toi tu vivras ». Ensuite, il procède à l’abattage rituel.

Le rituel peut se résumer en un jeu de mots typiquement hébreu : gever tachath gever (prononcer guéver tarat guéver), où gever signifie coq en hébreu talmudique et homme en hébreu biblique.

Le rituel est donc résumé en : un COQ pour un HOMME.

Après l’abattage, le sacrificateur fait couler quelques gouttes du sang de chaque animal sur le front de chaque enfant. La mère de famille garde la plupart des animaux sacrifiés mais en donne aussi pour les pauvres de la synagogue. Le sacrificateur, pour chaque bête, demande donc ce qu’il doit en faire

Revenons aux évangiles et remarquons trois points fondamentaux de l’épisode :

- Pilate propose un échange à la foule rassemblée : un HOMME contre un HOMME, l’un étant sacrifié pour expier les péchés de l’autre

- Pilate demande à la foule : que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie ? !

- La foule lui répond en criant : que son sang retombe sur nous…

Comment ne pas voir dans cet épisode une image de ce rite d’expiation, image dramatique car mettant en jeu des vies d’hommes et non des vies d’animaux et montrant Jésus sacrifié comme l’animal de Kappara, « offrant sa vie en sacrifice expiatoire » (Isaïe 53,10) pour que les hommes aient la Vie.


Coq ou bouc ?

Je ne peux terminer cet article sans avoir répondu à une question que certains d’entre vous se posent peut-être : n’y a-t-il pas tout simplement un parallèle entre cet épisode et le fameux bouc émissaire de Yom Kippour ? Effectivement, on lit ce parallèle ici où là, sur Internet ou ailleurs.

Il y a bien sûr des points communs, puisque le bouc émissaire était envoyé au désert – à Azazel – chargé de tous les péchés du peuple, pour y mourir pour le rachat du peuple. Il y avait aussi un second bouc, mais celui-là – l’« innocent » – était sacrifié dans le Saint des saints par le Grand-Prêtre. Ils mouraient donc tous les deux !

Jésus est condamné à mort ni comme bouc émissaire ni comme bouc innocent, mais dans le vêtement blanc (éclatant dit la TOB en Luc 27,11), le vêtement sacré du Grand-Prêtre que lui a mis Hérode avant de l’envoyer à Pilate. Il est le Grand-Prêtre qui se sacrifie lui-même dont parle l’épître aux Hébreux : il a dû devenir en tout semblable à ses frères, afin de devenir dans leurs rapports avec Dieu un grand prêtre miséricordieux et fidèle, pour expier les péchés du peuple. Le Christ, (…) survenu comme grand prêtre des biens à venir, traversant la Tente plus grande et plus parfaite qui n'est pas faite de main d'homme, (…) entra une fois pour toutes dans le sanctuaire, non pas avec du sang de boucs et de jeunes taureaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle. (Hébreux 2,17 ; 9,11-12)

o O o

Jésus pour l’Homme est donc le sens profond de cet épisode.

Barabbas le « brigand » est sauvé par Jésus, il est le premier bénéficiaire du sacrifice du Christ1 ; suivra quelques versets plus loin un autre brigand, le fameux Bon Larron, (dont on a parlé dans l’article Jacques et Jean, comme deux larrons...) accueilli par Jésus au Paradis.

Voilà la justice de Dieu…

Que chacun de vous, amis lecteurs, en tire les enseignements qu’Il voudra bien lui inspirer en ces temps incertains.

René Guyon

1 - Le roman Barabbas, de Pär Lagerkvist, en 1950, montre Barabbas mourant lui aussi crucifié après avoir été bouleversé par la crucifixion de Jésus et avoir suivi un long itinéraire spirituel.


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