La cohérence inachevée de l’Église

Publié le par Garrigues

Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face parce qu'il s'était donné tort.

Galates 2,11


Dans le deuxième chapitre de l'épître aux Galates, Paul raconte qu'il reprocha à Pierre son « double jeu »[1]. En effet, Pierre dissimulait aux Juifs et aux Juifs convertis (ou Chrétiens d'origine juive) qu'il mangeait avec des non-Juifs (Chrétiens d'origine païenne). Puis il demandait aux non-Juifs convertis de suivre les prescriptions du judaïsme. Paul lui reproche de ne pas vouloir donner la primauté à son identité chrétienne par rapport à son identité juive. Cette petite dispute[2] sera restée un malentendu pendant à peu près dix-neuf siècles. Ce n'est que depuis la deuxième moitié du XXe siècle que l'Église cherche à concilier les deux apôtres en scrutant son propre mystère[3].

De quelle façon le christianisme est-il relié au judaïsme ? Pourquoi le christianisme a-t-il encore besoin du judaïsme ? Que pouvons-nous attendre de ce « retour à la maison » ?

Pour savoir où nous allons, il est utile de chercher à savoir d'où nous venons. Pourquoi Pierre ne voulait-il pas choisir ? Paul a-t-il voulu faire sortir le christianisme du judaïsme au moyen de raisonnements dualistes ? Malgré et grâce à ces tiraillements, comment l'Église peut-elle avancer vers sa cohérence ?


« David dit à son sujet : Je garde YHWH le Seigneur devant moi sans relâche » (Actes 2,25)

Le jour de la Pentecôte tout était simple. Pierre[4] explique aux nouveaux convertis que Jésus est Celui que les Juifs connaissent déjà sous le nom imprononçable de YHWH[5]. Il suffit donc de reconnaître qu'il est Seigneur[6] et qu'il est venu sur terre sous forme humaine, a été crucifié, est mort, est ressuscité et a été glorifié. Pierre n'annonce pas un nouveau dieu ou la naissance d'une nouvelle religion ; il affirme aux Juifs que leur Messie est venu et qu'il est non seulement le Messie mais aussi le Fils de Dieu.

Le christianisme n'existe pas encore : il s'agit d'un courant interne au judaïsme comme il y en a toujours eu. Les problèmes apparaissent quand les disciples de Jésus invitent des non-Juifs à participer aux prières juives dans le Temple et les synagogues. Si des Juifs croient que le Messie est Jésus, cela n'est pas trop gênant, à condition de ne pas trop insister sur sa divinité. Mais prétendre être Juif sans suivre les règles du judaïsme, ce n'est pas acceptable. Et lorsqu'en 48 ou 49 le premier Concile (ou Assemblée de Jérusalem) décide que les non-Juifs n'ont plus besoin d'être circoncis, la situation devient intenable : le courant juif des disciples de Jésus ouvre la porte du judaïsme à des gens qui ne respectent pas les commandements !

Pierre ne voulait pas abandonner le judaïsme puisque Jésus ne l'avait pas fait et ne l'avait pas explicitement souhaité. Cependant, il avait dit : « faites des disciples parmi tous les goyim[7] »[8]. Et puis, le judaïsme étant à cette époque la seule religion autorisée dans l'empire romain, en sortir signifiait entrer dans l'illégalité et risquer d'être persécuté.

Aussi Pierre est-il réticent à prendre cette grave décision. Paul, en critiquant son double jeu, le contraint à choisir. Le christianisme va ainsi s'émanciper du judaïsme et se donner une identité propre. On distinguera alors deux groupes : d'un côté les Juifs convertis ou Judéo-chrétiens (l'Église de Jacques), et de l'autre les non-Juifs convertis ou Pagano-chrétiens. Plus tard, au IIe siècle, les Judéo-chrétiens disparaitront lorsque vers 135 les Romains expulseront les Juifs de Jérusalem.[9]

Que se serait-il passé si le christianisme était resté à l'intérieur de sa matrice juive ? Se serait-il dissout ? Aurait-il provoqué un schisme ? Aurait-il convaincu tous les Juifs ? Mais dans ce cas le christianisme ne se serait pas ouvert aux non-Juifs, ou très lentement.

