Les grandes questions posées par la crise intégriste

Publié le par Garrigues


Qui a pris la décision de lever les excommunications ?

C’est le pape. Selon de bonnes sources, il aurait pris cette décision dès septembre. Benoît XVI aurait reçu des lettres de Mgr Bernard Fellay, supérieur de la Fraternité Saint-Pie-X, qui l’aurait convaincu qu’il y avait, chez les intégristes, une vraie volonté de négocier. Le pape a fait du retour à l’unité l’un des objectifs de son pontificat. Il estime être le dernier à pouvoir remédier à cette fracture, même s’il ne se fait guère d’illusions : sans doute la moitié seulement de la Fraternité suivra les évêques.

Ensuite, tout semble avoir été mené entre le pape et le cardinal Dario Castrillon Hoyos, président de la Commission Ecclesia Dei, chargée des relations avec les intégristes. Le secrétaire d’État, le cardinal Tarcisio Bertone, n’a pas été directement impliqué dans ce dossier, pas plus que le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, qui s’occupe aussi des relations avec le judaïsme.

Pourquoi le Vatican n’a-t-il pas réagi plus tôt aux propos négationnistes de Mgr Williamson ?

Lorsque, le jeudi 22 janvier à midi, on a commencé à connaître l’existence des propos de Mgr Richard Williamson à la télévision suédoise, il était trop tard pour retirer le décret, dont la publication officielle était prévue le samedi 24 janvier au matin, mais dont le contenu était dans tous les journaux.

Selon nos informations, Mgr Fellay l’avait déjà en mains. Cependant, il n’y a eu aucun contre-feu mis en place, qui aurait pu éviter par exemple les échanges un peu vifs entre la chancelière allemande Angela Merkel, jugeant mardi 3 février « la clarification du Vatican insuffisante », et le Vatican répondant que la condamnation « ne pouvait être plus claire ».

Le cardinal Bertone aurait pu tout de suite expliquer en quoi l’Église rejetait formellement tout négationnisme, ainsi que l’affirmait à nouveau mardi dans Le Monde le cardinal André Vingt-Trois, président de la Conférence des évêques de France : « On attend de savoir si ceux d’entre eux qui prônent le négationnisme sont décidés à y renoncer, non seulement par des propos de circonstance, mais réellement et profondément. »

Par ailleurs, normalement, pour un document important, le Vatican prévoit une conférence de presse avec les cardinaux concernés. Pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ? Du point de vue du Vatican, la levée d’excommunication et les propos négationnistes n’avaient rien à voir. Juridiquement, c’est vrai. Mais historiquement, politiquement, médiatiquement, sans doute pas.

Ensuite, les épiscopats des pays concernés par la Fraternité Saint-Pie-X, en premier lieu la France, l’Allemagne et la Suisse, n’ont pas été informés de la publication du décret. Ils ont donc dû faire face à une salve de demandes venant des médias, sans avoir en mains tous les éléments. Enfin, on peut estimer que la Commission Ecclesia Dei, qui s’occupe de ce problème depuis de longues années, a des dossiers bien fournis sur ces quatre évêques. Or, Mgr Williamson n’en était pas à son coup d’essai. Il a déjà eu en 1989 maille à partir avec la justice canadienne pour avoir publiquement loué la littérature antisémite, puis avait fait plusieurs déclarations du même type en 2000 et en 2001.

Quelle est la situation des évêques intégristes ?

C’est l’un des nœuds de cette affaire, où l’on confond souvent les plans juridique et théologique. Les quatre évêques avaient été excommuniés parce que leur ordination était un élément de nature schismatique, car elle s’était faite contre l’avis du pape. Il s’agit alors d’un acte grave de désobéissance, susceptible de créer une autre Église. Les évêques n’ont pas été excommuniés pour avoir refusé Vatican II. Ils n’ont pas été excommuniés pour hérésie, mais, encore une fois, pour schisme.

