Questions sur une crise

Publié le par Garrigues

La crise, résultant tant de la levée d’excommunication des quatre « évêques » ordonnés par Monseigneur Lefebvre que des propos négationnistes de l’un d’entre eux, pose un certain nombre de questions graves sur le fonctionnement de l’Église au Vatican.
 
Une décision sans concertation
Tout d’abord, il est aujourd’hui bien avéré que le Pape n’a pas consulté les évêques directement concernés : au premier chef le Président de la Conférence des évêques de France, tout comme les autres évêques impliqués, notamment en Suisse et en Allemagne. Cet exercice solitaire du pouvoir pose un grave problème sur le fonctionnement réel de la collégialité qui, si le mot ne figure pas explicitement dans les textes du Concile Vatican II, n’en constitue pas mois l’un de ses acquis importants. Rappelons que la collégialité est un des points qui a toujours été fortement rejeté par les « intégristes », mais est-elle véritablement acceptée et mise en vigueur par le Vatican ? Question grave, car l’on ne peut à la fois mettre en avant le Concile, dans les mots, tout en agissant, dans les faits, en tenant pour négligeable l’une de ses requêtes majeures. Mais la décision du Pape s’inscrit en réalité dans un contexte qu’il peut être utile de rappeler.
Rappelons donc brièvement le contexte et les enseignements du Concile ainsi que les restrictions qui, depuis une vingtaine d’années, n’ont cessé de lui d’être apportées dans la pratique et dans des textes émanant du Vatican.
 
Rappel historique 
Commençons par un peu d’histoire. Le concile Vatican I, qui devait traiter de l’ensemble de la question de l’Église, n’a eu que le temps d’examiner la question du Pape (constitution Pastor Aeternus), car du fait de la guerre de 1870 et de l’entrée des troupes piémontaises dans Rome, ce concile a été ajourné par Pie IX. Vatican I est donc un concile inachevé. Pie XI (pape de 1920 à 1939) avait pensé réunir un concile pour terminer Vatican I et de même Pie XII (pape de 1939 à 1958), mais son projet resta dans les cartons.
À Vatican II, lorsque dans les discussions sur l’Église les Pères ont abordé la question des évêques, tout en rappelant l’enseignement de Vatican I, ils ont voulu le compléter et d’une certaine façon rééquilibrer, au moins dans le texte, ce que la constitution Pastor aeternus de Vatican I avait de trop unilatéral. C’est le chapitre III de la Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium et en particulier le § 22. On sait que ce chapitre a été l’un des textes du Concile les plus difficiles à mettre au point. En effet, une minorité active, inquiète de tout ce qui pouvait apparaître comme un affaiblissement du pouvoir pontifical y était farouchement opposée. Le texte qui a finalement recueilli le consentement quasi unanime des Pères est complété par le décret sur la charge des évêques (Christus dominus) : sacramentalité de l’ordination épiscopale, collégialité, place de l’Église locale, autant d’affirmations importantes (dogmatiques) du Concile.
 
Depuis les années 1990, une série de textes restrictifs
Mais il ne suffit pas de voter un texte pour que les choses se mettent en place, encore faut-il doter ce texte des instruments institutionnels et juridiques qui permettent son application effective. Jusqu’à la publication du Code de droit canonique de 1983, un certain nombre de textes voulus par Vatican II ont vu le jour, et le bilan que dresse le synode [1] des évêques de 1985 sur la réception de Vatican II, vingt ans après, est plutôt positif.
Mais à partir des années 1990, un certain nombre de textes venus du Vatican vont tous dans le même sens d’un renforcement du pouvoir pontifical au détriment de celui des évêques. Citons quelques-uns de ces textes antérieurs au pontificat de Benoît XVI, mais souvent inspirés par le cardinal Ratzinger et dont la cohérence est impressionnante.
C’est le 28 mai 1992 la lettre de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, sur l’Église comprise comme communion qui dans la crainte d’une compréhension de l’Église-communion comme fédération d’Églises locales, invoque une priorité de l’Église universelle, là où le Concile affirmait que c’est dans et à partir des Églises particulières (les Églises locales) « qu’existe l’Église catholique une et unique «  (Lumen gentium, §23).
Le 9 juillet 1997, l’instruction sur les synodes diocésains va bien au-delà du Code de droit canonique de 1983 : disons, pour faire bref, qu’elle interdit pratiquement aux Églises locales le débat et la transmission au Siège de Rome de questions qui n’iraient pas dans le sens du magistère romain.
18 mai 1998, Ad tuendam fidem, inspirée par les opinions de la Congrégation de la foi, vise à étendre le caractère exceptionnel de l’infaillibilité papale au domaine ordinaire, notamment sur des questions nouvelles dont le discernement est laissé au pape seul, sans nécessité de consulter les évêques.
21 mai 1998, Apostolos suos prive les conférences épiscopales, voulues par Vatican II (décret Christus dominus, chapitre III), de toute autorité doctrinale. Ce texte vise à restreindre l’exercice même de la collégialité.
Faut-il ajouter que toutes les questions doctrinales qui se sont posées à l’Église depuis une vingtaine d’années ont été « résolues » directement à Rome, sans consultation ni concertation réelle avec les évêques concernés. Dans l’affaire de la levée des excommunications, en agissant seul, le Pape Benoît XVI s’inscrit donc « légalement » dans une tradition que le cardinal Ratzinger avait contribué à instaurer et qui consonne avec la tradition des dicastères romains, suspectant toujours plus ou moins ce qui émane des évêques et toujours soucieux de mener « leur » propre politique dès lors que le Pape ne s’y oppose pas formellement.
 