Cette rupture est un déchirement qui semble avoir été à la fois inévitable et nécessaire. Le christianisme avait besoin de prendre conscience de lui-même. Il était comme un jeune adulte qui devait quitter ses parents pour devenir lui-même. Cependant, en abandonnant sa maison, n'a-t-il pas oublié sa mère, son père, son frère aîné, sa famille ?


« L'amour est l'accomplissement de la Loi. » (Romains 13,10)

Grâce à Paul le christianisme sort du judaïsme. « L'apôtre des Gentils » tente de donner à cette religion devenue autonome une identité propre et équilibrée, ni juive ni païenne. Il lutte à la fois contre les « judaïsants » et contre les influences de la religiosité grecque. Il n'a cependant pas pu éviter la perte du lien avec la culture juive et l'influence de la culture grecque, la "matrice adoptive" du christianisme.

Pour rendre son discours accessible à tous, Paul utilise des oppositions : foi-Loi, foi-œuvres, liberté-asservissement, esprit-chair. Au moyen de ce système de pensée binaire, il coupe le cordon ombilical qui reliait le christianisme au judaïsme et provoque une déchirure (ou naissance). Ainsi le christianisme commence à être expulsé du judaïsme et à se développer en tant que nouvelle religion.

Rejetant la Loi juive, le christianisme va se créer un nouveau système légaliste ; rejetant l'asservissement, il va aspirer, paradoxalement, à une espèce de libéralisme religieux. "Aime et fais ce que tu veux", résume saint Augustin. Cependant, en disant cela, l'évêque d'Hippone ne rejetait pas le judaïsme. Il voyait la liberté de l'amour en tant qu'aboutissement d'un cheminement, origine et finalité de tous les commandements.

Comment peut-on parvenir au sommet de la montagne sans emprunter le chemin ? L'amour est bien la plénitude, l'accomplissement, le condensé de toute la Loi. Mais l'amour sans règles est utopique. L'amour en Dieu exige efforts et purifications. L'amour en Dieu implique de suivre Sa volonté. Et qu'est-ce que la Loi si ce n'est l'expression de Sa volonté ? Étudier la Loi c'est chercher à connaître Sa volonté. En rejetant la Loi juive, le christianisme a cru pouvoir se passer de précisions, notamment sur la façon de vivre la sexualité, de gérer son argent... bref sur la manière de s'aimer les uns les autres. En fermant les yeux sur ce qui est terrestre pour ne regarder que vers l'au-delà, le christianisme est progressivement tombé dans un système binaire simpliste où il suffirait d'être pauvre et de souffrir pour obtenir au Ciel les richesses de Dieu et le bonheur éternel. Ce christianisme déformé est loin du message originel du Christ qui propose le bonheur dès à présent, comme par exemple dans les Béatitudes. L'Église aujourd'hui essaie de faire entendre ce message initial harmonieux. Mais les Chrétiens dans leur majorité (et évidemment encore plus les non-Chrétiens) restent malheureusement victimes de cette défiguration du visage du Christ.

La foi ne s'oppose pas aux œuvres. Paul a été mal compris, surtout par Luther. Paul était pourtant cohérent, à la fois juif et chrétien ; mais son langage a été récupéré et détourné de son sens. Nous avons oublié que Paul parlait avant la destruction du Temple (70) et avant que le christianisme ne devienne la religion officielle de l'Empire (au IVe siècle). Paul demandait aux Chrétiens d'avoir le courage de sortir du judaïsme et d'aller si nécessaire au devant des persécutions et de la mort. Ses paroles ont été ensuite reprises et amplifiées, tandis que le judaïsme avait pris la position de persécuté et que le christianisme avait pris le pouvoir.

Ainsi, quand Paul parle des œuvres nous pouvons entendre ce terme de deux façons. Le premier sens pourrait être celui de "faire" ou "fabriquer", donc de laisser derrière soi une œuvre, une construction visible. Dans ce sens là, évidement la foi est plus importante que l'activisme. Mais œuvres peut aussi avoir le sens d'"être", c'est-à-dire de faire ce qui est bon, ce qui est amour, ce qui est juste. Dans ce sens, la foi n'est pas dissociable de l'être.