La levée de l’excommunication entraîne de soi le retour des évêques dans la communion de l’Église. Il n’existe pas de « demi-communion ».

Cependant, cette levée d’excommunication ne retire pas les irrégularités de leur ordination. On dit qu’ils sont « suspens » au sens administratif. Ils n’ont pour l’instant pas de « titulature » (de siège). Or un évêque est toujours évêque pour un lieu, vrai ou fictif. Du coup, ces évêques un peu particuliers ne peuvent exercer les ministères inhérents à leur ordination, et les pouvoirs de juridiction qui y seraient attachés.

On peut être en communion avec l’Église et émettre des doutes sur quelques éléments de Vatican II. Comme on peut être cardinal et exprimer des réserves sur l’encyclique Humanæ vitæ… Il faut faire attention à ne pas déterminer le lien que l’on a avec l’Église par l’adhésion à tout l’enseignement du Magistère. Le droit de l’Église, depuis des siècles, détermine cette communion d’abord par rapport à l’autorité, c’est-à-dire l’obéissance ou non au pape. Les quatre évêques de la Fraternité sont donc en communion avec l’Église, mais « suspens ».

Il faut maintenant attendre de voir les structures dans lesquelles ils pourront s’insérer, et les conditions que l’on posera (notamment l’adhésion au Concile, comme le pape l’a précisé). C’est là que la discussion sur le fond peut avoir lieu.

Quelle est la situation des prêtres de la Fraternité Saint-Pie-X ?

Ils sont « suspens a divinis », c’est-à-dire qu’ils sont toujours interdits par Rome de dispenser les sacrements. Leur ordination est « valide », ayant été conférée par des évêques eux-mêmes validement ordonnés par un évêque (Mgr Lefebvre). Mais elle n’est pas licite. Il faut donc qu’ils fassent un acte d’adhésion pour montrer qu’ils suivent leurs évêques dans la volonté de rentrer dans le giron de l’Église.

Il est évident que le nombre important de prêtres et de séminaristes de la Fraternité (près de 500) a été l’un des arguments qui a pesé pour leur réintégration. « On voit l’arbre à ses fruits », dit-on souvent à Rome, où le nombre de vocations suscitées par une fondation (nouvelle communauté, nouvelle congrégation) est un indicateur primordial.

Que demandent-ils au pape ?

La libéralisation du Missel de saint Pie V et la levée des excommunications étaient les deux préalables posés par la Fraternité Saint-Pie-X (FSPX) pour, rappelait Mgr Fellay dans son communiqué du 24 janvier, démarrer des « entretiens qui permettront à la FSPX d’exposer les raisons doctrinales de fond qu’elle estime être à l’origine des difficultés actuelles de l’Église ».

Des difficultés qui sont liées au Concile, affirmait en son temps Mgr Lefebvre : « “Vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits”. Eh bien ! les fruits sont devant nous, ils sont évidents, ils sont clairs. Ces fruits qui viennent du deuxième concile de Vatican et des réformes post-conciliaires, ce sont des fruits amers, des fruits qui détruisent l’Église » (sermon de Lille, 29 août 1976).

En septembre 2005, quelques jours après sa rencontre avec Benoît XVI à Castel Gandolfo, Mgr Fellay expliquait sa démarche : « Nous irons pas à pas. Il faut apporter sur le concile un éclairage différent de celui qui est donné par Rome. Tout en dénonçant les erreurs, il est indispensable de montrer leur suite logique, leur incidence sur la situation désastreuse de l’Église aujourd’hui, sans toutefois provoquer une exaspération qui entraînerait une rupture de la discussion. Cela nous oblige donc à procéder par étapes. »

Quelle est l’autorité de Vatican II ?

Souvent présenté comme concile « pastoral », Vatican II avait bien une visée dogmatique : « transmettre dans son intégrité, sans l’affaiblir ni l’altérer, la doctrine catholique », expliquait Jean XXIII lors de l’ouverture du Concile. Ainsi, si le but de Vatican II était donc pastoral (il n’avait pas pour but de condamner une hérésie), son objet était bien dogmatique (dire la foi de toujours avec les mots d’aujourd’hui).