Le Peuple de Dieu ne dispose guère de moyens reconnus pour faire connaître son opinion
Les textes cités ci-dessus ont pu susciter quelque émotion au moment de leur parution, mais ils sont pratiquement ignorés du peuple chrétien qui, en dehors des spécialistes, n’en voit guère la portée. Ils n’en concourent pas moins à faciliter un retour à des modes de fonctionnement de l’Église qui ne s’inscrivent ni dans la lettre ni dans l’esprit du Concile, et qui se traduisent par des pratiques qui trop souvent heurtent le Peuple de Dieu. Mais ce dernier ne dispose guère de canaux pour faire entendre sa voix, en dehors de ce qu’en veulent bien recueillir les évêques et de ce qu’ils estiment possible de communiquer à « l’autorité supérieure ». Cette situation est tout simplement malsaine.
 
Mauvaise gestion de la communication

À cela vient s’ajouter un autre dysfonctionnement : celui de la mauvaise gestion (pour ne pas dire plus) de la communication par le Vatican. Les exemples sont si nombreux qu’il n’est pas besoin de s’y étendre davantage. À l’heure des medias et d’internet, l’Église dispose-t-elle donc d’une telle crédibilité que le siège romain puisse ignorer, quelles qu’en soient les réelles difficultés, la nécessité de gérer sa communication ? La crise actuelle peut fournir comme un cas d’école de cette gestion déplorable : l’Église tend le dos pour se faire battre bien au-delà de ce que nombre de medias, qui lui sont peu favorables, pouvaient espérer. Dès lors, ne peut-on espérer que le Vatican fasse preuve de la compétence nécessaire ? Ce mot de « compétence » apparaît d’ailleurs avec insistance dans un certain nombre de textes de Vatican II, mais concernant, il est vrai, les laïcs. Si les textes ou les déclarations de principe sur les medias sont nombreux, il semble en revanche que le Vatican s'accommode en réalité assez bien d’une grave incompétence en ce domaine. Nouvel exemple de dysfonctionnement.
 