Et puis le mot foi peut aussi avoir plusieurs sens. Le sens le plus faible peut être "l'autosuggestion psychologique" : je me convaincs moi-même que je crois, alors qu'au fond de moi, je sais bien que ce n'est qu'une hypothèse. Ou bien la foi peut avoir le sens plein de confiance ; il se rapproche alors du "faire" qui est "être". Dieu existe puisque je l'aime et qu'il me rend heureux. Je crois en Lui, donc je fais ce qu'il aime, j'écoute sa voix, sa volonté d'amour, sa Loi. Et en faisant je comprends : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous l'entendrons. »[10], ou : « Tout ce dont parle YHVH-Adonaï, nous le ferons et nous l'entendrons. »[11] (Exode 24,7)

Le judaïsme ne connaît pas ce dualisme absurde, Paul non plus d'ailleurs ! Il ne le vivait pas ; mais ses paroles, détournées de leur finalité et sorties de leur contexte, ont été absorbées par les paganismes hellénique et romain, et ont abouti à des incohérences internes à l'Église. Elle a depuis rétabli l'équilibre et expliqué sa position. Cependant, il reste encore des traces de cette malheureuse interprétation binaire, non seulement à l'intérieur du christianisme mais surtout dans la culture occidentale.


« Il partit donc et s'en alla vers son père. » (Luc 15,20)

La parabole du fils perdu et retrouvé (ou "du fils prodigue" ou "du père miséricordieux") peut nous aider à comprendre le cheminement du peuple juif[12] et de l'Église.[13] Paul aurait été à la fois généreux et prodigue. Il a voulu partager l'héritage (le salut, l'élection), offrir la vérité au plus grand nombre, mais l'héritage a été gaspillé, sali au contact des cultures païennes. Le plus jeune fils a cru pouvoir se passer de son père tandis que l'aîné, plus prudent et avare, n'a pas voulu dépenser sa part. L'aîné, blessé par son jeune frère qui lui conteste la légitimité de son héritage et veut l'en déposséder, a par conséquent de bonnes raisons de le protéger.

Le jeune fils est retourné vers son père. L'Église, par la voix du pape en l'an 2000, a demandé pardon au frère aîné - donc à son père. Mais le fils aîné n'a pas encore accepté le retour de son jeune frère. Il continue de travailler aux champs, d'étudier la Loi, de surveiller jalousement son héritage. Cependant, le jeune fils n'est pas encore entièrement retourné à la maison. Jean Paul II, Benoît XVI, ainsi que de nombreux Catholiques à leur suite se réjouissent de ce retour à la source. Pourtant la majorité des Chrétiens ne tient pas à se réconcilier avec le frère aîné et craint de revenir chez le père. Aussi, le grand frère tarde-t-il lui aussi à pardonner à son jeune frère, il n'a pas envie d'entrer dans la salle de fête.

Et puis, l'aîné ne se sent pas encore estimé pour ce qu'il est ; son frère voudrait encore le changer au lieu de le laisser évoluer à son rythme. Les Juifs n'ont pas besoin de se convertir au christianisme puisqu'ils connaissent déjà le Seigneur. Et, évidement, les Chrétiens n'ont pas à devenir juifs ou à (se) "judaïser", et encore moins à se convertir au judaïsme.

Pour simplifier à la manière de Paul, on a caricaturé en disant que les Chrétiens ont la Charité et les Juifs la Justice[14]. Pourtant, la Justice sans l'Amour n'est pas pleinement juste et la Charité sans la Justice risque de dévier.[15] Tandis que les Juifs ont besoin de partager leurs richesses spirituelles et de se réjouir du retour de leur petit frère, les Chrétiens attendent dans la salle des fêtes que l'aîné les rejoigne afin que leur joie soit complète. Les Chrétiens ont besoin du judaïsme pour mieux connaître Celui que les Juifs s'interdisent de nommer et que nous appelons le Seigneur.


« Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » (Actes 7,59)

Tandis que Jésus remettait son esprit dans les mains du Père, le premier martyr, Etienne, le remet à Jésus. Jésus est donc bien le Seigneur. Etienne sait qu'il n'est pas seulement un homme mais aussi Dieu lui-même. Jésus glorifié est éternel, immortel. Son sacrifice aussi est éternel : il est mort également pour ceux qui le reconnaissent en tant que "Dieu-sans-Nom" et pour ceux qui le reconnaissent implicitement sous les traits de l'Amour pur. Son sacrifice n'est donc pas vain pour les Juifs, d'un point de vue chrétien, bien sûr.