Aussi ce Concile fait-il bien partie du magistère authentique et infaillible de l’Église. C’est pour cela que le pape en signe tous les actes : dans l’Église catholique, le Concile n’est pas supérieur au pape. Ce dernier, en quelque sorte, le « couvre » de son autorité en promulguant ses actes. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas critiquer le Concile : on peut toujours discuter de son interprétation – Benoît XVI lui-même ne s’en prive pas – et c’est là un exercice nécessaire pour assurer sa bonne réception. Mais sur le fond, sur ce qui constitue la foi de l’Église, remettre en cause l’autorité du Concile serait remettre en cause celle du pape.

Les sanctions contre les divorcés remariés, ou contre Mgr Gaillot, devraient-elles aussi être levées ?

La situation des divorcés remariés est très différente : l’ordination illicite d’évêques est un acte schismatique qui entraîne ipso facto l’excommunication, c’est-à-dire l’exclusion de la communauté de l’Église, la peine la plus grave du code de droit canonique. Les divorcés remariés, s’ils ne peuvent recevoir la communion eucharistique, sont toujours membres de la communauté de l’Église et peuvent participer à ses célébrations.

Quant à Mgr Jacques Gaillot, il n’a jamais été excommunié, ni même été interdit de célébrer les sacrements (ceux qu’il confère sont tout à fait valables). C’est sa juridiction épiscopale (le gouvernement du diocèse d’Évreux) qui lui a été retirée. Mais il reste pleinement évêque de l’Église catholique : c’est ainsi qu’il a reçu le titre d’un diocèse disparu (Partenia), comme les évêques de Curie ou les évêques auxiliaires, ce qui n’est pas le cas des quatre évêques intégristes.

Cette décision aurait-elle eu le même écho, notamment médiatique, sans les propos de Mgr Williamson ?

Même en l’absence des propos négationnistes de Mgr Williamson, la secousse, à l’intérieur de l’Église, aurait été d’une grande ampleur. De nombreux fidèles ont eu à subir, dans les années 1980, les vigoureux anathèmes des militants intégristes, souvent proches des milieux d’extrême droite. Ces cicatrices restent donc vives. Mais il est vrai que, durant cette semaine de crise, le négationnisme professé par Mgr Williamson a très largement amplifié l’écho rencontré par la levée des excommunications.

Cette mesure a été ressentie avec d’autant plus de douleur, y compris par ceux qui ne sont pas proches de l’Église. Cette coïncidence a encouragé un amalgame médiatique fort dommageable à l’image de Benoît XVI, amalgame largement dénoncé, ces derniers jours, par les évêques. Ils constatent un ébranlement profond des « forces vives », certains clercs ou laïcs pouvant être tentés par une forme d’« à-quoi-bonisme ».

Cette affaire peut-elle provoquer des départs silencieux de fidèles ?

Cette question ne peut avoir de réponse précise. Mais nombreux sont ceux qui croient être excommuniés, ceux qui ne peuvent recevoir les sacrements mais sont toujours membres de l’Église, les blessés de la vie atteints dans leur vie conjugale ou familiale, leur sexualité, etc.

Ceux-là ne sont souvent informés des réalités (complexes) de leur propre Église que par des médias parfois peu soucieux des précisions adéquates. Peu à peu, ils s’éloignent des communautés, pour vivre leur foi de façon toute personnelle, à travers certains lieux, certaines lectures, voire certains sites Internet. L’écho médiatique de la crise actuelle n’est pas de nature à les encourager à se manifester à nouveau au sein d’une Église envers laquelle ils conservent, probablement, une réelle tendresse.

Nicolas SENÈZE, Isabelle DE GAULMYN (à Rome), Frédéric MOUNIER

La-Croix.com du 04.02.09

Publié dans Signes des temps

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