La question de l’information du Pape
En outre, face aux propos négationnistes de « l’évêque » Richard Williamson, un communiqué informe que le Pape n’était pas au courant des opinions politiques des intégristes. Certes une excommunication ne porte pas sur des opinions politiques mais doit-on pour autant les ignorer ? Il paraît bien invraisemblable que le Pape ait pu méconnaître les options et opinions politiques des tenants de Mgr Lefebvre dans la mesure où elles sont, de notoriété commune, celles d’une extrême-droite dont les thèses antisémites ne datent pas d’hier, quand bien même elles n’ont pas toutes l’outrance des propos négationnistes proférés et réitérés par R. Williamson. Mais à supposer que le Pape lui-même ne soit pas au courant, il est clair que les organismes qui l’entourent ont le devoir de procéder soigneusement aux enquêtes nécessaires pour l’informer et l’aider à prévoir l’impact éventuel de ses décisions. Le Pape serait-il dispensé de cette élémentaire vertu de prudence dans l’exercice de l’autorité ? Ce point est à tout le moins révélateur du mauvais fonctionnement de l’administration romaine et des conséquences qui résultent d’une non-consultation des évêques des pays concernés. Enfin, non content de tenter de disculper le Pape, on essaie de reporter la responsabilité à un niveau inférieur, celui de Mgr Hoyos, responsable de la congrégation Ecclesia Dei, dont par ailleurs les sympathies droitières ne sont un secret pour personne. Mais quel crédit peut-on apporter à cette façon de disculper le responsable en reportant la faute plus bas ? Quant à laisser croire qu’après le rétablissement de la messe (« extraordinaire ») de Pie V, la levée des excommunications d’évêques (ordonnés hors de la tradition de l’Église, qui prévoit depuis longtemps que trois évêques au moins participent à l’ordination d’un nouvel évêque) lesdits intégristes finiraient par accepter un certain nombre de points clés de Vatican II – collégialité, liberté religieuse, œcuménisme, dialogue avec les religions et en particulier avec le judaïsme –, n’est-ce pas là proprement rêver les yeux ouverts… et d’ailleurs il semble bien qu’à peu près personne n’y croit. Quiconque a essayé réellement de nouer un dialogue en vérité avec la plupart, pour ne pas dire tous, les intégristes ne le sait que trop. Messieurs de la Curie, sortez donc un peu de votre bulle. Il est certes souhaitable de tout mettre en œuvre pour rétablir l’unité, là où elle est brisée, mais tous ceux qui travaillent à la recherche de l’unité le professent, et le Vatican ne manque pas de le rappeler : l’unité ne peut se faire par le bas en édulcorant les points majeurs de divergences.
 
Le cri du Peuple de Dieu

Il est un point qui, semble-t-il, n’avait été envisagé ni par le Pape ni par le Vatican, c’est la réaction du peuple chrétien. Réaction de santé de ce Peuple de Dieu que Vatican II a voulu placer au cœur de l’Église avant toute réflexion sur la constitution hiérarchique de l’Église. Voilà que face aux graves dysfonctionnements évoqués ci-dessus se manifeste un bon sens chrétien, ce sensus fidei (Lumen gentium, §12) si difficile à préciser d’ordinaire, mais à qui il est donné (par qui ?) de se manifester dans de telles circonstances de crise. Ce peuple dans l’ensemble scandalisé (est-il ici un autre mot ?), se demande : est-ce bien là l’urgence ? Est-ce bien ce genre de querelle interne qu’il s’agit de mettre en avant pour que le monde croie ? L’Église n’a-t-elle tout de même pas autre chose de plus urgent à faire pour manifester au monde la présence de Jésus ressuscité ?
Il est toujours grave de voir se creuser un fossé entre ceux à qui est confié le service de l’autorité et le peuple qui travaille à la base, attendant sans trop d’illusion des jours meilleurs face aux vrais problèmes du terrain. Certes la hiérarchie n’est pas à elle seule l’Église, certes la hiérarchie peut, elle aussi, commettre des bévues, et nous autres chrétiens de base, la piétaille, nous sommes aussi capables d'indulgence, mais enfin tout de même depuis quelque temps n’avons-nous pas été assez malmenés ? Méritions-nous ce dernier coup ? En des temps troublés, on attribue notamment à Catherine de Sienne la demande instante d’une réforme de l’Église « dans sa tête et dans ses membres ». À entendre le cri du Peuple de Dieu, il semble que la nécessaire réforme de l’Église que mit en place Vatican II soit mieux reçue dans les membres de l’Église que dans sa tête.

J.M. Vezin
publié avec l’autoruisation expresse du site http://cetadnet.cef.fr
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[1] Outre la nécessaire réforme de la Curie que Paul VI, puis Jean Paul II, opéreront dans le sens d’une internationalisation, les Pères du Concile souhaitaient que, dans sa fonction de gouvernement, le Pape dispose d’une sorte de sénat d’évêques propre à faire contrepoids aux tout-puissants dicastères de la Curie. Aussi bien l’annonce par Paul VI, au début de la IVe session du Concile, d’un « synode » des évêques fut-elle accueillie par un tonnerre d’applaudissements ; mais ce synode n’était pas le sénat souhaité : il n’a qu’un pouvoir consultatif (et non délibératif), son ordre du jour est fixé par le Pape, et son compte rendu est (ou non) publié par le Pape.

Publié dans Signes des temps

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