Si les Chrétiens idolâtrent la Loi, effectivement "le Christ est mort pour rien" (Galates 2,21). Cette mise en garde concerne pareillement les Chrétiens qui idolâtrent l'aspect extérieur de l'Amour, les règles, ou l'aspect extérieur de l'Église, l'institution.

Le Christ est Dieu et Dieu est amour. "Le Christ qui vit en moi" (Galates 2,20) peut en définitive avoir trois visages : le visage du Christ, le visage du Dieu d'Israël sans nom, ou le visage même de l'Amour.

Le Cardinal Ratzinger, en parlant des aspects juridiques de l'Église, souligne le fait que nous ne pouvons pas nous approprier Dieu, qu'il n'est accessible que par l'amour :

« Ses institutions et les aspects juridiques qu'elle comporte, loin de représenter quelque chose de mauvais, sont au contraire parfaitement nécessaires et indispensables, jusqu'à un certain point. Mais en vieillissant, elles risquent de passer pour primordiales et détourner le regard de l'essentiel. C'est la raison pour laquelle elles doivent sans cesse être renouvelées et même supprimées, tels des échafaudages devenus superflus. Renouveler, supprimer, pour qu'apparaisse la nobilis forma, Le Visage de l'Épouse, en même temps que Celui de l'Époux, le Seigneur Vivant. »[16]

Pierre Orset



[1] Verset 13, Traduction Œcuménique de la Bible.

[2] Vers l'année 55.

[3] « Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée Abraham. » Quatrième paragraphe de la déclaration Nostra Aetate sur l'Église et les religions non chrétiennes, Vatican II, 1965.

[4] Actes 2,14-36

[5] Le tétragramme ou Nom divin est transcrit habituellement par le Seigneur ou l'Eternel ou Yahvé. Les Juifs le lisent « Adonaï », qui signifie littéralement « Mon Seigneur ».

[6] « Ce que nous proclamons, ce n'est pas nous-mêmes, c'est ceci : Jésus Christ est Seigneur » (2Corinthiens 4,5)

[7] Goyim en hébreu (goy au singulier) : gentils, peuples, Nations ou, dans un sens péjoratif,  non-Juifs.

[8] Matthieu 28,19 (traduction d'André Chouraqui)

[9] Et aussi parce que les Pagano-chrétiens devenus majoritaires n'ont pas donné une place propre aux Judéo-chrétiens et parce que les Juifs les ont chassés des synagogues.

[10] Traduction Œcuménique de la Bible (TOB)

[11] Traduction d'André Chouraqui.

[12] « Celui-là même qui dit cette parabole est devenu le fils perdu d'Israël, alors que ce n'était nullement son intention. Pendant près de deux millénaires, il est demeuré en terre étrangère, pendant que le fils aîné - le peuple juif - gardait une stricte attitude d'obéissance envers le père. Mais il semble désormais que se soit instauré un processus de retour de Jésus au sein du peuple juif. Il fait retour à la maison du père : le fils aîné doit s'en réjouir puisque notre frère Jésus était mort, et voici qu'il est de nouveau bien vivant. Il était perdu et le voilà retrouvé. » Schalom Ben Chorin, Mon frère Jésus, Seuil, 1983, page 93.

[13] « La parabole du père miséricordieux (15,11-32), qui invite le fils aîné à ouvrir son cœur au prodigue, ne suggère pas directement l'application, qui parfois en a été faite, aux relations entre Juifs et Gentils (le fils aîné représenterait les Juifs observants, peu enclins à accueillir les païens, considérés comme pécheurs). On peut toutefois penser que le contexte plus large de l'œuvre de Luc laisse une possibilité à cette application, à cause de son insistance sur l'universalisme. » Commission pontificale biblique, Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, III. Les Juifs dans le Nouveau Testament, 2001.

[14] « Du point de vue de la kabbale, le christianisme est du côté de l'Amour, l'islam du côté du din [justice], et le judaïsme au milieu, c'est-à-dire mélangeant les deux valeurs dans tiferet [littéralement la splendeur, cela se comprend comme un point d'équilibre harmonique]. Le judaïsme est également Amour. » Précisions du rabbin Yeshaya Dalsace du mouvement juif massorti. (www.massorti.com)

[15] La justice est le fondement de l'amour et l'amour est le fondement de la justice.

[16] Cardinal Ratzinger, Appelés à la communion, Paris, 1993.


Publié dans Réflexions en chemin

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