La paix Benoît

Publié le par Garrigues

 

Tu sais qu’ils ne sont qu’une poignée, ces intégristes et que nous sommes des millions ?

Pourquoi tant de sollicitude à leur égard ? Tu es d’accord avec eux ? Tu penses toi aussi que les églises se vident parce que nous avons abandonné le latin et la soutane, parce que nous pardonnons plus facilement aux femmes adultères et à celles que le désarroi conduit à des actes condamnables ?

Le pape a donc été « paternellement sensible au malaise spirituel manifesté par les intéressés », ces 4 évêques excommuniés. Tant que tu y es, si tu étais aussi paternellement sensible au malaise manifesté par les autres, les divorcés remariés par exemple qui se sentent exclus de la pleine communion avec l’Église, et bien d ‘autres qui finissent par ne plus même éprouver de malaise et nous quittent sur la pointe des pieds ou avec fracas.

Comme nos intégristes tu aimes bien le latin, les fastes de la liturgie, l’exercice d’une autorité pyramidale, la rigueur moraliste et l’assurance que donnent les interprétations choisies de la Tradition. J’aime bien le grégorien même s’il me rappelle les temps du séminaire où je le déchiffrais laborieusement, mais c’est beau, plus beau que certaines de nos ritournelles truffées d’alléluia. Pourtant, à choisir, je préfère encore la langue que m’ont parlé mon père et ma mère, dans laquelle j’ai appris à leur parler. Quand je parle à mon Père du ciel, je me sens mieux dans la langue de mes pères, enfin le français puisque j’ai perdu l’occitan, la belle langue que la Vierge utilisait pour parler à Bernadette.

Quand je vois certains de mes confrères si attentifs à la position de leurs mains, au nombre des génuflexions, à la manière dont ils purifient la coupe et le plat, à suivre avec application les rubriques d’aujourd’hui auxquelles ils ajoutent celles d’hier, je me demande s’ils prient. N’y a-t-il pas un danger que l’extérieur l’emporte sur l’intérieur ? Ne sont-ils pas en train de filtrer le moucheron sans voir passer les chameaux ? Je ne crois pas aux gens confits en dévotion et quand je vois certaines personnes les mains jointes ou levées, extérieurement plongées dans des méditations abyssales, j’ai tendance à penser que, comme moi, il leur arrive de penser à autre chose.

Je ne regrette pas la religion du siècle dernier parce que je l’ai vécue et qu’aussi je suis scandalisé par le comportement de tant de personnes âgées dans les églises. L’éducation qu’elles ont reçue devait être bien superficielle pour qu’elles se sentent si peu concernées par ce qui s’y passe.

Je n’ai pas à juger c’est vrai ; chacun a le droit de prier comme il l’entend, même s’il n’entend pas le latin et qu’il le répète sans comprendre, par nostalgie ou en confondant mystère et hermétisme. Après tout, les bouddhistes répètent eux aussi des mots qu’ils ne comprennent pas et, pour la plupart des musulmans, l’arabe littéraire du Coran est incompréhensible. Chacun a le droit de s’habiller comme il le désire, en robe safran, en soutane à boutons, avec de longues franges comme Jésus, avec un voile sur le visage ou sur la tête… Il n’est pas interdit d’être riche, de droite et même fascisant. On n’a pas le droit d’être révisionniste, c’est interdit par la loi, mais on a le droit d’avoir la barbe ou le visage glabre. Je suis inquiet uniquement à partir du moment où l’on fait d’un de ces points l’essentiel de la religion. J’avais compris que le christianisme allait au-delà des formes traditionnelles de la religion, mais j’ai sans doute raté une marche ! Je persiste à croire que l’intégrisme commence à partir du moment où une manifestation extérieure passe avant l’affirmation : « Dieu est amour ». Tu te rappelles ? C’est toi qui l’as écrit.

J’ai un mouvement de recul devant tout intégrisme parce que cette attitude conduit à la violence et pas que chez les islamistes. C’est à partir du moment où je suis certain d’être dans la vérité que je commence à être dangereux. Que ma vérité soit politique, économique, idéologique ou religieuse importe peu. Celui qui est certain de penser comme Dieu et de connaître sa volonté est un assassin en puissance et l’athée ne vaut pas mieux quand il est rempli de certitudes. Les mystiques ne courent pas ce risque tellement ils se sentent dépassés par la grandeur de celui qui est au centre de leur vie. Il n’en est pas de même des intégristes qui, en limitant la foi à quelques « vérités à croire », font entrer les croyants dans une dangereuse assurance. Ils mettent Dieu à part avec son mystère et réduisent la religion à une cuisine interne. Ils remplacent l’aventure de la foi par le scrupule.

C’est bien de te préoccuper de nos frères séparés. Mais tu sais qu’il y a des millions de protestants, des millions d’orthodoxes ? Ils ne te font pas souffrir ceux-là ? On ne pourrait pas dialoguer avec eux parce que c’est nous qui avons la vérité ? Mais c’est possible avec un quarteron d’évêques intégristes qui refusent de faire le moindre pas dans notre direction ? Ils acceptent le concile œcuménique de Vatican II « avec des réserves ». Pour qui se prennent-ils ? Sont-ils donc tellement au-dessus de l’Église universelle pour qu’une poignée d’aigris fasse la leçon à l’ensemble de la chrétienté ?

Ils parlent de paix, de paix liturgique. Faire la paix c’est accepter qu’ils fassent ce qu’ils veulent. En fait leur intransigeance suscite la violence. Comment rester calme devant leur arrogance, leurs provocations continuelles ? Je vais essayer en ne parlant plus que d’Évangile, en évitant d’entrer dans les débats stériles où ils tentent de nous enfermer.

J’ai des doutes parfois : quel est l’avenir de l’Église quand je vois ces jeunes prêtres ensoutanés ? Ont-ils raison ? Sommes-nous, depuis Vatican II, une parenthèse néfaste à la vie de l’Église ? Il me semble que ce qu’ils disent et ce qu’ils font est bien loin du message de Jésus tel qu’il nous apparaît dans les Évangiles. Mais si l’essentiel était ailleurs, dans la persistance d’une Église gardienne d’un dogme immuable, de la morale et de la religion du siècle dernier ? Je pense qu’alors je me mettrais sur la touche discrètement.

Faut-il que la paroisse de Pessac se mette au latin ? Et les Chrétiens d’Afrique ? Et les autres ?

Faut-il partir en guerre contre les sciences ?

Faut-il arrêter les efforts que nous faisons pour comprendre les hommes de notre temps et se contenter de leur imposer nos règles ?

J’ai appris que c’est dans la pâte humaine que je dois faire en sorte que le levain de l’Évangile prenne sa place. Mais si ça continue je vais être exclu de cette pâte, tu es en train de désavouer mes efforts, les miens et ceux des autres pour qui la fraternité n’est pas un vain mot. Jusqu’à présent mes proches, et jusqu’à mes adversaires, ne doutaient pas que j’étais d’Église. Est-ce que ça va durer ?

Nous avons besoin de paix Benoît, de confiance. Donne-nous la paix.

Christian ALEXANDRE
prêtre à Pessac, Gironde.

27 Janvier 2009
Paru dans le Monde du 30 janvier 2009

Publié dans Signes des temps

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